30.06.2009

Rue Americka en Bohème

P1020067.JPGLa rue a changé de nom. La rue de Tachov où a habité la famille de ma mère, et elle-même ses premières années dans les années trente. Je le savais grâce aux recherches de Corbelle et de DouxChéri l'année dernière au musée de Weiden, et aux archives de Tachov.

Lorsque nous sommes arrivés à Tachov, nous avons reconnu tout de suite la petite place et ses maisons colorées. Une étrange impression de familiarité. Nous n'étions jamais venus, et pourtant nous connaissions... Grâce à leurs photos prises l'année dernière. Cela n'atténuait pas mon émotion, au contraire. Et pourtant je n'arrivais pas à l'exprimer, je sentais que je laissais venir à moi chaque moment vécu, mais je n'arrivais pas à penser, à analyser, à dire les choses. 

Et puis je me suis détendue, c'était donc là dans cette petite ville qu'une partie de mon existence avait ses origines, c'était ici.

Impossible de communiquer avec les habitants : ici c'est la langue tchèque ou allemande, mais le français ou même l'anglais ne sont pas compris. Un peu frustrant de ne pas pouvoir établir le contact. Nous avons même ressenti (à tort peut-être) que les Français n'étaient pas tellement appréciés. L'abandon en 1938, notre président actuel et son attitude méprisante envers ce petit pays.... rien ne jouait en notre faveur. Seul le jeune homme de l'Office du Tourisme appelé à la rescousse par sa collègue grognon a paru heureux, enthousiaste et fier de notre visite : "Paris, la France, les Misérables ?".  Il m'a rempli les bras de dépliants, de plans de la région, de carte postales, adorable garçon.

Cela ne fait rien, je me suis "imprégnée" de l'ambiance, nous nous sommes baladés dans la ville, installés dans un petit resto pour le déjeuner. Plat comme d'habitude assez roboratif, viande en sauce et pomme de terre. Et délicieuse bière pour Corbillo.

Nous avions eu un temps magnifique, chaud et ensoleillé (30°) à Prague durant quatre jours, et là, zut la température s'est mise à baisser de 20° et la pluie à s'installer. Dommage, dommage.

Nous avons retrouvé la maison sans peine, telle que je l'avais vue sur les photos, malgré la pluie nous avons marché dans les rues voisines, juste histoire d'imaginer le quartier. Petits pavillons ni riches ni pauvres.

Venant de Prague, et ses rues animées de touristes, de jolies boutiques occidentalisées, nous avions bien conscience de plonger dans une autre réalité, celle moins florissante d'une région rurale, frappée par la crise, peut-être même un peu délaissée. La vie ne doit pas y être facile, j'ai noté les visages et les silhouettes un peu marqués, les vêtements ni chics ni chers,un peu démodés.

Nous sommes allés faire un tour dans la campagne des environs. Très jolie campagne bien préservée, de jolies prairies sans barrière, des arbres superbes. Sans nous en rendre compte nous sommes presqu'arrivés à la frontière allemande, j'ai reçu un sms des télécoms allemands nous annonçant que nous passions sous leur réseau. Nous étions au coeur d'une très jolie forêt très paisible, le soleil était réapparu, l'air était léger, un moment magique.

Nous avons rebroussé chemin vers la ville, j'ai pris une autre photo du panneau de Tachov, et nous sommes rentrés à l'hôtel à Marienske Lazné (ex Marienbad) :

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24.06.2009

Sylvette, les pâquerettes et les broussailles

Nous avions nos coins à fleurs : le petit cimetière pour les violettes à côté du puits, le chemin de la grève pour les jonquilles d'eau et les coucous, le sentier derrière les grandes maisons de l'avenue pour les petites pervenches et les boutons d'or.

Un jeudi après-midi de printemps, nous nous baladions en papotant Marielle et moi. Au fond d'un champ fermé par une barrière de piquets nous apercevions un tapis de fleurs. Pas de problème, comme d'habitude on soulève un peu le fil barbelé, et hop on se glisse en évitant la gadoue, et l'accrochage des vêtements. Accroupies côte à côte nous étions ravies de cueillir ces belles pâquerettes. Marielle m'informa, plus tard, elle deviendrait une "héroïne aux yeux souriants" comme dans le téléfilm qu'elle avait vu récemment ! Je trouvai l'idée romantique, oui très. 

Tout d'un coup, elle me poussa du coude :  - Regarde, là, y'a quelqu'un, ne bouge pas.

- Barrez-vous de là !

- Et puis quoi encore, on est en République ma vieille, les fleurs sont à tout le monde ! répliqua Marielle.

Sylvette avait jailli de la haie. Le regard dur et apeuré, longs cheveux tressés, un vieux pull informe sur une robe pas nette, les jambes griffées, des bottes en caoutchouc, un triste état. A côté d'elle, nous avions l'air de princesses. C'est dire.13 ans environ, elle habitait un hameau éloigné de la ville, et fréquentait l'école publique, nous ne la connaissions que de vue.

Je voulais partir, mais Marielle me retint  -  Attends, c'est bizarre, y'a quelque chose qui cloche.

Mon héroïne qui ne souriait plus demanda à Sylvette ce qu'elle faisait là.

- C'est pas vos oignons je vous dis, tirez-vous.  

- Mais tu te planques, t'as de ennuis ? On peut t'aider non ?

Toujours prête à mordre, Sylvette finit par nous dire qu'elle s'était sauvée de chez elle, qu'elle n'y retournerait pas sinon sa mère la tuerait ! Oui, la tuerait. Sa tante et son oncle l'accusaient à tort d'un truc, y'avait pas de raison que cela retombe encore sur elle, et puis... Nous ne comprenions pas tout, elle s'énervait vite. Je lui demandai si son père pouvait la protéger, mais non, il n'habitait plus chez eux depuis, ben depuis qu'il était parti et puis c'est tout. Elle allait rester là pour la nuit, et partirait le lendemain matin en stop, elle savait où.

Marielle le décida, on allait la cacher, ce n'est pas possible de la laisser dormir dans les broussailles, non franchement, et s'il lui arrivait quelque chose hein ? Bon, chez elle non, il y avait trop de passage en ce moment, elle se tourna vers moi. J'étais d'accord et proposai à Sylvette de se réfugier dans le grenier au-dessus de l'écurie chez mes parents. On lui apporterait à manger en douce, le temps que son affaire se calme... Non, elle refuse, son cousin étant dans la même classe que mon frère, elle se méfiait. - Mais t'as tort tu sais, il ne dira rien s'il te découvre. - Non, non, je fais comme j'ai dit, je n'ai pas peur, grouillez-vous de partir !

Elle voulait bien de la nourriture, et de quoi se couvrir, et cela irait. Et puis elle avait son couteau, elle ne craignait rien. Elle le sortit de sa botte, et nous menaça de s'en servir si on ne la bouclait pas.

Bien, nous allions donc repartir toutes les deux, chacune dénicherait ce qu'elle pourrait. A tout à l'heure Sylvette on te rejoindra ici.

Marielle me retrouverait devant la porte verte chez moi, après cinq heures. Chacune de nos maisons avaient plusieurs accès, ce qui était bien pratique pour toutes nos combines.

Je trouvai facilement ce que je pouvais donner, et Marielle aussi. Mais hélas c'était compter sans la Sorcière : sa grand-mère qui guettait toujours dans les couloirs ! Elle attrapa Marielle qui tentait de sortir et hurla :

- Eliane, viens voir, vite, Marielle essaie de fuguer. Et elle n'a pas douze ans !

La mère de Marielle rappliqua et voyant le sac bourré à craquer exigea des explications. Marielle pleurait, bredouillait que ce n'était pas vrai, mais ne trouvait rien pour se justifier. Madame Eliane que j'aimais bien malgré ses sautes d'humeur, insista, et finit par comprendre : - Ce n'est pas pour toi, hein, c'est ça ? Pour qui alors ?

Ne voulant surtout pas trahir Sylvette, Marielle sanglotait la tête toujours baissée. - Bon maintenant, ça suffit , tu me regardes et on cause. Et toi Grand-Mère tu sors ! Madame Eliane ne céderait pas Marielle le savait.Toujours en pleurant elle raconta notre rencontre avec Sylvette. Et ne doutant de rien, demanda la permission d'aller lui porter le sac ! 

- Mais vous êtes folles vous deux ! Vous savez ce qu'elle risque à dormir dehors ainsi ? Une fille qui traîne toute seule, mais il peut tout lui arriver ! Je ne laisserai pas faire ça, crois-moi je sais de quoi je parle ! Non mais, allez on va chez elle !

Elle attrapa son viel imper, Marielle par le bras, et les voilà parties toutes les deux dans la vieille traction de Compagnon. Elle eut beau taper sur la porte, appeler, attendre un peu, personne ne se montra chez Sylvette. Silence total, y compris des voisins. Elle insista, insista. Aucune aide en vue...

Remontant dans la voiture, la gitane calée aux coins des lèvres, elle déclara : - On va chez les gendarmes. Paniquée, Marielle supplia, Non il ne faut pas y aller, non.

Cela n'amusait pas la Mère Eliane cette visite à la gendarmerie, elle savait les bruits qui circulaient sur elle, la vie agitée d'avant qu'on lui attribuait, la jalousie des femmes du quartier, mais là, elle n'avait pas le choix, il le fallait. Malgré l'accueil goguenard des gendarmes et leurs regards, elle tint bon, il fallait aider cette petite ! Marielle dut indiquer à contrecoeur l'endroit où trouver Sylvette. Et ils se mirent enfin en route.

Sylvette ne réussit pas à s'enfuir, et sa famille n'échappa pas aux explications musclées. La situation était à la fois plus  grave et triste que nous le pensions nous dit la mère de Marielle plus tard le visage fermé.

L'idée d'avoir "trahi" Sylvette nous était insupportable, nous étions bouleversées. Marielle en tomba malade, inconsolable. Sylvette et son couteau s'invitèrent dans nos cauchemars...

Je n'ai jamais trop su ce qui s'était passé exactement. Sylvette revint dans sa famille, quitta rapidement l'école, parvint finalement à se sauver un jour. On l'oublia... 

Vingt-cinq ans plus tard, sur le chemin du retour des vacances, nous fîmes une halte chez ma mère. Quelques courses au nouveau supermarché de la ville s'imposèrent. Au détour d'un rayon, je croisai une femme accompagnée de deux petits enfants. Elle n'avait pas changé, le regard clair et hostile, les cheveux longs tressés, les vêtements pas soignés... Sylvette me fixait l'air farouche, elle aussi m'avait reconnue. Je restai là, figée et silencieuse, accrochée à mon chariot. Sans un mot, elle se dirigea vers les caisses, et je repris mes esprits, lâchement soulagée. Plus tard, J'appris par mon frère qu'elle vivait avec un alcoolo qui la tabassait. A-t-elle fini par trouver la force de fuir à nouveau ?
  

 

09.03.2009

La Visite des missionnaires

Les Soeurs venaient de nous prévenir : - dans quelques jours, les Pères missionnaires viendront vous parler des petits Africains les enfants ! Aussitôt, des murmures d'excitation envahirent l'école. Comme l'an passé, un Père tout de blanc vêtu accompagné de deux religieuses toutes blanches elles aussi, nous rejoindraient l'après-midi dans la chapelle, puis sous le grand préau. Leurs voix douces raconteraient les histoires de ces pauvres petits enfants noirs. Des photos circuleraient, et peut-être qu'un film serait projeté. L'émotion nous gagnerait toutes, mais pas de larmes, Soeur Directrice interdisait de se donner en spectacle. Puis, tous ensemble nous entamerions de longues prières.

- Prévenez vos parents avait insisté Soeur Directrice. - Bon, va falloir trouver des sous alors, me dit Marielle sur le chemin du retour, quelle barbe. Nos parents ayant de toute évidence d'autres préoccupations immédiates, à nous de nous débrouiller. 

Tante Margot que j'aidais souvent à l'épicerie me donnait parfois un peu d'argent, mais il n'était pas question d'en réclamer. Quel casse-tête ! J'essayai d'emprunter à mes frères, la plupart du temps aussi fauchés que moi, et pas du tout sensibilisés à mes "histoires de bonnes soeurs d'Afrique et puis quoi encore !" Le temps s'écoulait vite, et je me désespérais. Je finis par aller causer à notre cordonnier. De tout, de rien, puis j'abordai le sujet. Tout de suite, ses bras moulinèrent l'espace, Non, non, il ne pouvait pas les supporter ces calotins, même s'ils disent faire le bien, enfin Fauvette tu le sais que je ne les aime pas ! J'insistai pour l'amadouer - C'est pour les petits enfants, pas pour les religieuses, de tout petits enfants qui n'ont rien ! Son bon coeur le fit céder : il ouvrit son tiroir et me donna quelques pièces, et zou je me sauvai bien vite. Marielle de son côté n'avait pas récolté grand chose - On n'ira pas loin, zut on va encore passer pour des ploucs. - On ne va quand même pas aller faire du porte-à-porte, purée c'est la fin du mois t'imagines l'accueil  ?  - Oui ça urge, une idée vite !

Le lendemain lors de la récré, je proposai à Lydie de lui faire certains devoirs de maths et de français. En échange elle me paierait. Lydie accepta rapidement, elle en avait marre de se ramasser de mauvaises notes. - D'accord, mais tu ne le dis pas hein ? Marielle approuva, mais trouvait que je n'étais pas assez chère, - T'as pas le sens des affaires toi ! Moi je n'y voyais que des avantages, cela m'obligerait à faire les miens de devoirs, donc à travailler, oui cela me convenait bien.

Comme prévu le bon Père et les Soeurs vinrent nous raconter leur vie dans les missions, c'était très intéressant et émouvant. Puis, ils passèrent dans chaque classe, s'installèrent à la place de la maîtresse et répondirent gentiment à nos questions. Le moment tant redouté arriva : nous devions tour à tour aller les rejoindre sur l'estrade, et donner notre contribution. Marielle et moi, et quelques autres élèves, étions dans nos petits souliers...

En revanche, certaines sortirent de leur cartable une belle enveloppe de la part de leurs parents et la remirent l'air faussement modeste mais distingué aux missionnaires. Lydie pleine d'enthousiasme tendit des billets au Père qui n'eut pas l'air de s'offusquer, même si Soeur Directrice esquissa une petite moue. Des filles se donnèrent des coups de coude essayant de cacher leur sourire, Lydie les yeux brillants les ignora. Le coeur battant, j'allai offrir mes petites pièces à la Soeur qui me fit choisir un petit poupon noir à la hauteur de ma contribution. Un tout petit. Ces poupées noires petites ou grandes, nous en rêvions toutes ! Depuis des mois. Marielle murmura : Petite charité, petite poupée, ben oui.

Ce qui n'empêcha pas cette rigolotte de prétendre à la récré qu'elle préfèrait son "petit" bébé noir, car au moins il tenait dans la poche de sa blouse, et elle l'aurait ainsi toute la journée avec elle ! Ah c'est bête d'avoir un grand modèle, non ? Je savais où elle voulait en venir... Un petit échange bien sûr...

Soeur Directrice qui avait reniflé de futures embrouilles, décida dans sa grande sagesse que les bébés devaient être rapportés à la maison. Et y rester.

 

16.02.2009

On gardera notre manteau

La famille de Lydie était une des plus riches de la ville. Mais eux aimaient le montrer, étaler leur train de vie contrairement à la plupart des gens aisés du coin. Ils occupaient une grande demeure orgueilleuse entourée d'un parc immense, avaient les plus grosses voitures, les plus beaux vêtements à la dernière mode. Tout, ils avaient tout de plus beau et de plus cher. Lorsque la mère de Lydie venait la chercher à l'école, elle garait sa grosse bagnole juste devant l'entrée, faisait claquer ses hauts talons sous le préau tout en retenant le col de son manteau de fourrure. Et elle se ruait sur Soeur Directrice qui ne pouvait que l'écouter. Normal, son mari faisait tant pour l'école, et les travaux de la chapelle.

Lydie et moi étions dans la même classe depuis la maternelle. J'aimais bien cette fille un peu boulotte, sa gentillesse et son énergie. Lors de nos parties de balle au camp à la récréation, elle poussait de tels rugissement de plaisir en cas de victoire que je jubilais ! Elle était amicale et chaleureuse, pas chichiteuse, on s'entendait bien ; même si nous savions bien que les Soeurs n'appréciaient pas trop notre copinage. Il faut dire que les filles de notables la snobaient un peu, comme leurs parents le faisaient à leur niveau. Trop "fille de parvenus" certes, mais aussi trop nature, pas assez portée sur les études et la religion, enfin pas dans leurs normes.

Lydie parlait beaucoup, racontant sa vie familiale, se vantant, elle avait l'habitude de dire "Chez moi, on a", et elle disait un gros frigo, une grosse télé, des bonnes, et ceci et cela. Un jour à la récré elle nous parla de sa salle de jeux, plus petite que celle de son frère, mais tellement bien installée... Et j'y joue le jeudi, j'ai un petit théâtre en bois, et je... - Et puis nous avec Fauvette, on a monté une troupe de théâtre en vrai, nous ! Répliqua Marielle. Silence surpris de Lydie qui en resta la bouche ouverte. Et Marielle continua inventant au fur et à mesure. J'avais envie de rire en pensant à nos petites séances dans le sous-sol de sa maison, où pour la joie des mômes du quartier nous imitions nos voisins et voisines. Une troupe, elle en avait de bonnes cette Marielle ! Je compris tout de suite qu'elle préparait un coup : elle avait sa petite tête de fille sûre d'elle, celle qui connaît tout, et à qui on ne la fait pas. Lydie tomba rapidement dans le piège, et lui tourna autour...

Un jour Marielle m'annonça que le jeudi suivant nous étions invitées à aller jouer chez Lydie. Pour moi c'était non, pas possible, jamais nous n'étions invitées loin de nos rues à nous, et jamais nous n'étions allées chez des riches. Abandonne cette lubie Marielle, d'abord on ne peut pas y aller comme ça, avec nos blouses, je suis sûre que Lydie a des tenues spéciales pour le jeudi. - Pas grave soutint Marielle, on gardera notre manteau, ça cache bien la misère le manteau ma mère le dit toujours, et on se peignera bien. Je finis bien sûr par céder.

Et un jeudi après-midi, nous voilà parties toutes les deux. Arrivées devant la grille, bêtement nous appelions Ly-die ! Ly-die ! au lieu de sonner, c'est le jardinier qui vint nous dire, Mais il faut sonner voyons, qu'est-ce qui vous prend ? - Euh c'était convenu comme ça avec Lydie, mentit Marielle avec aplomb, nous sommes ses invitées du jeudi après-midi. Une bonne habillée de blanc et bleu arriva, et nous accompagna jusqu'à la salle de jeux. Lydie nous accueillit avec beaucoup de plaisir, et nous fit la visite guidée de son domaine nous détaillant tous ses jouets  - ils sont tous très chers ma mère va les acheter à Bordeaux ou les commande à Paris. J'avais l'impression d'être dans un magasin tellement il y en avait, mais curieusement je n'avais pas trop envie de jouer, cette profusion m'étouffait un peu. Marielle souriait aux anges, et exprimait son admiration. Nous nous installâmes avec les familles de poupées, et je commençai à me détendre. La bonne vint demander où et quand elle devait servir le goûter, Tout à l'heure dans la cuisine Marthe, je vous le dirai. 

Tout d'un coup, la mère en fourrure rentra brutalement dans la pièce, l'air contrarié. - Ah c'est donc ça, et qui sont ces demoiselles ? Je laissai à l'habile et jolie Marielle le soin de nous présenter, et me contentai de sourire de mon air le plus poli. Marielle eut beau déployer tout son charme, et cligner des yeux, il ne ne semblait pas agir.

- Bon Lydie, tu files goûter à la cuisine, et moi je vais les raccompagner. - Mais Maman... - File tout de suite !

La mère nous entraîna dans les allées du parc jusqu'à la grille où elle nous dit : - Ce n'est pas la peine de revenir ici, ne revenez pas. - Euh, Au revoir Madame. Mais elle avait déjà claqué la grille !

Sur le trottoir, on se regarda et on éclata de rire ensemble ! Nous n'arrivions même pas à nous arrêter ! Et Marielle le décida tout de suite, oui elle le tenait son personnage de méchante en manteau de fourrure, ah qu'est-ce qu'on allait bien rire d'elle dans le sous-sol, non mais... Oui on allait bien se poiler... Et toc !

Le lendemain à l'école, aucune de nous trois ne fit allusion à notre après-midi raté. Chacune avait compris. Mais cela ne nous empêcha pas de continuer à jouer ensemble cette année-là, à la récré. Le reste c'était une histoire de grands. Nous n'y pouvions absolument rien.

 

 

27.01.2009

La soeur de Marielle

Le jeudi après-midi j'allais souvent regarder la télévision chez Marielle. Viens-donc disait-elle, ma mère est de bon poil, on regardera Thierry la Fronde hein (ou Zorro ?). Je grimpais les marches du perron de leur maison, fierté de sa mère, et gratouillais à la porte. T'as pas amené ton frère me demandait souvent Marielle ? Michel était copain d'un de ses frères, et tous ensemble on faisait une bonne équipe. Nous n'avions même pas besoin de nous parler, on se regardait, on se comprenait. La télé se trouvait à un bout de l'immense salle à manger, nous nous blotissions tous sur le sofa fatigué, loin au fond de la pièce. Sinon vos yeux seront abîmés, nous disait-on. Oui les rayons vont vous rendre aveugles répétait la grand-mère qui vivait au dernier étage de la maison. De temps à autre, elle descendait de son perchoir, et l'air mauvais traversait la salle essayant de nous gâcher les meilleurs moments de nos émissions. Tu vas voir elle va dire qu'il faut aller ramasser de l'herbe aux lapins nous chuchotait Marielle, ou faire nos devoirs. Nous tentions d'ignorer son passage, faisant bloc serrés les uns contre les autres. Je pensais Quelle vieille chouette mais ne le disais pas, c'était leur grand-mère... Mon frère avait une présence apaisante pour tous les membres de la maison, sa gentillesse, sa bonne humeur sans doute, la grand-mère trouvait qu'il avait une bonne influence sur le frangin terrible de Marielle. Parfois, et brutalement, des cris venaient de la cuisine, des bruits de vaisselle cassée, les portes claquaient, des sanglots nous parvenaient. Mon frère et moi nous rechaussions vite, sentant notre présence gênante et indésirable. Tu nous raconteras la fin du feuilleton ? Mais déjà Marielle et ses frères le regard en-dedans ne nous entendaient plus, le plus jeune pleurnichait en silence, l'autre se recroquevillait en se tenant les genoux, et Marielle tremblait en murmurant Si ça se trouve ils vont nous coller à l'Assistance, c'était sa hantise. La fête était finie, nous filions en douce, - ça va s'arranger, Je repasserai tout à l'heure tu sortiras sur le perron hein Marielle ? Oui, oui, d'accord.

Marielle était fluette et fragile, moi je la pensais solide, mais nerveusement elle ne tenait pas toujours le coup. Elle en jouait aussi parfois, pour se venger. Tu vas voir, tu ne le diras pas, mais demain je serai certainement malade, ça leur apprendra. Le médecin disait que c'était nerveux, qu'il fallait l'envoyer au sanatorium mais sa mère ne l'entendait pas ainsi. Marielle racontait toujours des tas d'histoires extraordinaires, drôles ou tragiques qu'elle inventait. Comme ça, exprès. Parfois, les gens la croyaient, cela faisait des pataquès et des fâcheries entre voisins. Marielle gardait son petit air supérieur et jouait les malades des nerfs. Personne ne savait trop quoi penser, moi je lui disais Arrête, tu vois bien que cela te fait une mauvaise réputation. - Ben si tu crois que c'est facile maintenant avec mes nerfs fragiles, hein ? Ils l'ont bien cherché.

Un matin en partant à l'école, nous marchions tranquillement, et la voilà qui prend son air mystérieux et m'annonce : Tu ne devineras jamais qui est venu chez moi hier soir. - Dis-le, vas-y, et commence pas à faire des salades hein, pas avec moi.

- Oh si c'est comme ça, je ne vais rien te dire alors.

- Mais si, tu sais bien, moi je sais quand tu mens, allez raconte.

- Eh bien hier soir, hier soir on était en train de finir de manger. Et puis quelqu'un a frappé à la porte, celle du perron. On devinait deux personnes à travers la vître. Et si tu savais, si tu savais...

- Ben comment veux-tu, je n'y étais pas moi.

Et elle me raconta qu'une jeune fille de 18 ans et un jeune homme tout timide étaient entrés. Et la fille avait dit à la mère de Marielle :

- Madame, excusez-moi de vous déranger, je suis votre fille. Votre grande fille.

Elle s'était approchée tout doucement, une jeune fille brune, aux cheveux très courts, un peu ronde, le regard vif, et avait dit :

- Madame, je suis votre fille et j'ai besoin de vous, je m'excuse Madame. Oui je m'excuse de vous déranger en famille.

Et c'était vrai. C'était sa fille aînée qu'elle avait laissée à son mari en s'enfuyant un an après leur mariage. Elle ne l'avait jamais revue, avait eu d'autres enfants sans divorcer, et sa vie n'avait fait que se compliquer et empirer de ville en ville. Elle vivait depuis trois-quatre ans dans notre quartier.

La jeune fille attendait, la mère s'était mise à pleurer là debout sans bouger, les enfants ne savaient pas quoi faire, ils s'approchaient tout doucement de leur grande soeur, le jeune homme restait en retrait, la grand-mère soutenait sa fille, l'air sévère. Assis, Le compagnon de la mère fixait son assiette en silence. L'air était devenu lourd, irrespirable, l'attente insupportable.

Et le compagnon s'était levé, avait tiré une chaise et dit à la grande soeur Asseyez-vous Mademoiselle. Tout le monde ou presque sanglotait, on ne savait plus si c'était la joie, la peur, l'incompréhension, la surprise.

La grande soeur avait 18 ans, presque 19, et elle voulait, elle devait se marier avec le jeune homme qui lui tenait la main, bon enfin, elle était enceinte, et vous savez Madame, je suis mineure, vous êtes toujours ma mère, et j'ai besoin de votre consentement, et si vous vouliez bien signer les papiers...

Je m'étais arrêtée sur le trottoir, avais posé mon sac, Non Marielle c'est pas vrai, tu as une grande soeur et tu ne la connaissais même pas, et tu vas être Tata ? Tu me le jures ? - Oui elle le jurait, c'était vrai. Alors ça, alors ça, mais qu'est-ce que vous allez faire ?  - Ben, je ne sais pas, mais si je ne suis pas invitée à son mariage, je me tue !

Marielle ne s'est pas tuée, sa soeur s'est mariée. Et la vie a continué...

 

18.01.2009

Douches municipales, suite en image

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C'est formidable Internet, à l'occasion des voeux 2009 j'ai conversé avec ma cousine Dany, et aujourd'hui j'ai reçu une photo d'une carte postale des Bains-douches municipaux que je fréquentais dans mon jeune temps !
Et voilà, grâce à Dany, vous pouvez voir le bâtiment où j'ai découvert le plaisir de l'eau chaude sur la peau, et ses délices. Le pavillon avait pris quelques années, et n'était plus aussi coquet, mais je suis vraiment émue de le voir là sous mes yeux !
Je me souviens aussi que certains fidèles des douches municipales se mêlaient à ceux qui sortaient de la messe le dimanche matin devant l'église voisine, juste par défi ou pour rire ! Quelle ambiance !
Merci Dany. Tu m'as vraiment fait plaisir tu sais.

07.01.2009

Les Tartelettes aux abricots

Nous avions des cours et des jardins, et la campagne pour jouer, mais nous aimions aussi beaucoup aller jouer au parc du Château de notre petite ville. J'avais 8 ou 9 ans, et l'été avec trois copines nous y faisions d'interminables parties de cache-cache, nous adorions dévaler les pentes des douves, faire des roulades sur le gazon bien entretenu, hurler de rire sur les balançoires...  Nous escaladions la butte de la sirène des pompiers dérangeant parfois des amoureux blottis l'un contre l'autre. Nous regardions la ville par les meurtrières des tours nous imaginant princesses ou même reines. C'était épuisant de bonheur et d'excitation !

Un après-midi d'été, nous avions gagné une bataille contre des garçons et filles d'un autre quartier décidés à nous chasser de notre tourelle, nous nous reposions à l'abri d'un grand arbre, l'une couchée sur un banc, les autres sur l'herbe. Marielle était allée chercher à boire à la fontaine, et déclara qu'elle avait faim, mais faim ! Oui, mais si je retourne chez moi ma mère ne voudra jamais me laisser ressortir soupira Catherine. Ah mais qu'est-ce qu'on a faim, on ne va pas manger des feuilles tout de même !

Une formidable idée me traversa l'esprit ! Venez avec moi, vous allez voir... Et nous voilà trottinant vers la pâtisserie Lamarque en haut d'une petite rue tout près du Château. La pâtissière en chignon et blouse blanche nous accueillit sans surprise, ma famille s'offrait le luxe de temps à autre d'un bon gâteau, elle me connaissait. Tout était bon et même excellent chez eux. La boutique était très chic, de bon goût, l'ambiance feutrée et bourgeoise. Je demandai quatre tartelettes à l'abricot qui furent emballées avec soin, le papier bien plié en hauteur pour éviter de les abîmer. Et c'est là que je déclarai avec un grand sourire : Maman viendra payer, merci.

La pâtissière sans doute étonnée inscrivit sans broncher la somme dans son cahier. La jeune apprentie vendeuse nous ouvrit la porte, murmurant un peu guindée :  Au revoir Mesdemoiselles, malgré nos tenues débraillées et nos joues rouges ; et nous sortîmes très poliment. Nous filâmes vite au Château pour déguster ces bijoux de tartelettes avec nos petits doigts de fée.

Bien sûr, "j'oubliai" d'en parler à ma mère en rentrant le soir à la maison, et les jours passèrent. Je me disais qu'il faudrait que je le dise, ou que je trouve les sous pour aller payer, et plus le temps passait moins j'étais tranquille et fière de moi. Le soir en me couchant je me disais Bon demain je le dis à Maman, et je m'endormais.

Nous étions une famille de grands gourmands, des becs sucrés comme on dit. Un dimanche matin, mon père voulant faire plaisir à maman, envoya un de mes frères acheter une belle frangipane à la pâtisserie, tout le monde aimait, il faut dire qu'elles étaient fameuses. Mon frère revint avec le gâteau, et l'oeil très pétillant déclara : J'ai une grande nouvelle, Fauvette fait des dettes à la pâtisserie ! Et avec talent, il raconta la scène des quatre filles en sueur osant faire crédit pour des tartelettes ! Il mima l'air pincé de la pâtissière lui présentant la petite note devant tous les gens sortant de la messe, Maman paiera a dit votre plus jeune soeur répétait-il...

L'heure n'était pas aux félicitations, J'ai reçu une paire de claques, et certainement une belle engueulade, et je me suis excusée. Et cela a mis une ambiance, mais alors une belle ambiance pour le déjeuner ! Et tout le monde a dégusté le dessert avec appétit. La tablée était morte de rire ! Moi j'essayais de faire bonne figure.

Certains voisins estimèrent que je méritais une bonne trempe et une punition, et blamèrent mes parents. Ma Tante Margot me tança durement, et décréta qu'il était grand temps de m'inculquer quelques bonnes manières. Demain, pas question d'aller traîner au Château, tu viens m'aider à l'épicerie d'abord, ensuite je t'apprendrai le canevas. Bon, j'allais donc faire mes débuts dans le point de croix. Ce fut aussi le début de deux vies parallèles : celle de la petite fille propre et bien élevée chez mon affectueuse Tata, et celle de la petite sauvage courant les bois et les champs avec les copines et mes frères en quête d'émotions et de liberté.

Pendant des années, mes quatre frères se sont bien amusés avec cette histoire, et m'accueillaient souvent ainsi : Tiens voilà la Reine des tartes ! ou alors, Pommes, poires ou abricots ? Ou bien : Est-ce que Maman paiera ? Si un de leur copain avait des problèmes d'argent, un seul conseil : venir me voir j'aurais certainement une solution ! Cela m'agaçait un peu, mais je sais, je ne l'avais pas volé !

 

08.12.2008

Les douches municipales

C'était l'hiver, en CE2, nous avons toutes remonté notre manche gauche à la demande de l'infirmière venue pour la Cuti. Elle nous passe un coton alcoolisé sur le bras, et hop elle nous gratouille, ce n'est pas très agréable mais c'est rapide.

Après la récré, Mademoiselle Eugénie, notre maîtresse nous parle gentiment mais avec un petit air pincé quand même :

- Mes enfants, mes enfants, il faut que je vous le dise, ce matin lors de la cuti, il y avait des bras sales, et même très sales dans la classe.

Nous devenons rouges, et nous agitons mal à l'aise. Même les pensionnaires, car elles ne bénéficient que de lavabos collectifs à eau froide, et doivent faire leur toilette en gardant impérativement leur chemise de nuit... Une acrobatie dissuasive...

Mademoiselle Eugénie s'informe : qui a une salle de bain ou un cabinet de toilette à la maison ? Quelques doigts se lèvent, la fille du pharmacien, celle du médecin, de certains commerçants... Les autres, nous baissons la tête, et certaines ont les larmes aux yeux. Mademoiselle Eugénie perçoit l'embarras, insiste sur l'importance de l'hygiène, précise avoir demandé à être prévenue des futures visites de l'infirmière, et nous préviendra à son tour.

Mais c'est vrai que nous ne sommes pas propres, surtout l'hiver... On se lave comme on peut, en récupérant l'eau qui chauffe sur la cuisinière, une fois par semaine en général. Et puis dans les chambres il fait si froid. L'été, nous laissons de grandes "bailles" d'eau chauffer au soleil, et c'est un régal de s'y laver !

En CM1-CM2, mon amie Marielle qui n'a peur de rien, a une belle idée : Et si on allait toutes les deux aux douches municipales le samedi après-midi ? Cela ne doit pas être si cher, hein ? Oui, oui. Je suis vraiment fière d'être sa copine, je la trouve sensass !

Les douches municipales se trouvent dans un petit bâtiment recouvert de vigne vierge, à l'intérieur du parc du Château de la ville, à deux pas de l'église. Nous allons nous renseigner, nous sommes bien reçues par une femme impressionnante, les seins reposant sur la caisse à côté des berlingots de shampoing. - Je sais qui tu es toi, je connais ton père, il nous refile l'Huma, et toi aussi la brunette je sais où tu habites. Alors comme ça vous voulez prendre des douches, bonne idée. Je ne me souviens plus du prix, mais on s'est dit que nous pourrions y arriver. Je m'inquiète un peu, Marielle aussi mais elle ne le dit pas, je n'ai jamais vu, ni pris de douche, j'ai peur de m'ébouillanter... Tante Margot pense qu'on risque de se noyer, et dit que pour rien au monde elle n'irait, elle aurait trop peur de suffoquer.

La samedi suivant, Marielle passe me prendre, nous avons notre baluchon contenant du savon, chacune une serviette, et un peigne. En arrivant, grand sourire de Madame R., ah les voilà, je vais vous conduire à votre cabine les drôlesses. Les lieux sont vieillots et sommaires, du carrelage noir et blanc sur le sol, murs blancs. Dans la cabine, un petit coin pour déposer ses vêtements séparé de la douche par un demi mur. Pas de vraie séparation jusqu'au plafond entre les cabines, on entend gazouiller le voisin. Nous nous mettons toutes les deux sous le pommeau, tournons les robinets, cela vibre dans les tuyaux, et enfin c'est notre première douche ! Nous gloussons de bonheur en nous savonnant, très à l'aise chacune tout de suite. Nous resterions bien plus longtemps sous l'eau, mais un coup frappé à notre porte nous indique que notre temps sera bientôt écoulé. Nous nous séchons avec nos petites serviettes un peu râpeuses, et nous rhabillons à regret. Nous rejoignons les lavabos pour nous peigner. Dans une certaine moiteur, des hommes, ouvriers en général, se rasent, le torse nu, une serviette leur entourant les reins. Je crois que c'est là que ma Tante suffoquerait si elle savait ! Marielle me donne un coup de coude, et pouffe de rire. On se regarde toutes les deux dans le miroir hilares. Elle est un peu plus âgée que moi, et déjà très attirée par les garçons. Un homme lui dit Tu voudras que je vienne vous frotter le dos la prochaine fois ? Notre nounou de la réception rapplique -  Non mais, tu vas leur fiche la paix non, c'est des mômes. Nous prenons notre air le plus innocent, mais si Madame R. avait vu l'oeil aguicheur de Marielle... 

Nous lui assurons que nous avons vraiment apprécié et que nous reviendrons la semaine suivante. Nous traversons le jardin du Château heureuses et relaxées, des garçons assis sur le dossier d'un banc rient de nos cheveux tout mouillés. On s'en fout, nous on est propre me dit Marielle. Et elle rêve tout haut, nous allons être invitées à une belle soirée par des jeunes et beaux inconnus, et nous danserons jusqu'au petit jour en robe longue ! T'imagines un peu une vie pareille hein ? Je me sens moins romantique, et puis on a des devoirs, mais après tout...

La mère de Marielle nous accueille la gitane aux lèvres, Alors comme ça on va faire sa plume au Château maintenant ? C'est un numéro la mère de Marielle dit-on dans le quartier, un numéro. De bonne humeur elle nous fait des tartines de pain beurré saupoudrées de cacao, après nos émotions il nous faut bien ça ! D'autres jours, elle se montrera moins aimable, et Marielle et moi filerons tout de suite dans sa chambre nous mettre à l'abri. Elle est comme ça sa mère, parfois ça va, et parfois c'est la tempête, c'est la vie des grands.

Nous retournons régulièrement aux douches municipales, Madame R. nous fait un prix pour deux puisque nous n'occupons qu'une cabine. Un jour elle nous montre les baignoires, ah nous en restons ébahies et mourons d'envie de nous offrir un bain. Mais non, ce n'est pas dans nos moyens ! Parfois la chaudière vétuste tombe en panne et des hurlements assortis de jurons s'élèvent des cabines ! Y'a plus d'eau chaude !!! Madame R. affirme qu'elle n'y peut rien, il y a une fuite quelque part, et les services municipaux sont fermés, mais dès lundi... Un ouvrier prétend que Monsieur le Maire veut supprimer les douches municipales, tiens c'te blague il a une salle de bain lui, mais non, lui rétorque un autre, il l'a promis quand il a été élu, au contraire il va faire rénover... Ca chauffe, ça chauffe je vous l'assure, je n'en perds pas une miette. Marielle se dandine, tu m'agaces avec ta politique, viens on s'en va.

Je ne me souviens pas quand les douches municipales ont été fermées, et jamais rénovées. Je me souviens surtout du plaisir de l'eau, de cette sensation de l'eau chaude sur le corps, de l'odeur de savon, de la vapeur, de l'ambiance un peu irréelle, de l'intimité partagée, des rires, des engueulades, des habitués.

Et je regrette mais je regrette vraiment ne jamais avoir pris un bain aux douches municipales !

10.11.2008

La Cour aux orties

Dans mon sommeil j'entendais des paaaaaaa, des aaaaa, une drôle de voix dans la nuit d'été. Etrange ce rêve. Je me glissai plus profondément dans mon lit, et me rendormis rapidement.

Heureusement, mon père avait l'ouie fine, en un bond il était sorti de son lit, avait dévalé l'escalier, saisi son fusil, et s'était retrouvé dans la rue noire suivi des deux chiens ! Et sur l'herbe du petit terre-plein du haut de notre rue, il vit deux hommes se bagarrer. Mon frère aîné Robert luttait pour ne pas se faire étrangler par son agresseur !

- Arrêtez ou je tire, hurla mon père ! L'homme lâcha sa prise, et malin comme un singe réussit à se relever et s'enfuit en courant, les chiens se contentant d'aboyer. Allongé, groggy, mon frère se tenait le cou, reprenait son souffle. - Bougre d'imbécile, je t'avais bien dit de ne pas sortir criait papa, ah mais d'où viens-tu ? Et...

- Mais laisse-le tranquille lui cria ma mère qui venait d'arriver, Tu vois bien qu'il ne va pas bien, il faut s'occuper de lui !

Mon oncle et ma tante dont la chambre donnait sur la rue, avaient certainement entendu le raffut. Je parierais que Tante Margot s'était levée pour voir ce qui se passait, oui je le parierais ! Elle avait dû entrouvrir ses volets, et regarder l'agitation. Elle s'était sans doute recouchée en disant à Tonton, Dors c'est rien, c'est encore mon frère qui s'énerve... - Rhaa même la nuit maintenant, avait soupiré Tonton...

Moi je dormais toujours, je ne sais pas si mes frères et soeurs avaient été réveillés... Robert avait fini pas se remettre debout, et tout doucement avait suivi mes parents à l'intérieur de la maison ; mon père n'arrivait pas trop à se calmer, et répétait à mon frère qu'à 15 ou 16 ans il était mineur, et que ça suffisait et que...

Le lendemain, c'était dimanche. J'appris en me levant l'Affaire de la nuit. En rentrant du Grand Café, Robert avait été attaqué au coin de notre rue par un inconnu qui voulait de l'argent. Evènement assez incroyable dans les années 60 dans notre petite ville rurale.

Nous savions tous ce qui l'attendait : La Cour aux Orties ! C'était la punition la plus grave réservée par mon père aux frasques d'un des ses quatre fils, ou des quatre.

Cette petite cour était située au fond de la grande cour, après le jardin. Du temps où la ferme était en activité, les orties servaient à nourrir les canards. Lorsqu'ils étaient punis, mes frères devaient arracher les orties qui finissaient toujours par repousser bien sûr. Et eux trouvaient toujours de nouvelles idées...

Après son café, Robert pas trop vaillant et tout pâlichon, se retrouva au milieu des orties. Malgré le désaccord insistant de maman qui ne supportait pas qu'un de ses fils soit malheureux, cela la rendait malade. - Tu le soutiens contre moi disait mon père, Mais non tu ne comprends rien répondait ma mère...

La nouvelle de l'agression s'était répandue dans le quartier, et les voisins vinrent aux nouvelles. Comment, ici dans une petite ville aussi paisible ? Quoi, on risquait sa vie maintenant ? Mais où va-ton ? Avez-vous prévenu les gendarmes ? - Mais pourquoi faire répondait mon père, manquerait-plus qu'eux.

La grande cour se remplit de voisins, le maréchal-ferrant s'exclamant : Alors ton drôle a failli se faire tuer ? Notre cordonnier toujours aussi attentionné réconfortait mon frère ; des voisines se précipitaient directement de l'épicerie de Tante Margot le panier à la main, regardant le cou meurtri de mon frère, hochant la tête... Tout ce beau monde papotait et s'installait dans notre cour, les gamins jouaient en courant un peu partout...

Les copains de Robert vinrent le soutenir moralement, le coude appuyé sur la petite barrière en fer, échangeant des messages muets avec lui. - Ah le père C. vous êtes dur avec lui, regardez-le... Un autre arriva à toute berzingue en vélo, il n'habitait pas le quartier mais avait été prévenu, et ne voulait rien rater.

- Mais ce n'est pas la kermesse ici, commençait à râler mon père.

Tante Margot s'échappa de son épicerie,  et fixa durement son frère de son oeil bleu. Robert était depuis toujours son petit protégé, une affection indéfectible les unissait. - C'est la foire ici ou quoi hein ? tu crois que c'est un spectacle ce gamin tout seul avec ses orties ?

Mon père se souvint qu'il n'avait pas fait sa tournée de l'Huma, et qu'il n'avait même pas terminé son tiercé...

Je crois, mais je n'en suis pas sûre, que les orties ont pu librement continuer à pousser ce dimanche-là !

 

21.10.2008

Ragoût d'espérance

Dans mon quartier, les fins du mois démarraient terriblement tôt. Après quelques jours presque détendus, on recommençait à tirer le diable par la queue. Enfin pas tout le monde, certaines familles étaient bien organisées, ou plus chanceuses peut-être. A l'épicerie le crédit tournait, Tiens marquez-moi donc ça disaient quelques clientes à ma tante qui inscrivait le chiffre sur son cahier. Mais parfois, trop c'était trop, impossible d'ajouter des dettes à des dettes, il fallait se débrouiller, en attendant.

Madame Gégé faisait partie des pauvres "décomplexés", sans bling-bling ni tralala, quand elle était fauchée elle ne le cachait pas. Renversant son porte-monnaie sur la table, elle comptait ses pièces, et annonçait :

Bon, ben les enfants, cela sera Ragoût d'espérance.

Légumes frais : pommes de terre, carottes, navet, fève, tomate, céleri, et quelques légumes secs : lentilles, haricots, tout, tout lui était utile pour concocter son fameux ragoût. Ce qu'elle trouvait ou ce qu'on lui donnait. L'Espérance cuisait doucement sur la cuisinière avec des herbes, thym, persil, de l'ail, de l'oignon... Elle arrivait à mettre sur la table un bon plat chaud et distribuait les assiettes remplies tout en comptant les tartines de gros pain. Faut surtout pas mettre trop de laurier disait-elle, cela donne envie de viande. Ne pas avoir de viande, c'était vraiment le signe des jours sans, des jours d'espérance de jours meilleurs, d'espérance d'une petite somme qui arriverait, les allocs versés deux fois par mois, une prime exceptionnelle, un billet trouvé par terre, un don d'une âme généreuse... Il fallait toujours espérer selon elle. On ne savait jamais. Tout en dégustant, chacun disait ce qu'elle aurait pu y rajouter : une bonne poule, un lapin, ou bien du veau,... Ah oui, cela aurait bien fini le ragoût disait-elle. Et puis le repas passait, chacun avait le ventre bien plein. C'était un Ragoût d'espérance, un vrai, différent à chaque fois, selon les légumes, la saison, le temps de cuisson. Si elle vivait aujourd'hui, elle ferait fortune Madame Gégé avec sa recette, des légumes, des herbes, du savoir-faire, elle serait à la mode Madame Gégé, on la citerait dans toutes les revues, cela me fait bien rire !

Chez mes parents, le côté fauché prenait des airs plus crispés. Plutôt source de tensions et d'engueulades familiales. Souvent, mon père prenait les choses en main. Lorsque nous avions épuisé les joies du pommes de terre/Corned beef, il fallait agir ! Et hop il se dirigeait vers la caisse en bois recouverte d'une grille où il stockait les escargots ramassés les soirs de pluie. Les fameuses cagouilles charentaises ! Les escargots jeûnaient depuis plusieurs jours, il fallait les rincer, les faire dégorger ce n'était pas trop appétissant. Ensuite il les collait dans un grand faitout sur le feu avec de l'eau et du gros sel. On mettait des patates à cuire, et le repas était prêt. Mon père se régalait, un peu de vinaigre sur les escargots, de grandes tartines de pain, tout le monde aimait bien ça je crois. Il gâchait tout lorsqu'il affirmait à ma mère qu'à la campagne, on pourrait presque vivre sans rien acheter ! Elle ne supportait pas et devenait enragée ! Mais si insistait-il, on peut trouver des escargots, des poireaux de vignes, du cresson, des fruits dans les arbres... Un vrai sketch !

Plus tard, j'ai découvert que les escargots se cuisinaient autrement et pouvaient constituer un plat raffiné et recherché. Moi cela ne me tente pas trop, en revanche une bonne petite potée de légumes, oui.

 

 

 

 

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