27.07.2010
Les Panhard de Papa
Il y avait pris goût à la conduite mon père, Robert mon frère lui confiant sa Traction lorsqu'il partait en mer.
Nous n'étions cependant pas trop rassurés de rouler avec lui. Il parlait beaucoup bien sûr, ayant toujours quelque chose à raconter, et surtout il commentait le paysage,
- "Tiens, lorsque j'étais petit, grand-mère Célestine m'emmenait dans ce champ, et on ramassait du cresson, et puis là, c'était des pissenlits, mais oui, tu vois bien au fond à droite." Il se penchait, le bras tendu désignant le fameux champ, et zoup, la voiture tanguait un peu...
Et les petits chemins qu'il fréquentait, oui, derrière les vignes, ah, non pas celles du Père Machin, non, là plus loin... - Ah, ici c'était le petit bois où il aimait bien aller chasser, même le cousin Jean y allait, c'est vraiment un bon coin. On le voyait hein ? D'ailleurs, il appartient à qui ce bois maintenant ? Bon peu importe...
Et il oubliait d'accélerer, ou de freiner, de mettre son clignotant, de changer de vitesses, que sais-je encore... La Traction cahotait, ralentissait, "broutait" le bas-côté, repartait... Et les automobilistes qui nous suivaient ou nous croisaient, râlaient, gesticulaient d'un air peu aimable, klaxonnaient...
- Mais sont-ils fous ? disait mon père sans rire, les gens sont excités parfois...
- Oh tu sais, papa, euh...
Parfois, un de mes frères, Félix ou Cristobal rattrapait le volant sans rien dire, et lui répondait - Oui, oui, on le connaît ce champ de quand tu étais petit...
Tante Margot avait bien essayé d'en toucher deux mots à Robert,
- Tu sais ton père, la voiture, c'est pas bien prudent... Tonton Marcel qui pour rien au monde ne lui aurait prêté sa 4 CV adorée avait renchéri : - Hein, hein, tu imagines un peu, hein ? Allons...
- "Mais enfin, vous ne voyez pas que cela le rend heureux ? avait rigolé Robert. Oh, il prend les petites routes, et ne va pas bien loin. Il faut bien la faire tourner en mon absence".
- "Ces deux-là" avait soupiré Tante Margot. "Un mystère... Dans leur monde à eux, toujours". C'était vrai, difficile de rentrer dans leur relation.
Les voisins prirent l'habitude de demander à papa de les emmener chez "Le Spécialiste" à La Rochelle par exemple, - "c'est pour la bourgeoise, tu comprends, on te remboursera l'essence". Et hop, ils en profitaient pour faire grimper toute la famille dans la voiture, cela leur faisait une sortie. Personne ne se plaignait, mais bon, tout le monde savait que c'était quand même une aventure !
Mon père s'enhardissait de plus en plus, il alla même un jour jusqu'à Bordeaux !
- Et t'en es revenu, avait dit un de mes frères, Ben dis-donc...
- Qu'est-ce que tu dis Mon Bon ? - Oh rien, juste que cela fait une trotte quand même...
Il embarquait parfois ma mère pour une balade, - Greta, es-tu prête ou pas ? Bon alors ? Elle en revenait enchantée et délassée, ne voyant pas du tout pourquoi on aurait pu s'inquiéter. - Cette confiance qu'elle a en lui... murmurait la Mère Gégé, un peu jalouse.
Robert avait fini par déménager, et la Traction n'était plus à sa disposition. L'idée de se trouver une auto à lui s'était installée peu à peu. Ah pas une neuve, une d'occaze qui lui irait bien. Il en parlait de temps en temps, mais le prix le retenait sans doute.
Et puis, un jour, un de ses nombreux potes vint le voir : - Ah Pierrot, faut faire vite, je t'ai trouvé une bagnole, mais faut faire vite tu sais !
Et commença la longue série des Panhard ! Po-po-po-po,, c'était le bruit d'une Panhard qui remontait notre rue, une rouge, ou noire, ou blanche..., classique, cabriolet, break... Elles finissaient par rendre l'âme un jour les pauvres, papa oubliait toujours quelque chose : remettre de l'huile par exemple... Ou avait un léger accident... Ou je ne sais quoi en fait.
Et toujours, mais toujours, un bon copain battait la campagne à la recherche d'une Panpan pour Pierrot ! Et ils déboulaient dans les fermes, faisaient ouvrir le hangar où une Belle dormait depuis des années ! Une fois, la Panpan désirée était toute recouverte de foin, et lorsqu'elle apparut, ils eurent tous les larmes aux yeux ! Elle était tellement, mais tellement jolie !
Les propriétaires de Panpan faisaient souvent toute une histoire, - Quoi, avait dit un vieux gars, Vous voulez me prendre ma Panhard à moi ? Me prendre ma Panhard ? Vous voulez ma mort ?
Le drame fut évité de justesse, et après bien des visites et des palabres, il consentit à s'en défaire.
Les Panhard se firent de plus en plus rares, hélas. La dernière voiture de mon père fut une R16.
Un camion trop pressé et roulant trop vite percuta un jour mon père et sa R16.
Le jour de l'enterrement de mon père, le garagiste du quartier ne manqua pas de venir au cimetière. Et la mine triste déclara à mes quatre frères :
- Quand même, il était fort, plus de 15 ans qu'il roulait avec la même plaque d'immatriculation, faut le faire. Faut le faire hein ?
Mes frères furent pris de fou rire, qui se transmit par vague dans l'assemblée. - Ah y'avait que lui, pour des trucs pareils, et ces pauvres gendarmes qui n'ont jamais rien vu, répétait le garagiste, ah faut le faire hein ?
Sacré papa, c'était un précurseur ! L'Union européenne n'a fait que le copier !
Cela me fait toujours très chaud au coeur lorsque je vois une Panhard dans la rue, et d'ailleurs, c'est sans doute un signe, je n'habite pas loin des anciens Ateliers Panhard dans le 13ème !
Récemment, Corbillo a vu - et photographié - cette belle Panpan devenue "de collection" dans le quartier.
C'est vrai qu'elle est jolie, n'est-ce pas ? Et que cela fait très chaud au coeur. Po-po-po-po...
21:26 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : entrer des mots clefs
17.05.2010
Le caveau de famille
Marielle avait un cafard d'une tonne, Si on allait se balader au Château ? murmura-t-elle toute recroquevillée sur le trottoir où l'on essayait de jouer aux osselets un après-midi de printemps.
Arrivées dans le parc, elle déclara qu'elle avait une bien meilleure idée. - Bon je te suis alors hein ?
Et elle m'entraîna au Grand Cimetière ! Au Grand Cimetière ! Alors ça quelle drôle d'idée !
- Montre-moi le caveau de ta famille me dit Marielle.
Je le repérai en parcourant les allées, un caveau tout simple entouré d'une grille, des plaques, des fleurs, bien, rien de mauvais goût. Mes grand-parents y étaient enterrés. La tombe de Brigitte, petite soeur décédée bébé se trouvait dans l'allée suivante, toute blanche, ornée d'angelots.Tous les ans à la Toussaint, la famille proche et éloignée venait déposer des fleurs.
Assise sur les graviers gris, je contemplais les tombes. Marielle les contournait, et lisait les noms :
- Regarde, vous êtes juste à côté des M, et tiens, là, c'est la famille de Colette, et voilà celle de Catherine, et puis... Pfff, presque toutes les filles de l'école ont leur famille ici... Tout le monde a une famille. Et une tombe, ou un caveau. Evidemment...
- Je t'ai dit que mon père ne voulait pas qu'on l'enterre ici ?
- Oh, lui alors... Et pourquoi Monsieur ne veut pas, bon sang, il a son caveau de famille, et il chipote ?
- Mais, il a ses raisons. Il dit qu'il y a trop de gens ici qui ont fricoté pendant la guerre et dénoncé des voisins et des amis à lui... C'est politique, moi je le comprends en fait. Il veut une tombe au petit cimetière, dans notre quartier.
- Ah, si c'est politique... Non, mais bon, je vois bien pourquoi, je le connais va ! N'empêche, avoir un caveau, quand même...
Elle vint s'asseoir à côté de moi, et murmura tête baissée :
- Hier, j'ai entendu madame B. dire de moi :
"Oh, elle ? C'est rien. La fille d'une pas grand chose, vous savez..."
Des larmes se mirent à couler tout doucement sur nos joues, nous étions là, serrées l'une contre l'autre, silencieuses. Le soleil nous chauffait gentiment le dos, mais j'avais froid partout, partout.
Marielle fixait la photo de ma grand-mère Madeleine, et de mon grand-père Fernand :
- Eux au moins, ils se taisent, cela me fait du bien d'être là. Ce n'est pas triste finalement, c'est reposant.
- Oui, c'est vrai c'est calme. Mais, tu sais bien que la Mère B. c'est une vraie teigne, on s'en fout d'elle...
En même temps, je me sentais mal, je ne voulais pas lui dire, mais la veille, ma Tante Margot m'avait envoyée porter une commande à Madame B., et malgré ma robe pas bien nette, j'avais été reçue très agréablement :
- Et viens-donc t'asseoir un peu avec moi, tu vas goûter ma galette charentaise, fais pas trop attention elle est un peu trop cuite, qu'est-ce que tu vas boire ?
Elle m'avait demandé des nouvelles de la famille, Est-ce que j'allais faire ma communion bientôt, et tout, et tout.
Marielle s'énerva :
-- Tu en as de bonnes toi ! Mais c'est pas toi qui est "la fille d'une pas grand chose"... Toi, ta famille a un caveau, une grande maison, vous êtes respectés. Tiens, quand on va en ville, les gens te parlent, te disent qu'ils ont bien connu ta grand-mère, une femme si courageuse, et comment va ton papa, tu lui ressembles, et patati-patata... Mais moi ? Moi, ils évitent de me regarder, ou alors c'est des réflexions dans mon dos... Je suis quoi moi hein ? Une quoi ?
- Tu l'as dit à ta mère ?
- T'es folle ou quoi ? Tu vois bien tout le mal qu'elle se donne pour nous. Et si en plus, je lui racontais ça... Non, non. Bon, ben c'est comme ça, je suis la Fille d'une pas grand chose...
- Moi je l'aime bien ta mère tu sais.
- Oui, je sais. Et puis, tiens, je sais que tu n'oses pas m'en parler... Mais mon père... Mon père, je ne le connais pas, il... Il ne doit même pas savoir que j'existe ! Tu sais ce que l'on dit sur ma mère hein, sa vie d'avant et tout ça ? Et tu voudrais que je l'embête avec les réflexions des gens ? Je ne veux pas la tuer ma mère moi !
- Oui, oui... Mais bon sang, cette vieille teigne de Mère B., pourquoi elle se permet de dire ça, mais pourquoi ? Tous les dimanches à la messe, et puis on se défoule en semaine ? C'est pas normal des gens comme ça. Et puis tu ne lui as rien fait, et ta mère non plus, c'est incroyable.
- Heureusement qu'on peut venir ici, je t'assure. Moi, tes morts me font du bien. Tiens, j'ai envie de leur apporter des fleurs la prochaine fois tu veux bien ?
- Ben oui. Boh, voilà le gardien qui rapplique, j'aime autant partir qu'est-ce que t'en penses ?
- Oui, oui, on repasse par le Château.
Sur le chemin des jardins, j'éclatai de rire en passant devant l'église. Impossible de m'arrêter. Marielle me regardait, étonnée : - Mais pourquoi tu ris ? C'est drôle ?
- Oh, oui, j'ai oublié de te dire que nous avions aussi un banc à l'église, c'était celui de ma grand-mère bien sûr.
- Un banc à l'église ? Ah, et puis quoi encore ?
- Eh oui, ma vieille, si tu veux que je te respecte il te faudra aussi un banc à l'église ! Et le nôtre ne doit pas être bien loin de celui de cette bonne vieille Mère B. ! T'imagines un peu sa tête si ta mère louait un banc à l'église à côté du sien !
Nous étions pliées de rire... Nous sommes allés nous réfugier dans le parc en haut de la butte, et nous avons chanté et crié :
- Nous aussi nous aurons notre Banc ! Bang-bang,
Et Marielle pensant à nos futures séances de théâtre dans son sous-sol, hurlait :
- Je suis la fille de James Stewart, et je ne vous permets pas de vous asseoir sur notre Banc ! Un peu de respect !
On s'amusait, on dansait en chantant ; les mères qui accompagnaient leurs jeunes enfants aux balançoires mettaient une main sur leur front et nous regardaient faire les folles. Pfffff, me dit Marielle, elles ne savent même pas que je suis la fille de James Stewart moi !
17:25 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note
04.01.2010
Le Bal de la Traction
- Greta viens voir ! Vite !
Maman sortit de la maison ce samedi soir du début de l'été :
- Mais, je ne vois rien ?
- Mais justement, justement, Elle n'est plus là !
- Elle n'est plus là ?
- Oui, tu vois bien La Traction de Robert, elle n'est plus là bon sang ! Ah....
- Mais...
- Envolée, envolée, la Traction ? Oh, la, oh....
Puis, tout dans d'un coup il se figea, là, dans notre rue, murmurant Oh non, ils n'ont pas fait ça quand même.... Et il se rua dans la maison, courut jusqu'à sa chambre et vérifia sur le coin de la cheminée : les clés de la Traction n'étaient plus là !
- Oh, les sales drôles, les sales drôles, oh, oh.
De retour dans la rue, il retrouva ma mère entourée des chiens, Marie-Claire dans les bras, elle osa un - Il faudrait peut-être appeler les gendarmes ?
- Ah, ah non, ah ça c'est trop fort.
- Mais qu'est-ce qu'on va faire ? Il faut la retrouver et...
- Tu ne comprends donc pas ? Ce sont les drôles qui ont pris la Traction !
- Félix et Cristobal ? mais non, mais non, ils sont partis au bal et...
- Justement, justement, ils m'ont piqué les clés et sont partis avec La Traction de Robert ! Ah, les sales drôles, les sales drôles...
- Non, ce n'est pas possible, ils....
- Arrête de les soutenir, arrête de les soutenir, je te dis que c'est eux !
Ma mère le poussa dans la maison, à dix heures du soir on pouvait épargner les voisins ! Je suppose cependant que Tante Margot ou Tonton Marcel dont la chambre donnait sur la rue, avait été réveillé. J'imagine ma tante ouvrant sa fenêtre tout doucement dans le noir, entrouvant le volet et écoutant les hurlements furieux de son frère. Je la vois ma Tata soupirer Qu'est-ce qui se passe encore, c'est lui ou les enfants ? Pfff... Bon je me recouche on verra bien demain...
Chez nous, mon père tournait autour de la table, les mains sur la tête, ma mère faisait réchauffer du café en silence. Les chiens les suivaient du regard, les chats s'enroulaient dans les fauteuils.
- Mais où sont-ils ? Ah j'aurais dû y penser aux clés...
Après son mariage, Robert avait acheté sa Traction à Madame M. - Mon petit Robert je te fais confiance, je te connais depuis longtemps tu en prendras bien soin, comme mon cher défunt, lui avait dit cette charmante dame aux cheveux gris-violets, les joues roses d'émotion, les yeux humides, les patins aux pieds, - Viens la voir, elle est dans le garage. La petite merveille était là recouverte d'une couverture, rutilante, noire, presque neuve. - On ne s'en servait que le dimanche tu sais.
Robert avait tout promis, bien écouté les consignes, et était reparti heureux, mais tellement heureux avec sa grosse voiture ! Dire qu'il l'avait ménagée ensuite serait très, très abusif, mais il évitait toujours de passer à toute bringue et de faire crisser ses pneus devant chez Madame M.
Lorsqu'il partait en mer, Robert la confiait à notre père qui n'avait jamais eu de voiture. Au début, Papa n'osait pas s'en servir, puis, il y avait pris goût, même si sa conduite très personnelle et imprudente faisait frémir.
Et maintenant, il s'arrachait les cheveux de colère et de frayeur : c'est que deux de ses autres fils étaient partis en douce avec La Traction. Et ces deux loulous n'avaient que 14 et 15 ans !
Il ne s'était pas méfié lorsque Cristobal lui avait dit : Papa, t'es fatigué, tiens ne t'inquiète pas je vais faire manger les chiens et les sortir. Tu pourras aller te coucher... Jamais, mais jamais ce filou ne lui proposait de le faire, et l'autre là, le Félix qui faisait mine de lire l'Huma dans son coin, ah les salopiots, ah ils m'ont bien eu ces deux-là... Mais où sont-ils ? Pourvu qu'il n'arrive rien, pourvu que.... Oh, mais ce n'est pas possible, ce n'est pas possible. Mais non Greta, arrête avec tes gendarmes, tu ne te rends pas compte ? Ils n'ont ni permis, ni assurance, et si... Oh non, là j'en ai marre de leurs conneries, et toi qui les soutiens.... Au bal, tiens je te leur apprendrai moi à aller au bal en Traction, oh, et pourvu qu'ils n'aient pas emmené leurs copains.... Et pourvu que...
Il finit pas se calmer, et mort de fatigue et d'inquiétude alla se coucher. Comme d'habitude les volets furent fermés mais non crochetés, et comme aucune porte n'avait de clé, mes frères pourraient rentrer sans problème. S'ils ne se faisaient pas arrêter, et s'ils n'avaient pas d'accident, et si... Tout cela tournait dans sa tête, assommé il finit pas s'endormir.
Pendant ce temps-là, Félix et Cristobal étaient bien partis avec la Traction, ne la démarrant qu'en bas de la rue. Cristobal, le plus jeune, avait pris le volant, et conduisait avec l'aide de Félix. Robert parfois leur montrait quelques éléments de conduite, comme ça entre garçons, sur des petites routes désertes, il était tellement fier de sa grosse bagnole. Mais bon, ils ne maîtrisaient vraiment pas la chose, et là, dans le noir en bavaient des ronds de chapeau. Ni l'un ni l'autre ne voulait l'avouer, mais ils avaient un peu la trouille. Après six km laborieux, ils se garèrent dans le champ près du bal, et se dirigèrent en vainqueurs vers l'entrée. Félix repéra tout de suite l'objet de son désir fou : la belle Suzie qu'il lui fallait absolument séduire ce soir, et bon sang si elle ne le prenait pas enfin au sérieux avec une voiture que pourrait-il faire de plus ? Il l'invita à danser et l'entraîna sur la piste. Ne doutant de rien, et ignorant totalement les règles de la séduction et de l'amour, ce gros lourdaud lui proposa au bout de deux danses : - tu viens faire un tour dehors, j'ai une bagnole ? Qu'elle ne fut pas sa grande déception lorsqu'elle lui répondit sèchement : - Mais pour qui tu me prends, cela ne va pas non ? Et elle lui tourna le dos, le plantant là.
Ah, tout ça pour ça, la vache ! Il n'en revenait pas de sa gamelle ! Cristobal de son côté n'avait pas eu un succès fou. La soirée était gâchée, ratée. Ils traînèrent encore un peu, mais le coeur n'y était plus, les gonzesses je te jure ! A une heure du matin, ils envisagèrent de rentrer, et finirent pas le faire vers deux heures.
La nuit était encore plus noire, ils étaient épuisés, déçus et grognons. Et en plus il fallait faire attention à la Traction. Ils roulèrent tout doucement, et réussirent à se garer feux éteints dans notre rue. Ouf. Pas de bruit de portières, chut les chiens c'est nous, ils rentrèrent dans la maison en douceur.
Mais ce n'était pas tout, il fallait remettre les clés à leur place !
- Vas-y dit Félix, c'est toi qu'as eu l'idée d'abord !
- T'es gonflé c'était pour toi... Bon d'accord, mais attends-moi hein ?
Ils n'en menaient pas large nos deux amateurs, ils le savaient bien que Papa avait le sommeil léger, enfin s'il ne s'était pas aperçu de l'absence de la Traction tout irait bien, sinon...
- Bon, j'y vais, allume juste dans le couloir.
Cristobal se glissa dans la chambre, et bien sûr, Papa se réveilla en sursaut : - Qu'est-ce que tu fais là, mon Bon, qu''est-ce qu'il y a ?
- Rien, rien, rendors-toi Papa, je regardais juste l'heure.
Et il en profita pour déposer les clés délicatement.Tout d'un coup, mon père se souvint de l'histoire du Bal de la Traction, et se mit à hurler :
- Attends un peu toi, on va s'expliquer, et d'abord...
Trop tard, Cristobal avait déjà filé, et s'était barricadé avec Félix dans leur chambre coinçant une chaise derrière la porte, le temps que mon père se lève pour le rattraper...
Rassuré mais toujours en colère, mon père prit sa lampe et alla voir cette chère Traction. Et se recoucha.
Demain, c'était dimanche, et tout le monde dans son lit savait ce qui allait sans doute se passer : engueulades, explications, très sûrement un stage dans la Cour aux orties, punitions, et comment on le dirait à Robert, et...
Mais bon, demain cela serait demain... On verrait bien.
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10.12.2009
La Huche à pain de Carlo
D'un air mystérieux, Carlo annonça qu'il allait faire un cadeau de mariage à mon frère Robert et à Blondine. Normal ils étaient potes depuis la communale, et d'ailleurs il allait lui-même le fabriquer, oui, lui-même !
Carlo ne vivait pas dans notre quartier, mais y était toujours fourré surtout depuis qu'il était ado. Il était le vilain canard de sa famille, "Mais qu'il est laid, mais qu'il est laid" répétait sa mère lorsqu'elle le croisait chez eux racontait Robert. Et il mimait le père en bout de table, hochant la tête en aspirant sa soupe, slurps-slurps...
- Tu vois un peu comment on me traite, hein Robert ? - Ben, tu sais ce n'est pas toujours rose chez moi non plus. Allez viens-donc faire un tour...
Et Carlo suivait Robert, beau garçon blond aux yeux verts entouré de copains et surtout de copines. Parfois Carlo réussissait à en faire rire une ou deux, et entreprenait une conquête pas souvent fructueuse. Mais il ne se décourageait pas.
Sa mère avait hélas raison : il était petit, gringalet, les tifs tout raides, c'était comme ça. Il avait pris l'habitude de se rendre intéressant disait-on alors, et était toujours disponible pour discuter, raconter des blagues...
Il déboulait dans notre rue sur son vélo, même si Robert était parti en mer, - Carlo fais-nous voir quand tu fais l'acrobate sur ton biclo lançait un môme, et hop c'était parti pour la rigolade !
- Carlo, fais-nous le singe, et il s'exécutait, gonflait ses joues, sautait, les mains sous les aisselles, et poussait des cris. Parfois il s'apercevait qu'une jeune fille ou une dame sortait de l'épicerie de Tante Margot, et râlait :
- Ah vous auriez pu me dire qu'elle allait passer, j'ai l'air de quoi moi maintenant ? Et nous, sur notre banc ou assis sur le trottoir nous hurlions de rire en nous tenant le ventre !
Le soir, il venait discuter avec mon père et s'asseyait près de la cheminée en disant qu'il avait déjà mangé. Vous allez l'adopter ou quoi ? avait grincé une voisine ! - Bah ce n'est pas un mauvais drôle, disait mon père, faut juste l'encourager.
En dépit de sa petite taille, ses parents avaient décidé qu'il serait menuisier. Il n'alla pas jusqu'au CAP, et déclara un beau jour qu'il en savait bien assez pour travailler le bois. Un, puis deux, puis trois patrons... l'embauchèrent, mais il y avait toujours quelque chose qui n'allait pas, et il abandonnait, "J'ai mis des roulettes à ma caisse disait-il, je trouverai mieux quand je voudrai." C'était l'époque bénie où le travail courait les rues.
Et le jour arriva où le cadeau fut enfin prêt. Il demanda de l'aide pour le transporter. Informés de la livraison imminente, les gamins du quartier se précipitèrent devant chez Blondine et Robert. Carlo et son équipe arrivèrent enfin, et il dirigea les opérations avec un sérieux qu'on ne lui connaissait pas. - Ouf ça pèse un âne mort ton truc, soupira un de mes frères.
Il avait confectionné "une huche à pain avec tiroir pour les tourtereaux, normal c'est mon premier copain que je marie"...
Ils la déposèrent dans la cuisine. Robert prit un pain, ouvrit la huche et le déposa.Toute l'assemblée applaudit, et Carlo ému, rougit de plaisir en se redressant. Robert se marrait, et je me demandais bien pourquoi.
- Dis-donc, faut avoir le bras long avec toi hein ?
- Ben, euh, elle te plaît au moins ?
- Mais oui, mais oui cela nous plaît merci. Mais, tu n'aurais pas vu trop grand ?
- Bah, vous pouvez mettre plusieurs pains, pour une famille c'est normal non ?
- Oui mais, enfin Carlo, comment on fait pour récupérer le pain ? T'es sûr que tu avais le compas dans l'oeil ?
- Comment ça ?
Trop haute, la huche était trop haute ! Une fois plongé dedans, il fallait au moins un double-bras pour récupérer le pain même entier ! Ou une longue pince ! - Ah, mais là tu vois bien, j'ai fait un petit tiroir en bas !
Oui, il y avait bien un petit tiroir, mais on ne pouvait pas sortir le pain en bas non plus !
Elle était magnifique la huche à pain en chêne foncé de Carlo, mais elle était trop, trop haute ! Ils avaient beau tourner autour, la pencher, la secouer, ce n'était pas pratique ! Du tout, du tout.
On envoya chercher notre cordonnier, avec ses grand bras il devrait bien y arriver lui ! Mais non, c'était trop juste... - Ah elle est solide, ça elle est solide, c'est du costaud, mais moi aussi j'ai le bras trop court.
On déplaça la huche au milieu de la pièce pour l'examiner à fond. Comment faire ? Et si tu la raccourcissais hein ?
- Mais tu n'y penses pas malheureux ! C'est une pièce unique on n'y touche pas !
La grande huche de Carlo devint célèbre dans tout le quartier, et certains vinrent même la visiter !
Blondine tenta de l'utiliser, mais récupérer le pain était toute une affaire.
Un jour, elle eut une idée :
la huche à pain serait un panier à linge sale. Bon, pas très pratique non plus, mais enfin...
Puisque c'était un cadeau, un cadeau de taille, mais un vrai cadeau d'ami.
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23.11.2009
L'eau minérale d'Huguette
Après le décès de son épouse, Compagnon avait déprimé, voisins et amis avaient fini par lui conseiller de faire appel à une femme de ménage. Il embaucha Madame Eliane, mère de Marielle en tant que "gouvernante", et sa maison étant grande lui proposa de la loger, elle et ses trois enfants. Les gens jasèrent un peu, ricanèrent qu'elle était bien "plus sexy que la bonne du curé", mais tous furent soulagés de le voir réagir.
Presque chaque année, Huguette, venait passer quelques jours chez Compagnon son frère, sur la route de sa cure thermale à Dax. Veuve d'un fonctionnaire avec qui elle avait "vécu aux Colonies", elle s'admirait beaucoup. C'était un plaisir de l'écouter parler, la Dadame en vacances chez les ploucs. - Elle ne se prend pas pour de la crotte celle-là, disait Madame Gégé lorsqu'elle passait à l'épicerie de Tante Margot.
Lorsqu'un jour, Madame Eliane traversa le quartier au volant de la traction de Compagnon, certains en restèrent bouche bée !
- Quoi ? Il lui a donné les clés de la bagnole ? Tu as vu ça ? Elle a les clefs de la bagnole aussi ! Ben alors...
Oui, le statut d'Eliane avait progressivement changé, de gouvernante elle était devenue Compagne de Compagnon, et les enfants, enfants plus ou moins enfants adoptifs. Finalement, cela faisait une famille de plus, et c'était aussi bien comme ça. Même ma Tante Margot qui n'appréciait pas le concubinage voyait d'un bon oeil cette évolution.
En août, Huguette des Colonies arriva donc la voiture chargée de ses mille valises, c'est qu'elle avait son rang à tenir, elle. Et, lors de son installation, le changement ne lui échappa pas. Verte, elle était vert-jaune-caca d'oie me raconta Marielle, et pour une fois muette ! Le frère cachottier s'en fut dans son atelier comme si de rien n'était... Le soir, elle ne put avaler qu'un léger bouillon, et se coucha très tôt, Oui la route l'avait tellement fatiguée....
Mais elle n'avait pas dit son dernier mot ! Une bonne nuit de sommeil lui permit de retrouver énergie et méchanceté, et venant saluer les voisines à l'épicerie, elle attaqua :
- Que voulez-vous, les hommes hein... Mais ce n'est pas une intrigante de 37 ans qui va mettre ainsi le grappin sur mon frère, ah non alors. Il n'y voit pas plus loin que le bout de son nez, et je suis polie... On ne sait même pas d'où elle vient... Et lui avec ses 52 ans hein ? Heureusement que notre pauvre mère n'est plus là pour voir ça !...
- Il n'a pas l'air malheureux, et a l'âge de savoir ce qu'il fait... tenta Madame K., bras serrés sous la poitrine.
- Tssss, tout ça ce n'est pas clair. Vous allez voir la Eliane et ses marmots je vais les faire décamper... Non mais.
- Bah, je vais vous dire, elle est casée, et nous on garde nos bonhommes ! Parce que, vous ne les avez pas vus vous, nos hommes lorsqu'ils la voient passer hein ? Alors, c'est aussi bien comme ça. C'est même très bien.
D'un coup de menton, Madame K. avait balancé les trouilles et autres jalousies des femmes du quartier. Même moi, je voyais bien que Madame Eliane était jolie, et avais entendu certains dire "qu'elle avait du chien", qu'elle "était bien roulée"...
Devant si peu de soutien, la Huguette préféra se taire, et l'air offensé rentra dare-dare se reposer.
Elle entreprit d'organiser la maisonnée, et commença à donner des ordres. - Elle nous prend pour ses boys, elle m'énerve, soupira Marielle. Tu connais sa dernière invention ?
Elle exigeait de boire de l'eau minérale ! Ma Tante n'en vendait pas à l'épicerie, à cette époque, il fallait aller en ville à la pharmacie se procurer des bouteilles d'eau en verre. Marielle était chargée de l'approvisionnement. Excédée par la tyrannie d'Huguette, Marielle avait réglé l'affaire : à partir de demain, elle remplirait la bouteille au robinet. Et garderait l'argent bien sûr.
Marielle craignait le repas dominical, et s'arrangea pour que je puisse venir à l'heure du dessert, en soutien.
- Va falloir qu'elle comprenne qu'elle n'est plus aux Colonies...
Trônant à table, Huguette se laissait servir, critiquait tout, la maison, le repas, le bruit des enfants, les femmes de mauvaise vie,... Compagnon se contentait de ne rien dire. Eliane, digne mais l'air exténué la laissait parler. Marielle et ses frères avaient envie de mordre, mais leur vengeance arrivait...
Huguette la bouche pleine de tarte lança une nouvelle salve, sur les femmes qui ne savaient pas rester à leur place, et blablabla... Mais, elle, aux Colonies, elle en avait maté, et...
Il fallait rapidement arriver à l'arrêter, avant l'explosion d'Eliane. Marielle se leva :
- Oh, vous n'avez plus d'eau, je vais vous chercher une autre bouteille, tu viens Fauvette ?
Dans la cuisine, elle me murmura : - On a tous les trois mis des gouttes de notre pipi dedans, et cela ne se voit pas ! Et puis... Allez viens on fonce !
Huguette la remercia à peine, et se versa un grand verre, et le but à petites gorgées en commentant :
- Oh comme cela me fait du bien. Je la sens couler en moi, et là, oui je sens. Je sens que cela pénêtre tout mon corps. Je ne vous comprends pas vous tous, quand je vois ce que vous buvez..
Le plus sérieusement du monde, je lui dis que selon ma Cousine, préparatrice en pharmacie, l'eau minérale faisait tellement de bien que nous devrions tous en boire. Que c'était vraiment recommandé...
- Mais oui, mon petit, ta cousine a bien raison. Moi par exemple...
Et elle énuméra tout ce qui n'allait pas chez elle, et tous les bienfaits de son eau minérale. Avec des détails de bonne femme dont tout le monde se serait bien passé. Mais elle était lancée, Taiau, taiau ! Marielle, ses frères et moi la bombardions des questions. Comme si nous étions passionnés par ses reins, ses ovaires, son foie, ses intestins, tout, tout, elle ne nous épargnait rien. - Comme c'est intéressant, - Ah bon, - Et alors donc,...
Madame Eliane en profita pour débarrasser, et fuir dans la cuisine. De la porte, et dans le dos d'Huguette, elle nous fit un grand clin d'oeil, et tira la langue.
Je ne sais pas pourquoi, Huguette fut mal fichue le lendemain,
- Mes intestins sont un peu dérangés... Je suis si fragile moi !
Mais je sais pourquoi cela fit plaisir à tout le monde ! Un grand plaisir.
00:18 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note
18.10.2009
Au Premier Restaurant
Notre père s'absentait souvent. Une journée, ou plusieurs jours. Il disait Greta, je pars en voyage, j'ai besoin de ma chemise bleue. Et il prenait le train.Travail, activités politiques... ? Nous ne savions rien, et ne demandions rien non plus. Un jour d'été, j'avais neuf ou dix ans, il me dit :
- demain, je t'emmène avec moi à La Rochelle, tu te mettras propre, et tu te tiendras bien hein ?
Le lendemain matin, course jusqu'à la gare à l'autre bout de la ville, top-top-top faisaient les petits pieds de papa sur le macadam, et hop nous voilà dans l'express venant de Paris, profitant de la carte Famille nombreuse... J'avais sorti mon increvable jupe plissée-polyester et le paletot-velours héritage de ma soeur qui le tenait elle-même de notre cousine : j'étais de voyage avec mon père pour la première fois bon sang, c'était du sérieux ! j'avais même amadoué mes cheveux raides à l'eau sucrée sur les conseils de Marielle.
La gare de La Rochelle m'enchanta : l'immensité de la verrière, le bruit, l'animation, l'ambiance... Papa m'expliquait tout : Tiens ici c'est le quartier Saint-Nicolas, le quartier des Bretons ; bon, on dit que les Bretons n’aiment pas les Charentais, faut pas trop le croire… Attends-moi là, j'ai quelqu'un à voir.
Je m'installai sur le trottoir, observant deux petites filles jouer à la corde à sauter. Elles me regardaient en douce, l'air rieur. L'une s'approcha : tu veux faire vinaigre avec nous ? Et comment que je voulais ! La partie fut acharnée, nous étions rouges de plaisir. Une dame appela depuis la fenêtre au troisième étage d'un immeuble, c'était leur mère, elles devaient monter à l'appartement, non pas déjà quand même ? Dans dix minutes leur cria-t-elle, sinon je descends. Pfff... Faut qu'on rentre à l'appart tu reviendras ? Je ne savais pas, je n'habitais pas là. Je n'osai pas leur demander ce qu'était un appart', et pourtant j'aurais bien aimé savoir.
Mon père venait de sortir et me faisait signe de le rejoindre, Au revoir les copines.
- Ben tu avais raison elles sont gentilles les Bretonnes, elles m'ont fait jouer avec elles !
- Je te l'avais dit, Il ne faut pas écouter toutes les âneries qu'on entend.
Sur le port, Papa se mêla tout de suite à la population des marins, demandant des nouvelles des chalutiers partis et revenus, Ah ceux de l'Alsace sont déjà en mer, la marêe a été bonne ? Les bateaux bougeaient sur l'eau, le quai était encombré de cordages, de casiers, cela sentait le fuel, c'était encore l'époque du port de pêche, populaire, bruyant, encombré, et tellement vivant.
- Bon, j'ai encore du monde à voir, on va chez Arthur.
Arthur n'était pas un ami à lui, mais un petit Restaurant caché dans une petite rue à l'abri des Deux Tours.
Dès qu'il ouvrit la porte, j'entendis Ah voilà Pierrot ! Ses amis déjà attablés faisaient des signes de la main, la patronne, une dame ronde à chignon vint à notre rencontre.
- Tu es venu avec la petite ?
- Oui, c'est elle, c'est ma Cocotte, je te la présente.
Je souriais, la dame aussi, elle appela la serveuse : Marthe, installe donc la Cocotte et son père à la douze, à côté de Lulu. Papa était déjà en grande conversation à une table, Marthe m'indiqua ma place, et me remis une feuille couverte d'écriture violette. J'avais le coeur qui battait fort, je n'étais jamais allée au restaurant, c'était la première fois de ma vie, quelle aventure ! Ah si seulement Marielle avait pu venir... Je regardai la patronne réinstallée derrière son bar, elle fixait mon père que je voyais de dos, penché sur le papier que lui présentait un de ses copains...
La salle me parut grande mais ne devait pas l'être, les tables étaient serrées, des petits rideaux rouge et blanc ornaient les fenêtres, c'était sans doute vieillot, on s'y sentait bien. Les clients parlaient fort, gesticulaient, riaient, fumaient...
Et moi, j'étais un peu perdue ! Je lisais la carte un peu effrayée ! Je ne me voyais pas manger tout ce qui était proposé ! Marthe vint à ma rescousse :
- T'en fais une tête ! Bah il va revenir ton père t'inquiète pas la Cocotte, il est toujours comme ça, il tient pas en place ici ! Bon qu'est-ce qu'elle veut manger hein ?
- Cela fait beaucoup tout ça...
- Mais non, tu choisis rigola-t-elle gentiment, allez je t'explique.
Je me décidai pour des crevettes, du poisson mayo et de la tarte aux abricots, Et puis cela sera la même chose pour Pierrot décida Marthe, allez ça marche !
Les crevettes-pain beurre arrivèrent, mon père aussi,
- Alors t'es contente ?
- Oui, c'est bien ici, tu connais tout le monde ?
- On est tous copains ici, même les patrons sont avec nous.
- Ah bon, et...
Impossible d'avoir une vraie conversation, on le sollicitait déjà, un homme debout à côté de nous voulait savoir je ne sais vraiment plus quoi, et lui était tout heureux d'avoir la réponse ! Il continua à aller et venir tout le long du repas, moi j'en profitai pour observer tout et tout le monde. Et je n'oubliai pas de sourire aux amis, en disant : Oui je suis une de ses filles, mais j'ai des frères aussi.
Le repas terminé, la salle ne se vidait pas, mon père discutait encore. Marthe toujours attentive me proposa d'aller aux toilettes au fond de la cour. Lorsque je revins Papa me dit que je pouvais aller jouer dehors en l'attendant, mais pas trop loin.
J'allai m'installer devant le restaurant sur l'étroit trottoir et regardai les gens passer. La tête me tournait un peu, la fumée, le bruit, l'excitation, je voulais tout garder en mémoire.
J'avais mes osselets dans la main, j'aurais pu jouer, mais non, cette journée de vacances n'était pas comme les autres, mon père m'avait emmenée avec lui au Restaurant à La Rochelle !
18:32 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note
04.07.2009
Le mois dernier à Marienbad
En fait c'est Marianské Lazné maintenant, mais j'aime bien ce mot Marienbad, c'est celui qu'utilisait Greta ma mère les rares fois où elle évoquait son enfance. Elle avait été confiée à son oncle et sa tante toute petite (entre 6 et 9 ans ?), et vécu avec eux au-dessus du cinéma dont ils étaient les propriétaires.
La veille de notre départ, ma soeur aînée m'avait téléphoné car elle est allée en août dernier à Marianské Lazné. Et par hasard, au moment de partir le dernier jour, ils étaient "tombés" sur le cinéma ! - Tu verras c'est le Kino, d'ailleurs il y en a qu'un... Ils avaient discuté avec la caissière qui pensait qu'il y avait des photos anciennes quelque part... Et ils avaient dû partir.
Concentrée sur Tachov et la maison, je n'avais rien imaginé de Marianské Lazné, et du ciné ! Nous y avions réservé une chambre d'hôtel, pour le calme et la verdure de la station thermale. Quelle belle surprise nous y attendait ? Le ciné, le kino, mais oui bon sang de bois j'aurais dû y penser !
La ville a eu son heure de gloire au temps de la vogue des "villes d'eaux", et selon le guide, Kafka, Goethe, Thomas Edison, Edouard VII et François-Joseph 1er y avaient leurs habitudes. Elle est entourée par la forêt de Slavkov et offre une multitude de sentiers de randonnées. Un bijou. Malheureusement, à partir de 1948 la guerre froide isola ces régions. Depuis 1989, Marianské Lazné essaie de se relancer. La clientèle est essentiellement allemande, d'ailleurs partout dans la ville dès que vous êtes identifiés comme étranger on vous parle en allemand.
Nous nous sommes baladés, malgré la pluie persistante. Impossible de faire un tour en forêt, quel dommage. Air pur, verdure, oui je comprends que l'on ait envie de venir "prendre les eaux", et écouter des concerts. Beaucoup de boutiques de souvenirs sont tenues par des familles asiatiques, un clin d'oeil à notre petit 13ème arrondissement parisien !
Et nous l'avons trouvé le ciné ! mais oui, le Kino Slavia :
J'y suis entrée assez émue je dois dire, un jeune homme m'a accueillie très gentiment. Il parlait un peu anglais, cela tombait bien ! Et il aimait beaucoup la France précisa-t-il le visage éclairé. Il appréciait ma démarche, mais n'avait pas trop d'infos sur le Kino Slavia, ayant été embauché six mois auparavant. Mais il allait voir avec son boss qui avait sans doute des photos d'avant, je n'avais qu'à revenir le lendemain ! Je lui demandai l'autorisation de photographier une photo encadrée accrochée au mur :
Il s'agissait donc du Zentralkino de Marienbad avant la guerre. Celui qu'à connu ma mère. C'est dommage, le nom de famille de son oncle et de sa tante n'est pas indiqué, juste cette mention "Die Unternehmung", La Direction.
Je suis repartie toute contente, et le lendemain nous sommes bien sûr revenus en fin d'après-midi comme convenu. L'accueil a été très différent : l'air sombre et gêné, le jeune homme nous dit que selon le boss nous nous trompions, il ne s'agissait pas de ce cinéma. Il y en avait sans doute un autre avant la guerre, en haut vers le centre thermal. Malheureusement il avait brûlé. Le Kino Slavia avait été construit dans les années soixante, il était désolé. Il ne pouvait rien nous dire de plus, et nous avions même l'impression qu'il ne connaissait plus l'anglais... Bon, nous ne voulions pas lui faire perdre son travail, et nous incruster mais c'était assez difficile de le croire. Nous sommes partis en le remerciant. Déçus évidemment. Corbillo m'a rassurée : le bâtiment était ancien, il y avait eu des travaux certes, mais il n'était pas de construction récente.
J'ai pensé ensuite que le proprio du Kino pensait peut-être que nous venions réclamer quelque chose. J'ai lu que des associations de Sudètes réclamaient des compensations financières et qu'ils étaient assez virulents... Je ne vois pas d'autre explication. Mais j'aurais aimé le rassurer, l'oncle et la tante de Greta avait une fille donc une héritière ! Et nous ne sommes pas dans cet état d'esprit !
Plus tard, en prenant un verre je ne pouvais pas m'empêcher de penser : mais pourquoi Greta n'a-t-elle pas maintenu de liens avec sa famille ? Pourquoi n'a-t-elle pas au moins donné son adresse ? Sa famille n'avait pas été transportée de joie lors de la naissance de mon frère Robert en 1944 c'est sûr. Pourtant il l'avait accueillie avec lui. Elle avait une photo de Robert dans le bras de sa soeur Lotte très souriante. Mais après son arrivée en France, et son mariage avec mon père, pourquoi ne leur avait-elle pas écrit ? Pourquoi ce silence ?
En regardant les photos, un truc m'a traversé l'esprit. Il y avait quelque chose que je savais mais que j'avais enfoui, caché, exclu, refusé... Oui, finalement, je crois que cela me revenait tout doucement, et que je me sentais capable de l'admettre. Douloureusement. J'ai fini par trouver les mots, et voila ce que j'ai dit à Corbillo :
Maman avait dix-neuf ans, elle venait d'avoir un bébé avec un Français prisonnier de guerre. Sa cousine, fille de son oncle et de sa tante de Marienbad, ne pouvait pas avoir d'enfants... Ils lui ont dit : - Donne-nous ton bébé, donne-nous ton fils pour ta cousine qui est malheureuse. Toi, tu es jeune, tu auras des enfants plus tard, tu te marieras. Cet enfant tu n'en as pas besoin, et tu es toute seule pour l'élever. Tu ne peux pas nous refuser ça à nous. Il sera plus heureux avec nous. Il faut que tu comprennes, que tu aies du coeur.
Greta a refusé et s'est accroché à son bébé. La famille l'a mise à la porte. Elle est retournée à Leipzig avec mon frère, et a vécu des moments très difficiles.
J'ai compris tellement de choses durant ce voyage, c'est vrai j'aurais dû le faire plus tôt. Mais je crois que je n'étais pas prête, avant.
14:55 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note
30.06.2009
Rue Americka en Bohème
La rue a changé de nom. La rue de Tachov où a habité la famille de ma mère, et elle-même ses premières années dans les années trente. Je le savais grâce aux recherches de Corbelle et de DouxChéri l'année dernière au musée de Weiden, et aux archives de Tachov.
Lorsque nous sommes arrivés à Tachov, nous avons reconnu tout de suite la petite place et ses maisons colorées. Une étrange impression de familiarité. Nous n'étions jamais venus, et pourtant nous connaissions... Grâce à leurs photos prises l'année dernière. Cela n'atténuait pas mon émotion, au contraire. Et pourtant je n'arrivais pas à l'exprimer, je sentais que je laissais venir à moi chaque moment vécu, mais je n'arrivais pas à penser, à analyser, à dire les choses.
Et puis je me suis détendue, c'était donc là dans cette petite ville qu'une partie de mon existence avait ses origines, c'était ici.
Impossible de communiquer avec les habitants : ici c'est la langue tchèque ou allemande, mais le français ou même l'anglais ne sont pas compris. Un peu frustrant de ne pas pouvoir établir le contact. Nous avons même ressenti (à tort peut-être) que les Français n'étaient pas tellement appréciés. L'abandon en 1938, notre président actuel et son attitude méprisante envers ce petit pays.... rien ne jouait en notre faveur. Seul le jeune homme de l'Office du Tourisme appelé à la rescousse par sa collègue grognon a paru heureux, enthousiaste et fier de notre visite : "Paris, la France, les Misérables ?". Il m'a rempli les bras de dépliants, de plans de la région, de carte postales, adorable garçon.
Cela ne fait rien, je me suis "imprégnée" de l'ambiance, nous nous sommes baladés dans la ville, installés dans un petit resto pour le déjeuner. Plat comme d'habitude assez roboratif, viande en sauce et pomme de terre. Et délicieuse bière pour Corbillo.
Nous avions eu un temps magnifique, chaud et ensoleillé (30°) à Prague durant quatre jours, et là, zut la température s'est mise à baisser de 20° et la pluie à s'installer. Dommage, dommage.
Nous avons retrouvé la maison sans peine, telle que je l'avais vue sur les photos, malgré la pluie nous avons marché dans les rues voisines, juste histoire d'imaginer le quartier. Petits pavillons ni riches ni pauvres.
Venant de Prague, et ses rues animées de touristes, de jolies boutiques occidentalisées, nous avions bien conscience de plonger dans une autre réalité, celle moins florissante d'une région rurale, frappée par la crise, peut-être même un peu délaissée. La vie ne doit pas y être facile, j'ai noté les visages et les silhouettes un peu marqués, les vêtements ni chics ni chers,un peu démodés.
Nous sommes allés faire un tour dans la campagne des environs. Très jolie campagne bien préservée, de jolies prairies sans barrière, des arbres superbes. Sans nous en rendre compte nous sommes presqu'arrivés à la frontière allemande, j'ai reçu un sms des télécoms allemands nous annonçant que nous passions sous leur réseau. Nous étions au coeur d'une très jolie forêt très paisible, le soleil était réapparu, l'air était léger, un moment magique.
Nous avons rebroussé chemin vers la ville, j'ai pris une autre photo du panneau de Tachov, et nous sommes rentrés à l'hôtel à Marienske Lazné (ex Marienbad) :
00:53 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note
24.06.2009
Sylvette, les pâquerettes et les broussailles
Nous avions nos coins à fleurs : le petit cimetière pour les violettes à côté du puits, le chemin de la grève pour les jonquilles d'eau et les coucous, le sentier derrière les grandes maisons de l'avenue pour les petites pervenches et les boutons d'or.
Un jeudi après-midi de printemps, nous nous baladions en papotant Marielle et moi. Au fond d'un champ fermé par une barrière de piquets nous apercevions un tapis de fleurs. Pas de problème, comme d'habitude on soulève un peu le fil barbelé, et hop on se glisse en évitant la gadoue, et l'accrochage des vêtements. Accroupies côte à côte nous étions ravies de cueillir ces belles pâquerettes. Marielle m'informa, plus tard, elle deviendrait une "héroïne aux yeux souriants" comme dans le téléfilm qu'elle avait vu récemment ! Je trouvai l'idée romantique, oui très.
Tout d'un coup, elle me poussa du coude : - Regarde, là, y'a quelqu'un, ne bouge pas.
- Barrez-vous de là !
- Et puis quoi encore, on est en République ma vieille, les fleurs sont à tout le monde ! répliqua Marielle.
Sylvette avait jailli de la haie. Le regard dur et apeuré, longs cheveux tressés, un vieux pull informe sur une robe pas nette, les jambes griffées, des bottes en caoutchouc, un triste état. A côté d'elle, nous avions l'air de princesses. C'est dire.13 ans environ, elle habitait un hameau éloigné de la ville, et fréquentait l'école publique, nous ne la connaissions que de vue.
Je voulais partir, mais Marielle me retint - Attends, c'est bizarre, y'a quelque chose qui cloche.
Mon héroïne qui ne souriait plus demanda à Sylvette ce qu'elle faisait là.
- C'est pas vos oignons je vous dis, tirez-vous.
- Mais tu te planques, t'as de ennuis ? On peut t'aider non ?
Toujours prête à mordre, Sylvette finit par nous dire qu'elle s'était sauvée de chez elle, qu'elle n'y retournerait pas sinon sa mère la tuerait ! Oui, la tuerait. Sa tante et son oncle l'accusaient à tort d'un truc, y'avait pas de raison que cela retombe encore sur elle, et puis... Nous ne comprenions pas tout, elle s'énervait vite. Je lui demandai si son père pouvait la protéger, mais non, il n'habitait plus chez eux depuis, ben depuis qu'il était parti et puis c'est tout. Elle allait rester là pour la nuit, et partirait le lendemain matin en stop, elle savait où.
Marielle le décida, on allait la cacher, ce n'est pas possible de la laisser dormir dans les broussailles, non franchement, et s'il lui arrivait quelque chose hein ? Bon, chez elle non, il y avait trop de passage en ce moment, elle se tourna vers moi. J'étais d'accord et proposai à Sylvette de se réfugier dans le grenier au-dessus de l'écurie chez mes parents. On lui apporterait à manger en douce, le temps que son affaire se calme... Non, elle refuse, son cousin étant dans la même classe que mon frère, elle se méfiait. - Mais t'as tort tu sais, il ne dira rien s'il te découvre. - Non, non, je fais comme j'ai dit, je n'ai pas peur, grouillez-vous de partir !
Elle voulait bien de la nourriture, et de quoi se couvrir, et cela irait. Et puis elle avait son couteau, elle ne craignait rien. Elle le sortit de sa botte, et nous menaça de s'en servir si on ne la bouclait pas.
Bien, nous allions donc repartir toutes les deux, chacune dénicherait ce qu'elle pourrait. A tout à l'heure Sylvette on te rejoindra ici.
Marielle me retrouverait devant la porte verte chez moi, après cinq heures. Chacune de nos maisons avaient plusieurs accès, ce qui était bien pratique pour toutes nos combines.
Je trouvai facilement ce que je pouvais donner, et Marielle aussi. Mais hélas c'était compter sans la Sorcière : sa grand-mère qui guettait toujours dans les couloirs ! Elle attrapa Marielle qui tentait de sortir et hurla :
- Eliane, viens voir, vite, Marielle essaie de fuguer. Et elle n'a pas douze ans !
La mère de Marielle rappliqua et voyant le sac bourré à craquer exigea des explications. Marielle pleurait, bredouillait que ce n'était pas vrai, mais ne trouvait rien pour se justifier. Madame Eliane que j'aimais bien malgré ses sautes d'humeur, insista, et finit par comprendre : - Ce n'est pas pour toi, hein, c'est ça ? Pour qui alors ?
Ne voulant surtout pas trahir Sylvette, Marielle sanglotait la tête toujours baissée. - Bon maintenant, ça suffit , tu me regardes et on cause. Et toi Grand-Mère tu sors ! Madame Eliane ne céderait pas Marielle le savait.Toujours en pleurant elle raconta notre rencontre avec Sylvette. Et ne doutant de rien, demanda la permission d'aller lui porter le sac !
- Mais vous êtes folles vous deux ! Vous savez ce qu'elle risque à dormir dehors ainsi ? Une fille qui traîne toute seule, mais il peut tout lui arriver ! Je ne laisserai pas faire ça, crois-moi je sais de quoi je parle ! Non mais, allez on va chez elle !
Elle attrapa son viel imper, Marielle par le bras, et les voilà parties toutes les deux dans la vieille traction de Compagnon. Elle eut beau taper sur la porte, appeler, attendre un peu, personne ne se montra chez Sylvette. Silence total, y compris des voisins. Elle insista, insista. Aucune aide en vue...
Remontant dans la voiture, la gitane calée aux coins des lèvres, elle déclara : - On va chez les gendarmes. Paniquée, Marielle supplia, Non il ne faut pas y aller, non.
Cela n'amusait pas la Mère Eliane cette visite à la gendarmerie, elle savait les bruits qui circulaient sur elle, la vie agitée d'avant qu'on lui attribuait, la jalousie des femmes du quartier, mais là, elle n'avait pas le choix, il le fallait. Malgré l'accueil goguenard des gendarmes et leurs regards, elle tint bon, il fallait aider cette petite ! Marielle dut indiquer à contrecoeur l'endroit où trouver Sylvette. Et ils se mirent enfin en route.
Sylvette ne réussit pas à s'enfuir, et sa famille n'échappa pas aux explications musclées. La situation était à la fois plus grave et triste que nous le pensions nous dit la mère de Marielle plus tard le visage fermé.
L'idée d'avoir "trahi" Sylvette nous était insupportable, nous étions bouleversées. Marielle en tomba malade, inconsolable. Sylvette et son couteau s'invitèrent dans nos cauchemars...
Je n'ai jamais trop su ce qui s'était passé exactement. Sylvette revint dans sa famille, quitta rapidement l'école, parvint finalement à se sauver un jour. On l'oublia...
Vingt-cinq ans plus tard, sur le chemin du retour des vacances, nous fîmes une halte chez ma mère. Quelques courses au nouveau supermarché de la ville s'imposèrent. Au détour d'un rayon, je croisai une femme accompagnée de deux petits enfants. Elle n'avait pas changé, le regard clair et hostile, les cheveux longs tressés, les vêtements pas soignés... Sylvette me fixait l'air farouche, elle aussi m'avait reconnue. Je restai là, figée et silencieuse, accrochée à mon chariot. Sans un mot, elle se dirigea vers les caisses, et je repris mes esprits, lâchement soulagée. Plus tard, J'appris par mon frère qu'elle vivait avec un alcoolo qui la tabassait. A-t-elle fini par trouver la force de fuir à nouveau ?
00:20 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note
09.03.2009
La Visite des missionnaires
Les Soeurs venaient de nous prévenir : - dans quelques jours, les Pères missionnaires viendront vous parler des petits Africains les enfants ! Aussitôt, des murmures d'excitation envahirent l'école. Comme l'an passé, un Père tout de blanc vêtu accompagné de deux religieuses toutes blanches elles aussi, nous rejoindraient l'après-midi dans la chapelle, puis sous le grand préau. Leurs voix douces raconteraient les histoires de ces pauvres petits enfants noirs. Des photos circuleraient, et peut-être qu'un film serait projeté. L'émotion nous gagnerait toutes, mais pas de larmes, Soeur Directrice interdisait de se donner en spectacle. Puis, tous ensemble nous entamerions de longues prières.
- Prévenez vos parents avait insisté Soeur Directrice. - Bon, va falloir trouver des sous alors, me dit Marielle sur le chemin du retour, quelle barbe. Nos parents ayant de toute évidence d'autres préoccupations immédiates, à nous de nous débrouiller.
Tante Margot que j'aidais souvent à l'épicerie me donnait parfois un peu d'argent, mais il n'était pas question d'en réclamer. Quel casse-tête ! J'essayai d'emprunter à mes frères, la plupart du temps aussi fauchés que moi, et pas du tout sensibilisés à mes "histoires de bonnes soeurs d'Afrique et puis quoi encore !" Le temps s'écoulait vite, et je me désespérais. Je finis par aller causer à notre cordonnier. De tout, de rien, puis j'abordai le sujet. Tout de suite, ses bras moulinèrent l'espace, Non, non, il ne pouvait pas les supporter ces calotins, même s'ils disent faire le bien, enfin Fauvette tu le sais que je ne les aime pas ! J'insistai pour l'amadouer - C'est pour les petits enfants, pas pour les religieuses, de tout petits enfants qui n'ont rien ! Son bon coeur le fit céder : il ouvrit son tiroir et me donna quelques pièces, et zou je me sauvai bien vite. Marielle de son côté n'avait pas récolté grand chose - On n'ira pas loin, zut on va encore passer pour des ploucs. - On ne va quand même pas aller faire du porte-à-porte, purée c'est la fin du mois t'imagines l'accueil ? - Oui ça urge, une idée vite !
Le lendemain lors de la récré, je proposai à Lydie de lui faire certains devoirs de maths et de français. En échange elle me paierait. Lydie accepta rapidement, elle en avait marre de se ramasser de mauvaises notes. - D'accord, mais tu ne le dis pas hein ? Marielle approuva, mais trouvait que je n'étais pas assez chère, - T'as pas le sens des affaires toi ! Moi je n'y voyais que des avantages, cela m'obligerait à faire les miens de devoirs, donc à travailler, oui cela me convenait bien.
Comme prévu le bon Père et les Soeurs vinrent nous raconter leur vie dans les missions, c'était très intéressant et émouvant. Puis, ils passèrent dans chaque classe, s'installèrent à la place de la maîtresse et répondirent gentiment à nos questions. Le moment tant redouté arriva : nous devions tour à tour aller les rejoindre sur l'estrade, et donner notre contribution. Marielle et moi, et quelques autres élèves, étions dans nos petits souliers...
En revanche, certaines sortirent de leur cartable une belle enveloppe de la part de leurs parents et la remirent l'air faussement modeste mais distingué aux missionnaires. Lydie pleine d'enthousiasme tendit des billets au Père qui n'eut pas l'air de s'offusquer, même si Soeur Directrice esquissa une petite moue. Des filles se donnèrent des coups de coude essayant de cacher leur sourire, Lydie les yeux brillants les ignora. Le coeur battant, j'allai offrir mes petites pièces à la Soeur qui me fit choisir un petit poupon noir à la hauteur de ma contribution. Un tout petit. Ces poupées noires petites ou grandes, nous en rêvions toutes ! Depuis des mois. Marielle murmura : Petite charité, petite poupée, ben oui.
Ce qui n'empêcha pas cette rigolotte de prétendre à la récré qu'elle préfèrait son "petit" bébé noir, car au moins il tenait dans la poche de sa blouse, et elle l'aurait ainsi toute la journée avec elle ! Ah c'est bête d'avoir un grand modèle, non ? Je savais où elle voulait en venir... Un petit échange bien sûr...
Soeur Directrice qui avait reniflé de futures embrouilles, décida dans sa grande sagesse que les bébés devaient être rapportés à la maison. Et y rester.
20:38 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (28) | Envoyer cette note


