02.07.2008

Les Lumières du soir

Les soirs d'été, ma petite soeur Vivi voulait voir les lumières, Et si on allait voir les lumières répétait-elle. Nous quittions notre rue, et marchions avec maman vers le centre ville. Les néons de l'avenue nous éclairaient, et les grands yeux de Vivi clignaient à force de les fixer. Que c'est beau, ça brille, ça brille, disait-elle. Les vitrines des boutiques n'étaient pas éclairées, ni même le château ou l'église, ce n'était pas l'esprit des années 60, les néons suffisaient à notre fête des lumières.

Sur la place, voisins, voisines et enfants prenaient le frais sur les bancs publics sous les marronniers. Parfois, ils avaient aussi apporté un siège pliant au cas-où. Nous nous mettions à courir, à sauter à la corde, à jouer au loup... Nous allions en douce vers le Grand Café enfumé où les joueurs de billard, manches relevées s'activaient en riant et s'épongeant le front. Quelques jeunes prenaient un pot se prétendant rockers devant de rares jeunes filles serrées les unes contre les autres sur leur banquette. Nous tentions une timide entrée dans le Grand Café, mais le serveur nous chassait avec son torchon, Fichez-moi le camp les mômes, z'avez rien à faire ici... Nous nous sauvions en rigolant, T'as vu il nous prend pour des chats, ou des mouches !

Nous retournions vers les bancs, et les grands nous disaient, Mais calmez-vous, sinon on rentre tout de suite, et au lit ! Nous allions nous asseoir un peu à l'écart sur le trottoir ou sur l'herbe, et chuchotions des bêtises de notre âge. Nous regardions les grands, et les trouvions drôles. Parfois nous envoyions un petit demander à Paulo pourquoi il portait sa blouse blanche de la Laiterie où il venait d'être embauché. Et lui, se redressant, tout fier, en suçotant sa pipe : C'est pour faire Ingénieur ! Tout le monde s'esclaffait, ah Paulo ingénieur, ah, ah ! Et lui aux anges, rouge de plaisir, Les filles ça va leur plaire, je le sens ! - Tu ne vas pas aller au bal en blouse blanche Paulo quand même ?

Tout d'un coup, tout le monde se levait, on se disait Au revoir, à demain sans doute ! Et nous nous dépêchions de rentrer, portant parfois Vivi dans nos bras. C'est que dans ces temps-là, l'éclairage public s'arrêtait pile à 22 heures, eh oui. Les rues devenaient sombres, nous pouvions voir les étoiles, respirer l'odeur sucrée des Belles de nuit..

Mais où étiez-vous passés ? disait mon père, - Mais tu sais bien, on a emmené la Petite voir les Lumières répondait Maman.

 

17.06.2008

Les vacances d'Yvonne

La nouvelle n'avait pas traîné. Cette fin de matinée d'août 61 (ou 62, 63 ?), toutes les commères en parlaient l'air meurtri à l'épicerie de Tante Margot : Yvonne M. était partie en vacances !

Veuve depuis plus de quatre ans, Yvonne M. élevait seule ses enfants, trimant dur du matin au soir, "chez les autres", lessive, ménages, travaux de couture, jardinage... elle ne refusait rien. On disait d'elle "Elle est courageuse et gentille Yvonne." Ces propos étaient devenus moins aimables lorsque José G. était venu s'installer chez elle. "Elle vit à la colle Yvonne" me laissa longtemps perplexe. Les femmes jusqu'alors compatissantes, s'estimaient trahies, et la regardaient de travers. Les hommes avaient fini par hausser le ton "C'est un bon gars José, il travaillait sur les chantiers avec Henri, mari d'Yvonne, y'a pas de mal, et Yvonne est encore jeune, elle a quoi, 35, 38 ans ? Arrêtez vos messes basses !"

Et voilà, que ce matin, Yvonne M., ses enfants et le chien s'étaient installés dans la 403 Break de José, et, en route vers l'Espagnel ! En vacances !!

- Ah, et voilà, comme ça, sans prévenir. Si sa fille Catherine ne l'avait pas dit à la mienne, on ne l'aurait jamais su ! C'est un monde quand même, partie faire la belle en Espagne avec son Espingouin, piaillait la Mère S., les bras fermement croisés sur sa grosse poitrine.

- Est-ce qu'on part en vacances, nous ? disait la mère L., les bigoudis sur la tête.

- Mais non, mais non, jamais, nous on ne part jamais. Et pourtant, je ne suis pas veuve moi ! rétorquait la petite mère G., toute maigre dans sa blouse à fleurettes sur sa combine rose.

-- Et, avec un étranger, tiens si ça se trouve il fait la traite des blanches, on ne les reverra peut-être jamais... insinua la finaude Mère S. qui ne ratait jamais une occasion de se taire.

- Mais non voyons, ce n'est pas là-bas la traite des blanches... Enfin quand même, c'est qu'ils ne sont toujours pas mariés... soupirait ma Tante Margot

Ma mère voulant soutenir Yvonne, si méritante, si serviable, se fit rabrouer par la grise et sèche mère T. qui détestait tous les étrangers, tous. Mais elle a raison maman, dis-je, elle a besoin de se reposer Yvonne.

- ah, c'est ce qu'on t'apprend au catéchisme, toi, hein ? Soutenir celles qui vivent dans le péché ? rétorqua la fielleuse.

D'un geste apaisant, Tante Margot me fit comprendre de ne pas insister, et je me concentrai sur mon cageot de fruits à trier, tout en notant de sonner à la grille de cette vieille chipie de Madame T. encore plus souvent que d'habitude, et surtout de me sauver en courant.

Le départ en douce d'Yvonne fut l'objet de conversations sans fin durant toute la semaine, une boucle de paroles malveillantes. Les maris laissèrent les femmes broder, et passèrent leurs congés au jardin, à la pêche, ou au bistrot à jouer aux cartes. Excédés par les ragots, ils finirent par exiger qu'on laisse Yvonne et José tranquilles. En vain je crois.

Au milieu de la semaine suivante, Yvonne, José, les enfants et le chien revinrent dans la 403 Break, ils avaient l'air épuisé.

- Alors ces vacances Yvonne ? entonnèrent les voisines hypocrites mais curieuses.

- M'en parlez pas, c'était pas des vacances. Nous sommes partis à toute vitesse pour l'enterrement de la maman de José, en plein centre de l'Espagne. Et, maladroite et naïve, Yvonne les yeux voilés laissa entendre qu'elle n'avait pas été reçue à bras ouverts par la famille de José, au contraire...

- Ma pauvre Yvooonne, s'exclama faussement le choeur des voisines, cachant mal leur satisfaction mesquine et leur soulagement.

Je ne regrette absolument pas d'avoir tiré autant de sonnettes que j'aie pu le faire cet été-là, et d'avoir entraîné les autres mômes du quartier. Non vraiment pas.

 

09.06.2008

Tachov, une bonne surprise

Maman, devine d'où je t'appelle, me dit ma fille, Corbelle. Bon, je la sais en vadrouille avec son DouxChéri, entre l'Allemagne et l'Autriche durant ce long week-end de mai, j'hésite, et,

- Je suis à Tachov, Maman, à Tachov !  

- A Tachov ? Mais...

- Oui, nous venons d'arriver depuis la Bavière !

Très surprise, je sens mon coeur battre très vite, accélérer, je bredouille...  Elle est toute joyeuse, contente de me surprendre, et de me faire plaisir. Ils visitent, se renseignent, vont prendre des photos, et puis, elle aussi est émue... Avant d'aller à Tachov, ils sont passés par Weiden en Bavière où se trouve un musée sur les Sudètes. Le conservateur leur a montré d'anciens plans de la ville de Tachau devenue après la guerre Tachov, ils ont fait des photocopies, ont visité le musée et en route vers Tachov en République tchèque !

Il y a quelques mois, j'avais laissé un message sur un site allemand de Sudètes ; une personne m'avait un jour contactée, me demandant des détails sur ma mère, son nom de famille, la date et le lieu de sa naissance. Quelques semaines plus tard, un mail m'était parvenu, en allemand (hélas pour moi), m'offrant des informations sur la famille de ma mère, leur adresse avant la guerre... J'avais remercié cet homme qui avait gentiment fait des recherches, puis j'avais essayé de déchiffrer le contenu de ce mail. Il me disait pas mal de choses sur le passé, mais rien sur la présence éventuelle de descendants de la famille à Tachov, ou ailleurs. Mais c'était déjà beaucoup, et c'était un beau cadeau, plein de promesses.

Un soir, Corbelle et son DouxChéri sont venus dîner avec nous ; Corbelle m'a demandé de leur montrer le mail. L'allemand n'a aucun secret pour DouxChéri, il a traduit le texte, et nous avons évoqué un futur voyage ensemble sans fixer de date. 

Et voilà qu'il y étaient à Tachov, se promenant dans les rues du centre ville, recherchant la maison de mes grands-parents. La rue a changé de nom, mais en se basant sur l'ancien plan, ils ont réussi à trouver la rue, et la maison ! Qui a sans doute dû être reconstruite ou modifiée... Je suppose que ma mère y est née, ainsi que mon frère aîné Robert... Clic, clic, des photos pour nous montrer à leur retour...

Tachov est une petite ville de Bohème au passé assez agité, elle a subi invasions, incendies... En 1930, la population atteignait presque 7 000 habitants. Après la guerre et l'expulsion des Sudètes allemands, elle était descendue à 4 073 habitants en 1950. Aujourd'hui, la ville annonce 13 000 personnes. 

Corbelle et DouxChéri nous ont proposé d'y aller ensemble, de séjourner une semaine dans la région ; nous irons certainement au printemps prochain, leur été étant déjà surbooké ! C'est bien, c'est un beau projet. Voir les lieux, la région...

Voici des photos, d'abord la maison, le centre ville de Tachov. Puis une photo prise au musée de Weiden, les coiffes étaient une "spécialité" des modistes de Tachov. (Merci Corbelle et DouxChéri, merci).

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19.02.2008

La casserole de lait

Chaque soir l'un de nous prenait une casserole, et allait à la ferme d'à côté chercher le lait. C'est surtout l'été que j'aimais bien m'y rendre, pénétrant directement dans l'étable. Madame T. finissait de traire les vaches, s'arrêtant de temps à autre pour papoter. C'était le meilleur moment de sa journée, une dizaine de personnes attendaient dans la cour, les enfants couraient et jouaient, elle allait enfin pouvoir savoir ce qui se passait dans le quartier ! J'aimais bien entendre son patois vendéen que je trouvais très drôle et exotique. Même si je ne comprenais pas tout. Cela n'avait pas été facile pour eux de venir s'installer en Charente, encore des VentraChoux cathos, disaient certains au début en parlant d'eux. Au fil des ans, tout le monde s'était apprivoisé.Toujours habillée de robes noires à fleurettes et d'un grand tablier, les cheveux couverts d'un fichu sombre, je pensais que Madame T. était vieille mais elle ne devait pas l'être vraiment. Les autres voisines arrivaient en blouse la combinaison dépassant un peu, rien de bling-bling. La traite terminée Monsieur et Madame T. apportaient un bidon de lait dans la cour, et nous formions un cercle autour d'eux. J'aimais bien l'odeur du lait tiède et tout mousseux, l'ambiance de fin de journée. Madame T. prenait un quart en alu qui lui servait de mesure, et la distribution pouvait commencer. Oh tout doucement, parce que Madame T. démarrait : - Disez donc Madame G., il paraît que... Et pendant un bon quart d'heure, on poursuivait la conversation de la veille, ou abordait un nouveau sujet, ou n'importe quoi. Mais il fallait causer ! L'été les hommes en vacances accompagnaient parfois leur épouse, ou venaient seuls avec un ou deux enfants, nous étions plus nombreux. L'atmosphère était familiale, détendue, toute simple.

Après la guerre d'Algérie, plusieurs familles de rapatriés vinrent s'installer dans la ville, et s'intégrèrent peu à peu à notre vie. Avec plus ou moins de facilité et de succès. Y compris à la cérémonie du lait. Un soir, un homme vint acheter son lait, en short, chemisette grande ouverte sur une chaîne dorée. Sans doute mal à l'aise devant l'hostilité à peine cachée de l'assemblée, il cherchait à plaisanter, racontant des blagues un peu épaisses que personne n'avait l'air de goûter. Je sentais bien que cela clochait, qu'il lui fallait se taire... Tout d'un coup, Madame S. tout de noir vêtue se tourna vers lui : - Cela suffit vos rires. C'est à cause de gens comme vous que mon fils est mort ! Et vous, et vous, vous êtes là à vous pavaner !

22.01.2008

Leçons de conduite

Mes parents n'avaient pas d'auto, mon père avait un vélo. Mon Oncle avait une chouette 4 CV dorée, mais ma Tante Margot ne conduisait pas. D'ailleurs dans mon quartier, peu de femmes  savaient conduire lorsque j'étais enfant. A dix-huit ans les garçons savaient se débrouiller au volant, et envisageaient de préparer leur permis, soit à l'armée parce que c'était gratuit, soit en payant des cours. Je me souviens de l'ouverture d'une auto-école, et de la distribution de prospectus alléchants. Et surtout de la petite révolution qu'elle entraîna : quelques maris modernes encouragèrent leur épouse à s'inscrire ! A l'usine, ils durent affronter les railleries de leurs collègues : Quoi les femmes au volant ? Et la tienne en plus, mais pourquoi faire ? Et tu lui prêteras ta voiture ?

A l'épicerie, de grandes discussions s'engagèrent aussi. Ma Tante considérait que c'était sans doute pratique, mais puisqu'elle avait un mari pour la conduire, et puis elle se sentait déjà trop vieille, c'était pour les jeunes... Madame V. toujours aussi raide, trouvait que c'était vulgaire, une femme bien devait rester à sa place (!!!) ; Madame P. aurait bien voulu mais son budget était trop ric-rac, et puis pour aller où hein ? Non, c'était bien pour la femme du médecin et celle du vétérinaire qui allaient faire leurs emplettes à la grande ville, mais nous hein ?

Ce sont les jeunes femmes, célibataires ou pas qui suivirent les premiers cours bénéficiant de tarifs "imbattables", et qui décrochèrent parfois brillamment leur permis. Ces réussites, ou ces échecs étaient abondamment et joyeusement commentés dans les bistrots, au marché, à l'épicerie, sur le champ de foire... Les temps changeaient. Certains maris, ou pères, ou frères, voire cousins, arrosaient généreusement les permis obtenus, et le récit des cuites historiques en l'honneur de ces dames ont longtemps fait les délices de nos soirées familiales.

Puis un jour, le ton changea. L'atmosphère devint plus tendue. Des rumeurs circulèrent, les gens se mirent à chuchoter, à se parler en faisant des mimiques, à prendre un air entendu, à ricaner parfois. Même mon père avait l'air perplexe. Et moi, j'ouvris tout grand mes oreilles...  Un après-midi, je me planquai dans la partie Mercerie de l'épicerie de Tante Margot, et là assise sur la petite marche de l'escabeau, j'attendis patiemment. Bientôt Tante Margot et ses clientes oublièrent ma présence, et se mirent enfin à discuter du sujet qui électrisait la rue depuis quelque temps.

Figurez-vous que le moniteur de l'auto-école aurait eu des gestes déplacés, un peu trop caressants avec certaines de ses clientes. Mais le pire, c'est que selon certains bruits, quelques femmes auraient succombé à ses tentatives de séduction... Ah scandale, et il n'est même pas charentais en plus ! s'écria cette pauvre Mère P.

- Je vous l'avez bien dit que ce n'était pas pour les femmes pavoisa la Mère V.

- Mais chuchota la mère H. dont le mari travaillait dans le même atelier que L., il paraît que la femme de S. et le moniteur vont ensemble, quelqu'un les a vus !

- Quoi, la Dédée, elle va avec lui ? Rhoooo.... la vache...

- Mais qu'est qu'il attend S. ? Il est au courant ou pas ? Parce que le mien je vous assure, il se laisserait pas faire ! Ah la Dédée, je l'ai toujours su qu'elle serait coureuse. Pfff. Quand je pense à ses airs de Sainte-Nitouche...

Ah que tout cela était captivant, j'avais enfin compris le sens du verbe "Aller" appliqué aux relations homme-femme, et tout s'éclaira. Ainsi ce prétentiard de moniteur faisait du gringue à ses clientes... Je ne l'aimais pas ce type, l'air avantageux et suffisant, trop bien habillé, trop content et sûr de lui, trop fort en gueule, trop tout. Et s'il se prenait une rouste par un mari énervé, il ne l'aurait pas volé, profiteur va !

D'ailleurs, quelques bagarres punitives eurent lieu en toute discrétion, simplement attestées par des marques sur le visage et une légère claudication du moniteur. Qui ne porta pas plainte. Mais continua malgré tout à draguer ses clientes de préférence mariées. Les inscriptions féminines se réduisirent nettement.

Mais heureusement, grâce à l'installation magique d'une nouvelle auto-école sérieuse, la méfiance des maris et pères s'évanouit. Et les femmes qui en avaient les moyens purent apprendre à conduire sans être soupçonnées d'être une des maîtresses du bellâtre. Qui n'était pas charentais c'est vrai, mais cela n'avait vraiment aucun rapport Madame P. !

 

 

 

16.12.2007

Madame F. des Marais

Ma grand-mère savait tout faire dans la maison. Rien ne se perdait, tout se transformait. Les vieux draps devenaient des torchons, elle savait nous coudre un manteau auquel elle ajoutait un col en lapin de ses lapins. Ma mère n'avait pas été préparée aux routines ménagères, et n'était pas de ces femmes qui vous retournent un col de chemise usé ou reprisent les chaussettes. Après le décès de Grand-mère, Suzanne se chargea longtemps du linge, mais lorsqu'elle ne vint plus mon père fit appel aux services de Madame F. qu'il connaissait depuis leur enfance.  Nous allions lui apporter les vêtements à retoucher ou raccommoder. 

Madame F. vivait dans un hameau à environ 2 km de notre petite ville. Le Hameau du Marais ! Le Hameau du malheur...  Pas au bout du monde, non, en plein marais, huit maisons au milieu des roseaux et des peupliers, et de rien. On y accédait en quittant la départementale, puis on suivait un chemin de terre pendant plus de 800 mètres, et c'était là. On sentait que tout était possible, surtout le pire, que l'on avait basculé dans un autre monde, de misères, de souffrances, de rancune...

On disait que Madame F. avait un caractère de cochon, que c'était une sauvage, que son mari qu'elle battait s'était sauvé la laissant avec leurs deux enfants en bas âge.

Ce qui est sûr, c'est qu'elle vivait seule avec ses deux enfants dans une maison à peine meublée, et se débattait et se débrouillait fièrement. Elle faisait peur aux gens ce petit bout de femme d'un mètre quarante-cinq avec sa grosse voix rauque, ses cheveux tirés et attachés, et son aplomb. Vêtue d'une blouse ceinturée avec une ficelle, ou d'un vieil imper, les bottes au pied, elle ne cherchait pas à séduire.

Elle produisait, vendait et troquait tout ce qu'elle pouvait : légumes, volailles... Tout poussait sans engrais, bien trop cher, Madame F. pratiquait le bio sans le savoir. Elle exécutait aussi des petits travaux à domicile. Elle s'y connaissait en rapiéçage, rafistolage, et trouvait toujours une solution pour faire durer le vêtement.

Lorsque mon père distribuait l'Huma le dimanche matin, (c'est lui l'inventeur du "concept" de la presse gratuite), il passait bien sûr au Hameau. Madame F. bien que sans doute sympathisante l'asticotait :

- sont marrants tes copains du Parti Pierrot, alors comme ça ce qui m'appartient, appartiendrait aussi à mon bon à rien de voisin ? Et puis quoi encore ? Je voudrais bien voir ça.... Tssss.

Mon père ce grand bavard restait silencieux, et la laissait dire. C'est pour causer hein disait-elle en se marrant.

Récupérer nos affaires n'était pas une mince affaire : il fallait se plier à tout un rituel. Cristobal mon frère nous racontait : Madame F. était dans son arrière-cuisine souvent en train de plumer une volaille, les plumes volaient dans la lumière c'était joli, elle en avait plein les cheveux. Elle le regardait les yeux plissés et commençait de sa grosse voix :

- Dis-donc, j'ai entendu la sirène hier après-midi, c'était quoi un incendie ou un accident ?

- Euh, ben...

- Ah bon, moi je me suis dit 2 coups c'est le feu ! Et le grand Guy il est toujours pompier ?

- Sans doute,

- Ah autre chose, le père T. est bien malade il paraît... C'est qui son médecin, pas le Dr. F. au moins, c'est un trouillard il envoie tout le monde à l'hôpital.

- En fait, je...

- Tiens samedi, j'ai entendu les cloches, elle était belle la mariée ? T'es allée la voir sortir de l'église ? C'était la fille de B., elle est pas enceinte au moins ?

- Non, mais en fait...

- Comment ça, tu sais pas ? Je vais te dire une chose mon petit bonhomme :

 Ce n'est pas la peine d'habiter en ville pour ne rien savoir !!!

Et vlan. Elle aurait mieux fait de lui parler des bals de campagne, de ses copains et des filles, elle aurait été mieux renseignée ! Malgré sa vie solitaire, elle s'intéressait aux autres, et n'aurait pour rien au monde raté le feu d'artifice du 14 Juillet, sa grande sortie de l'année.

Madame F. venait en ville de temps en temps. Pas par la route non. Elle traversait les marais, les champs à pieds, et rejoignait le centre ville les jours de foire ou de marchés, ou pour ses livraisons. Je pense pourtant qu'elle avait un vélo mais elle ménageait l'usure des pneus. Elle passait nous voir de temps en temps, toujours bien accueillie par ma petite soeur trisomique Marie-Claire. Car elle avait ses têtes Marie-Claire, et ne se gênait pas pour l'exprimer ! Remarquez elles étaient toutes les deux de la même taille, cela doit créer une connivence !

J'ai revu Madame F. en décembre 1979, elle était venue saluer mon père sur son lit de mort. Tard le soir, après 22 heures, un petit coup sec à la porte qui s'ouvre, on ne voit rien, puis une main, et cette petite dame venue à pieds des marais, sa lampe à la main. Elle est allée voir mon père, et toujours bourrue mais émue, elle n'a pas pu s'empêcher de l'engueuler une dernière fois : Ah tu n'aurais pas pu faire attention, vieux sot, te faire tuer par un camion, c'est malin.

Et elle est repartie, Au revoir la compagnie ! Je l'ai vue disparaître dans la rue noire... Quelle bonne femme...

Je l'ai hélas, rencontrée une dernière fois le 24 décembre 1990, le jour de ses obsèques, et de celles de ma petite soeur Marie-Claire. Le journal local s'était trompé dans les horaires. A 14 h 30 l'église s'est remplie de personnes venues pour "La Petite". Oui mais laquelle, celle des Marais, ou la petite de Greta ? Le pauvre curé était perdu, et regardait le va-et-vient dans l'église, les fleurs se mélangeaient... Les gens chuchotaient, s'agitaient...

C'est ce Noël-là que nous avons enterré les deux petites. Vous pensez bien que je m'en souviens.

13.11.2007

Le Colis du Père Gégé

Je n'aimais pas le Père Gégé. Un petit bonhomme venimeux, brutal, méchant avec femme et enfants. Madame Gégé savait esquiver, louvoyer... S'il partait au travail en fermant buffet et garde-manger à clé, elle se débrouillait avec ses copines à l'heure du café : l'une apportait le sucre, l'autre du café et de la chicorée, on buvait dans les verres. Et si par malheur, il surgissait sans prévenir, tout était planqué vite fait, sa mobylette s'entendait de loin ! Certains soirs, lorsqu'il rentrait harassé et aviné, tout le monde se méfiait... Plusieurs fois, il mit  toute la famille à la porte en pleine nuit. Madame Gégé et ses loupiots allèrent dormir dans un chai où était entreposé du bois. Il réussit aussi quelquefois à les renfermer par surprise dans la cave pour la nuit, et à cuver ensuite son vin au chaud dans son lit.

Il aimait bien taper également. Avec son ceinturon. Surtout Jacquot, un des enfants, garçon agité qui n'en méritait  pas tant, un copain de classe de mes frères. Un jour en fin de journée, nous étions mon petit frère et moi dans notre rue, assis sur le trottoir à jouer aux osselets. Jacquot arriva doucement en clopinant, s'assit entre nous deux, posa sa tête entre ses bras, jambes repliées. Et resta silencieux. Mais tout était dit. Nous hurlions en silence. Salaud de Père Gégé.

Grande gueule, il était aussi vaniteux. Un après-midi d'été, des enfants découvrirent un colis déposé au pied de la boîte à lettres postale à quelques mètres de la maison des Gégés. En collant l'oreille au colis, on entendait tic-tac, tic-tac. Une bombe, une bombe ! Le père Gégé accourut avec sa fourche, criant "Poussez-vous !". Il enfourcha le colis, et le portant à bout de bras, se dirigea vers la gendarmerie, entouré d'une troupe grossissante et bruyante d'enfants du quartier.

On passa devant chez le maréchal-ferrant qui délaissa son soufflet et vint aux nouvelles, n'en croyant pas ses yeux.

On passa devant le bistrot de la mère O. Même les acharnés de la belote sortirent clope au bec, suivant des yeux le valeureux père Gégé, son colis enfourché, et le cortège d'enfants.

On passa devant le garage-station essence, le pompiste fit de grands gestes, le mécanicien s'extirpa du dessous d'une voiture, s'essuya les mains, l'air ahuri : "C'est quoi ce tintouin ?".

On passa devant chez le coiffeur qui sortit en blouse blanche entouré de ses coiffeuses en blouse rose, de clientes en bigoudis, et de l'apprentie accoudée sur son balai, la bouche ouverte.

La gloire, et la récompense étaient au bout de la fourche, le père Gégé y croyait ! Un gamin fut envoyé prévenir le photographe-correspondant de Sud-Ouest...

On passa devant chez le vétérinaire qui ne se montra pas, devant la perception et on devina des silhouettes derrière les barreaux des fenêtres. On passa devant l'école des filles qui était fermée. On traversa le champ de foire, et derrière les murs du Château, la gendarmerie fut enfin en vue !  

Les gendarmes n'aimaient pas être dérangés, mais là, c'était vraiment un cas grave. Le père Gégé déposa délicatement son colis, s'épongea le front, souffla, bomba le torse, expliqua. On évacua les enfants qui grognèrent en traînant les pieds.

Les gendarmes entreprirent l'ouverture du colis avec précaution. Ils trouvèrent :

du papier journal bouchonné, des petits cailloux, une boîte à chaussures contenant du papier journal enveloppant un réveil sans aiguille mais qui fonctionnait ! Et c'est tout.

La Fête était finie pour le père Gégé ! Patatras ! Sans ménagement, on lui intima l'ordre de déguerpir, lui et sa fourche.

Dehors les gamins furent déçus, mais si ingrats ! Beaucoup s'empressèrent de courir chez eux raconter l'Affaire du Colis, d'autres partirent jouer dans les douves du Château.

Le père Gégé rentra chez lui, repassant devant la perception, le coiffeur, le garage, le maréchal-ferrant, le bistrot... ruminant son humiliation.

A l'épicerie, les éclats de rire des clientes n'en finissaient plus. Tout le quartier se marrait. Puis, toute la ville, la tournée apéritive de nos chers gendarmes ayant permis de confirmer l'Affaire du Colis !

Chez moi aussi, nous avons beaucoup ri. A table, nous n'avons rien dit, ni plus tard, mais nous savions que notre mère conservait les réveils cassés, y compris ceux qui avaient perdu leurs aiguilles. Elle s'était attachée à leur bruit, et leur absence l'aurait empêchée de dormir... Mon frère Félix nous avoua des années plus tard que c'était bien lui qui avait conçu et déposé le colis ! Il y avait prescription hein !

 

PS : Je ne me souviens absolument pas si je faisais partie du groupe d'enfants qui avait découvert le fameux colis, mais nous en avons tellement parlé et reparlé qu'il me semble que j'y étais ! Va donc savoir.

 

30.10.2007

Aller à la mer

Nous habitions à 28 kilomètres de la mer. Mais comme pratiquement tous nos voisins du quartier, et de notre petite ville, nous n'y allions jamais. D'ailleurs nous n'avions pas d'auto. Je ne me souviens pas à quel âge j'ai vu l'océan pour la première fois. Pas du tout.

L'été, la route nationale située à deux rues de ma rue voyait un défilé incessant de vacanciers partant à toute bringue vers leur maison, leur location, leur hôtel, les campings, le bord de mer. Le lundi, à l'épicerie, la mère Gégé venait au rapport ! Elle nous révèlait combien de voitures étaient passées devant chez eux, le samedi ou le dimanche précédent. Le père Gégé son mari, les comptait posté sur sa chaise devant leur maison. Il cochait les passages sur un papier et notait la marque, commentait le nombre de passagers, l'abondance des bagages... Il se régalait du spectacle, et en tirait une grande fierté ! Tous ces gens qui passaient devant chez lui, et qui ne savaient même pas qu'il les surveillait ! Et puis lui aussi il était en vacances, il en profitait quand même.

- Ah ça a roulé hier, 100 estivants vous vous rendez compte ! disait la Mère Gégé. Et à 10 heures du soir, ce n'était pas fini.

Et alors, à ce moment-là, les clientes de l'épicerie entonnaient leur refrain : - ah ces pauvres Parisiens, eh ben rouler comme cela en pleine chaleur.... Et pour aller se griller à la plage ensuite, on les envie pas nous ! Faut bien être fou !

Moi, je rêvais de me glisser dans une de ces voitures pour rejoindre la mer et la plage. Ou du moins l'idée que je m'en faisais. Je me souviens de mon plaisir lorsque vers mes 8-9 ans, mon oncle Marcel et ma tante Margot prirent l'habitude de m'emmener parfois avec eux les dimanches soirs d'été. Nous allions pique-niquer dans les bois près de la plage. On y allait "à la fraîche" dans la 4 cv de Tonton, et après une petite promenade au bord de la plage, nous installions la table de camping et les chaises. Pouf on posait la nappe, les couverts, et on faisait un vrai repas ! C'est que Tonton voulait bien dîner en plein air, mais pas question de saucissonner, il lui fallait un plat cuisiné, et manger comme à la maison. J'attendais ces dimanches soirs avec impatience, et était tellement déçue lorsqu'ils partaient dans la famille de Tonton en pleine cambrousse, ou restaient chez eux.

Chez moi, en fouinant dans le tiroir de ma mère, j'étais tombée sur des photos de mes parents se baignant à la plage vers Royan avec mon oncle et ma tante, mon frère, mon cousin et ma cousine. Ben alors, vous alliez à la mer ? avais-je demandé à maman. - Oui au début, lorsque ta grand-mère vivait encore... D'aillleurs j'étais la seule à savoir nager, Il parait qu'ils avaient tous peur que je me noie ! Je regardais ces petites photos avec envie, et soupirais, et un jour tu crois qu'on pourrait y aller ?

Ma grande chance de découvrir la plage arriva enfin ! Mon frère Robert devenu marié et père de famille avait acheté une bagnole comme il disait, et son copain Mano aussi. Et l'été, quand il n'était pas en mer à exercer son métier de marin, il adorait emmener sa petite famille à la plage, et avec Mano s'arrangeait toujours pour embarquer les "mômes" que nous étions.  Et hop, ils arrivaient à nous caser et à nous emmener nous les "drôles et les drôlesses" pour l'après-midi, et parfois même, immense joie pour la journée entière. Tant pis si je ne me souviens pas de mon premier contact avec la mer, les vagues, le sable, le soleil, j'en ai un tel souvenir de bonheur total que je le savoure encore ! Nous n'étions pas vraiment bien équipés en maillots de bain et vêtements de plage, mais cela n'avait aucune importance ! La mode on s'en foutait... Nous aimions être ensemble, jouer dans l'eau et au ballon, profiter de l'espace, courir, sauter, ramasser des coquillages... Et papoter tous ensemble, regarder en riant nos frères jouer à être les athlètes de la plage, regarder les autres familles...

Et puis repartir les joues rouges de soleil, la peau salée et irritée par le sable, serrés les uns contre les autres dans les voitures. Et surtout, surtout attendre d'y retourner !

 

Le 3 novembre : J'ai retrouvé cette photo, je pense qu'elle a été prise vers 1948. En haut à gauche, ma mère Greta à côté de Tata Margot, puis les enfants : ma cousine Michèle, mon frère Robert qui tourne la tête, et mon cousin Jean.

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09.10.2007

Les Romans-photos de Greta

d66900a6f8f96886b9e1bf525ca463ba.gifEn dépit de la réprobation de mon père, "Greta, tu vois bien que c'est fait pour endormir les gens ", maman aimait lire les romans-photos publiés dans Nous Deux et Mode de Paris ; dans le quartier ces précieux hebdos circulaient d'une maison à l'autre, et les maris hostiles ou non, avaient sans doute fini par s'y habituer. Monsieur L. le cordonnier avait compris le pouvoir bienfaisant et apaisant de ces journaux sur ma mère, et avait pris l'habitude de lui acheter son Nous Deux toutes les semaines, même s'il désapprouvait le contenu.

Le jeudi après-midi, il arrivait à la maison, et en trois enjambées, le bras tendu vers Greta, il nous claironnait sa grande blague du jour : Voilà Nous Trois ! Et hop, il repartait ravi de son succès. Tante Margot savait que c'était un péché, mais elle avait un faible pour Mode de Paris. Elle disait que c'était pour les fiches tricots ou cuisine... Voui, voui... Si tu veux Tata, si tu veux, mais hein... 

Maman s'arrangeait pour déguster son Nous Deux loin du regard de mon père, et avait l'air de vivre des moments fabuleux, rien qu'à elle. L'évasion du quotidien. Diane notre chienne se blottissait contre elle, attentive à ses soupirs ou ses sourires. Lorsque maman hochait la tête, elle s'agitait un peu, obtenait une caresse. Parfois, je sentais maman chavirer de bonheur, ou devenir triste, mais elle gardait toujours un espoir, car dans le numéro de la semaine suivante, elle le savait, cela allait s'arranger, c'était même sûr.

La vie des femmes de ma famille, et du voisinage n'était pas très glamour, et ne me faisait pas vraiment rêver. J'entrevoyais à peine celle des femmes des notables de la ville. Nous n'avions pas la télévision, seulement la radio, difficile d'imaginer d'autres mondes. J'avais vite épuisé les joies des récits de la vie édifiante des saintes proposés par l'école, et commençais même à les prendre en grippe.

Grâce à Nous Deux et ses semblables, j'ai pu enfin découvrir la vraie vie, et décrypter les relations homme-femme !  Evidemment, je ne comprenais pas tout ! Comment la jeune infirmière amoureuse du beau chirurgien était-elle enceinte page 43, alors que page 42 elle n'avait fait que se laisser embrasser par ce beau brun ?

- Mais enfin Fauvette ne fais pas ta bêtasse, me disait Blondine ma belle-soeur. On comprend bien qu'elle succombe, tu vois bien là, sous la photo il y a des points de suspension ! Ils ne vont quand même pas tout te montrer, un peu de jugeote !

Mais oui, il fallait réfléchir, apprendre à décoder les textes dans les bulles, les photos, observer les attitudes. C'était du boulot ne ricanez pas ! Blondine avait raison, il fallait avoir l'oeil. Repérer la méchante, protéger la jolie gentille, admirer le beau patron ou son fils, démasquer les imposteurs, se méfier des jeunes gens au visage d'ange... La vie de Sainte Blandine était bien lisse et tiédasse comparée à celle de Sylvana et de Luigi, amoureux contrariés de Nous Deux...

Mais je n'arrivais pas à fondre d'admiration devant l'héroïne ! Je me révoltais, et lui en voulait d'être si naïve et soumise. De tomber dans tous les pièges...

- Mais Fauvette, me précisait encore Blondine, c'est comme cela la vie, elle est amoureuse !

- Ce n'est pas une raison, elle est amoureuse d'accord,  mais moi à sa place,  je...

Et voilà, grâce à Nous Deux et Mode de Paris, j'ai commencé à devenir féministe ! Si je vous l'assure, féministe grâce aux romans-photos ! Je les trouvais trop profiteurs, trop mesquins ces héros masculins des romans photos ! Même s'ils étaient chics et bien habillés... Maman disait que je n'étais pas romantique du tout, du tout, et tranchait : tu es bien trop jeune pour comprendre. Mais si, mais si, j'avais bien compris au contraire !

Je ne lis plus de romans-photos depuis très longtemps bien sûr, mais je l'avoue, je me laisse accrocher par certains feuilletons ou séries télévisés, et comme Traou j'aime bien de temps en temps regarder un "film de filles".

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12.07.2007

Amour et Tampon postal... Oblitéré !

"C'était en 19..." ainsi commençaient souvent les histoires que mon père nous racontait. Il adorait que nous l'écoutions, il adorait avoir un public. Tout y passait, ses souvenirs d'enfance, de jeune homme des années 30, la guerre d'Espagne, ses années de captivité... Il trouvait toujours une anecdote, un petit quelque chose à dire, à commenter... C'était un conteur né...

Certains soirs, lorsque nous sentions le feu couver, la tempête roder dans la maison, nous avions trouvé le truc : "Papa, papa, raconte-nous l'histoire de ta grand-mère Célestine et de son sirop, raconte-nous l'histoire des oranges à Murcie, raconte-nous l'histoire de quand tu étais prisonnier en Allemagne..." Devant notre enthousiasme, il posait son journal, tout le monde se rassemblait autour de la table, parfois un voisin de passage, ou un copain esseulé s'installait sur la petite chaise près de la cheminée, et c'était parti !

Papa se redressait sur sa chaise, s'échauffait tout doucement, ses yeux commençaient à briller, sa colère, sa tristesse s'estompaient... Le silence s'installait. Et voilà, c'était donc en 19..., et figurez-vous que... Attentifs nous l'encouragions du regard, et s'il introduisait trop de nouveaux éléments, nous protestions ! - Mais non papa, c'est pas comme ça ! - Ah oui c'est vrai, donc... Et tout d'unc coup c'était le final ! Les rires fusaient, mon père renversait la tête en arrière et riait de bon coeur en disant "Authentique ! je vous assure !" Hilares, mes deux frères Félix et Cristobal, côte à côte se parlaient à l'oreille, Vivi ma petite soeur applaudissait, Michel le plus jeune frère riait aussi la tête posée sur ses bras croisés sur la table... Maman partageait également ce joyeux moment, caressant la tête du chat... Les deux chiens allongés devant le cheminée ouvraient un oeil, et rassurés replongeaient dans leurs rêves. Et nous les enfants, nous avions gagné, le sombre nuage de désespoir s'était éloigné pour un temps.  

J'aimais bien l'histoire de Milou et du Receveur des Postes, je vais essayer de vous la raconter :

C'était donc dans les années 1930, Milou copain de mon père était un habile mais discret séducteur. Il s'était entiché de la femme du Receveur des Postes, un prétentieux pas très sympathique. Milou avait pris l'habitude d'aller la voir en l'absence du postier astreint à des horaires de nuit. Mais ce dernier avait-il reçu une lettre anonyme ou entendu des rumeurs ? On ne le sait pas... Un soir, il fit irruption dans la chambre conjugale et surprit les amants sans pouvoir identifier le coupable ! Milou réussit à se sauver en sautant par la fenêtre, mais le postier en colère eut le temps de déposer un coup de tampon postal sur ses fesses habillées d'un pantalon blanc. Milou rejoignit ses amis au Café Français sur la place, le grand bar de la ville, comme si de rien n'était. Quelques minutes plus tard arriva le Receveur venu se calmer et retrouver lui aussi ses amis notables. La soirée se poursuivit gentiment, jusqu'au moment où Milou et sa bande décidèrent de faire un billard. En se penchant pour jouer, les fesses rebondies de Milou firent apparaître le tampon postal sur le pantalon blanc ! Le postier se rua sur lui "Salaud !" et s'ensuivit une bagarre mémorable ! La bande à Milou ne savait pas pourquoi mais le soutenait vaillamment, les notables ne le savaient pas non plus mais ils foncèrent eux aussi ! Ah on ne s'ennuyait pas au Français durant les années 30 je vous assure ! Milou parvint encore à se sauver ; peu après le Receveur et sa généreuse femme furent mutés au grand soulagement général, et de notre Milou en particulier !

Cette histoire me faisait rire car lorsque j'étais enfant, Milou déjà âgé, ressemblait plus à une bouteille de Perrier qu'à un tombeur sexy.... Il habitait près de chez nous, au début d'une rue perpendiculaire à la nôtre. Un personnage très original il va sans dire ! J'ai vraiment l'impression que notre quartier abritait un nid d'originaux ! Pour ses 80 ans, Milou s'offrit un tour de pousse-pousse à la fête foraine, il en avait toujours eu envie tout simplement. 

 

EDIT DU 13 JUILLET : oh la la, je me suis trompée dans la chute d' histoire de Milou ! Excusez-moi !

Voila la vraie chute : Milou avait l'habitude de sortir de la chambre de sa belle par la fenêtre et une échelle était installée... Le postier avait des doutes sur la fidélité de sa postière, et s'était caché dans le jardin attendant le départ de l'amant supposé. Il vit un pantalon blanc descendre de l'échelle, et armé de son tampon oblitéra la fesse de Milou qui eut le temps de se sauver sans être reconnu ! La suite est identique, la boulette du billard dans le café, la bagarre et tout, et tout !

Mille excuses, j'espère que vous ne m'en voulez pas trop. Je n'avait pas vérifié et ma mémoire m'a entourloupée !

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