04.01.2010

Le Bal de la Traction

- Greta viens voir ! Vite !

Maman sortit de la maison ce samedi soir du début de l'été : 

- Mais, je ne vois rien ?

- Mais justement, justement, Elle n'est plus là !

- Elle n'est plus là ?

- Oui, tu vois bien La Traction de Robert, elle n'est plus là bon sang ! Ah....

- Mais...

- Envolée, envolée, la Traction ? Oh, la, oh....

Puis, tout dans d'un coup il se figea, là, dans notre rue, murmurant Oh non, ils n'ont pas fait ça quand même.... Et il se rua dans la maison, courut jusqu'à sa chambre et vérifia sur le coin de la cheminée : les clés de la Traction n'étaient plus là !

- Oh, les sales drôles, les sales drôles, oh, oh.

De retour dans la rue, il retrouva ma mère entourée des chiens, Marie-Claire dans les bras, elle osa un  - Il faudrait peut-être appeler les gendarmes ?

- Ah, ah non, ah ça c'est trop fort.

- Mais qu'est-ce qu'on va faire ? Il faut la retrouver et...

- Tu ne comprends donc pas ? Ce sont les drôles qui ont pris la Traction !

- Félix et Cristobal ? mais non, mais non, ils sont partis au bal et...

- Justement, justement, ils m'ont piqué les clés et sont partis avec La Traction de Robert ! Ah, les sales drôles, les sales drôles...

- Non, ce n'est pas possible, ils....

- Arrête de les soutenir, arrête de les soutenir, je te dis que c'est eux !

Ma mère le poussa dans la maison, à dix heures du soir on pouvait épargner les voisins ! Je suppose cependant que Tante Margot ou Tonton Marcel dont la chambre donnait sur la rue, avait été réveillé. J'imagine ma tante ouvrant sa fenêtre tout doucement dans le noir, entrouvant le volet et écoutant les hurlements furieux de son frère. Je la vois ma Tata soupirer Qu'est-ce qui se passe encore, c'est lui ou les enfants ? Pfff... Bon je me recouche on verra bien demain...

Chez nous, mon père tournait autour de la table, les mains sur la tête, ma mère faisait réchauffer du café en silence. Les chiens les suivaient du regard, les chats s'enroulaient dans les fauteuils.

- Mais où sont-ils ? Ah j'aurais dû y penser aux clés...

Après son mariage, Robert avait acheté sa Traction à Madame M. - Mon petit Robert je te fais confiance, je te connais depuis longtemps tu en prendras bien soin, comme mon cher défunt, lui avait dit cette charmante dame aux cheveux gris-violets, les joues roses d'émotion, les yeux humides, les patins aux pieds, -  Viens la voir, elle est dans le garage. La petite merveille était là recouverte d'une couverture, rutilante, noire, presque neuve. - On ne s'en servait que le dimanche tu sais.

Robert avait tout promis, bien écouté les consignes, et était reparti heureux, mais tellement heureux avec sa grosse voiture ! Dire qu'il l'avait ménagée ensuite serait très, très abusif, mais il évitait toujours de passer à toute bringue et de faire crisser ses pneus devant chez Madame M.

Lorsqu'il partait en mer, Robert la confiait à notre père qui n'avait jamais eu de voiture. Au début, Papa n'osait pas s'en servir, puis, il y avait pris goût, même si sa conduite très personnelle et imprudente faisait frémir.

Et maintenant, il s'arrachait les cheveux de colère et de frayeur : c'est que deux de ses autres fils étaient partis en douce avec La Traction. Et ces deux loulous n'avaient que 14 et 15 ans !

Il ne s'était pas méfié lorsque Cristobal lui avait dit : Papa, t'es fatigué, tiens ne t'inquiète pas je vais faire manger les chiens et les sortir. Tu pourras aller te coucher... Jamais, mais jamais ce filou ne lui proposait de le faire, et l'autre là, le Félix qui faisait mine de lire l'Huma dans son coin, ah les salopiots, ah ils m'ont bien eu ces deux-là... Mais où sont-ils ? Pourvu qu'il n'arrive rien, pourvu que.... Oh, mais ce n'est pas possible, ce n'est pas possible. Mais non Greta, arrête avec tes gendarmes, tu ne te rends pas compte ? Ils n'ont ni permis, ni assurance, et si... Oh non, là j'en ai marre de leurs conneries, et toi qui les soutiens.... Au bal, tiens je te leur apprendrai moi à aller au bal en Traction, oh, et pourvu qu'ils n'aient pas emmené leurs copains.... Et pourvu que...

Il finit pas se calmer, et mort de fatigue et d'inquiétude alla se coucher. Comme d'habitude les volets furent fermés mais non crochetés, et comme aucune porte n'avait de clé, mes frères pourraient rentrer sans problème. S'ils ne se faisaient pas arrêter, et s'ils n'avaient pas d'accident, et si... Tout cela tournait dans sa tête, assommé il finit pas s'endormir.

Pendant ce temps-là, Félix et Cristobal étaient bien partis avec la Traction, ne la démarrant qu'en bas de la rue. Cristobal, le plus jeune, avait pris le volant, et conduisait avec l'aide de Félix. Robert parfois leur montrait quelques éléments de conduite, comme ça entre garçons, sur des petites routes désertes, il était tellement fier de sa grosse bagnole. Mais bon, ils ne maîtrisaient vraiment pas la chose, et là, dans le noir en bavaient des ronds de chapeau. Ni l'un ni l'autre ne voulait l'avouer, mais ils avaient un peu la trouille. Après six km laborieux, ils se garèrent dans le champ près du bal, et se dirigèrent en vainqueurs vers l'entrée. Félix repéra tout de suite l'objet de son désir fou : la belle Suzie qu'il lui fallait absolument séduire ce soir, et bon sang si elle ne le prenait pas enfin au sérieux avec une voiture que pourrait-il faire de plus ? Il l'invita à danser et l'entraîna sur la piste. Ne doutant de rien, et ignorant totalement les règles de la séduction et de l'amour, ce gros lourdaud lui proposa au bout de deux danses : - tu viens faire un tour dehors, j'ai une bagnole ? Qu'elle ne fut pas sa grande déception lorsqu'elle lui répondit sèchement : - Mais pour qui tu me prends, cela ne va pas non ? Et elle lui tourna le dos, le plantant là. 

Ah, tout ça pour ça, la vache ! Il n'en revenait pas de sa gamelle ! Cristobal de son côté n'avait pas eu un succès fou. La soirée était gâchée, ratée. Ils traînèrent encore un peu, mais le coeur n'y était plus, les gonzesses je te jure ! A une heure du matin, ils envisagèrent de rentrer, et finirent pas le faire vers deux heures.

La nuit était encore plus noire, ils étaient épuisés, déçus et grognons. Et en plus il fallait faire attention à la Traction. Ils roulèrent tout doucement, et réussirent à se garer feux éteints dans notre rue. Ouf. Pas de bruit de portières, chut les chiens c'est nous, ils rentrèrent dans la maison en douceur.

Mais ce n'était pas tout, il fallait remettre les clés à leur place !

- Vas-y dit Félix, c'est toi qu'as eu l'idée d'abord !

- T'es gonflé c'était pour toi... Bon d'accord, mais attends-moi hein ?

Ils n'en menaient pas large nos deux amateurs, ils le savaient bien que Papa avait le sommeil léger, enfin s'il ne s'était pas aperçu de l'absence de la Traction tout irait bien, sinon...

- Bon, j'y vais, allume juste dans le couloir.

Cristobal se glissa dans la chambre, et bien sûr, Papa se réveilla en sursaut : - Qu'est-ce que tu fais là, mon Bon, qu''est-ce qu'il y a ?

- Rien, rien, rendors-toi Papa, je regardais juste l'heure.

Et il en profita pour déposer les clés délicatement.Tout d'un coup, mon père se souvint de l'histoire du Bal de la Traction, et se mit à hurler :

- Attends un peu toi, on va s'expliquer, et d'abord...

Trop tard, Cristobal avait déjà filé, et s'était barricadé avec Félix dans leur chambre coinçant une chaise derrière la porte, le temps que mon père se lève pour le rattraper...

Rassuré mais toujours en colère, mon père prit sa lampe et alla voir cette chère Traction. Et se recoucha.

Demain, c'était dimanche, et tout le monde dans son lit savait ce qui allait sans doute se passer : engueulades, explications, très sûrement un stage dans la Cour aux orties, punitions, et comment on le dirait à Robert, et...

Mais bon, demain cela serait demain... On verrait bien.

Commentaires

ah mais tu sais que tu pourrais faire un livre avec toutes tes histoires d'enfance, c'est trop bien écrit ! Que de souvenirs !

Ecrit par : saperli | 04.01.2010

Ah le gang des tractions c'était eux! Succulent en 2010 comme en 2009!

Ecrit par : mab | 04.01.2010

Comme d'hab'... trop chouette souvenir !
Je te souhaite une très belle et heureuse nouvelle année chère Fauvette, une bonne santé pour toi et ceux qui te sont chers. Que chaque jour apporte son lot de petits bonheurs à savourer... BIZ

Ecrit par : liaht | 04.01.2010

tu commences bien l'année avec ce billet
tous mes meilleurs voeux à toi et à ta famille

Ecrit par : Françoise Del | 04.01.2010

J'espère que la suite est déjà écrite :)

Ecrit par : Madeleine | 04.01.2010

J'en rigole, maintenant que je sais que l'histoire s'est -relativement- bien terminée, d'imaginer "ah les sales drôles !!"

Ecrit par : Anne | 04.01.2010

J'ai bien aimé, mais tu parles de la frousse de tes parents !!!

Bises.

Ecrit par : patriarch | 04.01.2010

Le bal de la traction ou l'attraction du bal.

Ecrit par : corbillo | 04.01.2010

Oui jusqu'au bout j'ai craint que cette traction finisse mal la nuit :D
Ouf et un petit bain aux orties ne pouvait être que revigorant après une telle nuit :D

Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | 04.01.2010

Que voilà Corbillo!
Super, avec son commentaire l'histoire aura peut être une suite, celle des garçons et des papas. Parce que racontée par la soeur l'histoire des frères est savoureuse.
Corbillo, Doux chéri, Fauvette ... remplaçons la traction, c'est le bal de la Cour aux orties, un futur spectacle de rue.

Ecrit par : christian | 04.01.2010

Elles étaient bien difficiles, ces filles ! Repousser une si belle proposition, quand même... C'est que ça ne courait pas les rues, les tractions, on roulait plutôt "à bicyclette..."

Merci de ce bon moment de lecture. Comme dit saperli, ça va finir par faire une histoire complète, chouette !

Ecrit par : samantdi | 04.01.2010

Oh merci, tu démarres l'année en fanfare (euh plutôt en klaxon).

Ça fait un moment que j'ai le sentiment que de nos jours les bêtises adolescentes sont méchamment moins innocentes globalement, qu'elles mettent davantage en danger. Ton histoire de Traction me le rappelle soudain.

Et qu'on se faisait des blagues aussi, et qu'on n'en fait plus trop.

L'air du temps n'est décidément pas à l'insouciance.

Ecrit par : gilda | 04.01.2010

Ils étaient gonflés même à l'époque...

Ecrit par : heure-bleue | 04.01.2010

Cristobal des Tractions...

Ecrit par : Oxygène | 04.01.2010

Drôlement gonflés les drôles.....et le père a quand même dormi ?

Ecrit par : Boutoucoat | 05.01.2010

Oh non, Gilda, tu enrubannes le passé. Ce n'était pas rare que la voiture "empruntée" finisse très mal. J'ai ainsi plusieurs souvenirs de quatre ou cinq morts de moins de dix-huit ans...

Mais à l'époque, ça ne passait pas à la télé.

Ecrit par : cultive ton jardin | 05.01.2010

Mais oui, c'est qu'elles étaient difficiles les filles des années 60, et elles avaient bien raison !

Cela aurait pu très, très mal finir c'est sûr.

J'ai eu quatre frères, très gentils certes, mais je suis incapable de faire la liste de toutes leurs inventions. Il y a ce que je sais, mais aussi (sans doute) tout ce qu'ils n'ont pas dit !

Ma Tata disait à mon père : "Les chiens ne font pas des chats !" La pauvre, elle ne pouvait pas dire plus juste !

Ecrit par : Fauvette | 05.01.2010

Délicieuse histoire ! continue, Fauvette ! raconte encore...

Ecrit par : martinecarol | 05.01.2010

Un régal cette lecture !

Ecrit par : paysanheureux | 07.01.2010

Un vrai plaisir de lire ce billet...qui nous tient en haleine jusqu'au bout, mais quelle peur pour les parents...!

Ecrit par : TANETTE | 07.01.2010

Elle est marrante ton histoire et les "sales drôles" aussi : que de chouettes souvenirs qui illuminent cette froide journée !

Ecrit par : Miss Zen | 08.01.2010

Le terme de "drôle" je le trouve toujours très drôle !
:-)

Ecrit par : LVN | 23.01.2010

J'ai un amoureux qui a fait quasiment la même chose, vers 17 ans et qui a eu l'accident tant redouté, celui qui a détruit la voiture du père. Seulement, plus de vingt ans après, il est en train d'en payer le prix, et quel prix...
Bisous, ma Fauvette.

Ecrit par : Baïlili | 24.01.2010

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