10.12.2009

La Huche à pain de Carlo

D'un air mystérieux, Carlo annonça qu'il allait faire un cadeau de mariage à mon frère Robert et à Blondine. Normal ils étaient potes depuis la communale, et d'ailleurs il allait lui-même le fabriquer, oui, lui-même !

Carlo ne vivait pas dans notre quartier, mais y était toujours fourré surtout depuis qu'il était ado. Il était le vilain canard de sa famille, "Mais qu'il est laid, mais qu'il est laid" répétait sa mère lorsqu'elle le croisait chez eux racontait Robert. Et il mimait le père en bout de table, hochant la tête en aspirant sa soupe, slurps-slurps...

- Tu vois un peu comment on me traite, hein Robert ? - Ben, tu sais ce n'est pas toujours rose chez moi non plus. Allez viens-donc faire un tour...

Et Carlo suivait Robert, beau garçon blond aux yeux verts entouré de copains et surtout de copines. Parfois Carlo réussissait à en faire rire une ou deux, et entreprenait une conquête pas souvent fructueuse. Mais il ne se décourageait pas.

Sa mère avait hélas raison : il était petit, gringalet, les tifs tout raides, c'était comme ça. Il avait pris l'habitude de se   rendre intéressant disait-on alors, et était toujours disponible pour discuter, raconter des blagues...

Il déboulait dans notre rue sur son vélo, même si Robert était parti en mer, - Carlo fais-nous voir quand tu fais l'acrobate sur ton biclo lançait un môme, et hop c'était parti pour la rigolade !

- Carlo, fais-nous le singe, et il s'exécutait, gonflait ses joues, sautait, les mains sous les aisselles, et poussait des cris. Parfois il s'apercevait qu'une jeune fille ou une dame sortait de l'épicerie de Tante Margot, et râlait :

-  Ah vous auriez pu me dire qu'elle allait passer, j'ai l'air de quoi moi maintenant ? Et nous, sur notre banc ou assis sur le trottoir nous hurlions de rire en nous tenant le ventre !

Le soir, il venait discuter avec mon père et s'asseyait près de la cheminée en disant qu'il avait déjà mangé. Vous allez l'adopter ou quoi ? avait grincé une voisine ! - Bah ce n'est pas un mauvais drôle, disait mon père, faut juste l'encourager.

En dépit de sa petite taille, ses parents avaient décidé qu'il serait menuisier. Il n'alla pas jusqu'au CAP, et déclara un beau jour qu'il en savait bien assez pour travailler le bois. Un, puis deux, puis trois patrons... l'embauchèrent, mais il y avait toujours quelque chose qui n'allait pas, et il abandonnait,  "J'ai mis des roulettes à ma caisse disait-il, je trouverai mieux quand je voudrai." C'était l'époque bénie où le travail courait les rues. 

Et le jour arriva où le cadeau fut enfin prêt. Il demanda de l'aide pour le transporter. Informés de la livraison imminente, les gamins du quartier se précipitèrent devant chez Blondine et Robert. Carlo et son équipe arrivèrent enfin, et il dirigea les opérations avec un sérieux qu'on ne lui connaissait pas. - Ouf ça pèse un âne mort ton truc, soupira un de mes frères.

Il avait confectionné "une huche à pain avec tiroir pour les tourtereaux, normal c'est mon premier copain que je marie"...

Ils la déposèrent dans la cuisine. Robert prit un pain, ouvrit la huche et le déposa.Toute l'assemblée applaudit, et Carlo ému, rougit de plaisir en se redressant. Robert se marrait, et je me demandais bien pourquoi.

- Dis-donc, faut avoir le bras long avec toi hein ?

- Ben, euh, elle te plaît au moins ?

- Mais oui, mais oui cela nous plaît merci. Mais, tu n'aurais pas vu trop grand ?

- Bah, vous pouvez mettre plusieurs pains, pour une famille c'est normal non ?

- Oui mais, enfin Carlo, comment on fait pour récupérer le pain ? T'es sûr que tu avais le compas dans l'oeil ?

- Comment ça ?

Trop haute, la huche était trop haute ! Une fois plongé dedans, il fallait au moins un double-bras pour récupérer le pain même entier ! Ou une longue pince ! - Ah, mais là tu vois bien, j'ai fait un petit tiroir en bas !

Oui, il y avait bien un petit tiroir, mais on ne pouvait pas sortir le pain en bas non plus !

Elle était magnifique la huche à pain en chêne foncé de Carlo, mais elle était trop, trop haute ! Ils avaient beau tourner autour, la pencher, la secouer, ce n'était pas pratique ! Du tout, du tout.

On envoya chercher notre cordonnier, avec ses grand bras il devrait bien y arriver lui ! Mais non, c'était trop juste... - Ah elle est solide, ça elle est solide, c'est du costaud, mais moi aussi j'ai le bras trop court.

On déplaça la huche au milieu de la pièce pour l'examiner à fond. Comment faire ? Et si tu la raccourcissais hein ?

 - Mais tu n'y penses pas malheureux ! C'est une pièce unique on n'y touche pas !

La grande huche de Carlo devint célèbre dans tout le quartier, et certains vinrent même la visiter !

Blondine tenta de l'utiliser, mais récupérer le pain était toute une affaire.

Un jour, elle eut une idée :

la huche à pain serait un panier à linge sale. Bon, pas très pratique non plus, mais enfin...

Puisque c'était un cadeau, un cadeau de taille, mais un vrai cadeau d'ami.

Commentaires

Qu'est-ce qui compte pour un cadeau ? c'est le coeur, l'intention, n'est-ce pas ? et Carlo y avait mis toute son amitié, évidemment !
Merci Fauvette de nous rappeler avec cette jolie histoire que les cadeaux sont faits pour ça.

Ecrit par : martinecarol | 10.12.2009

ah, je ris ! Aucun sens pratique pour un menuisier, je comprends que les patrons ne le gardaient pas !

Ecrit par : saperli | 10.12.2009

Un cadeau de taille comme tu dis... elle est jolie ton histoire, et bienvenue à cette période de cadeaux produits à la chaîne. Un vrai cadeau plein d'attention et d'envie de faire plaisir, à quoi il manquait juste le sens des proportions.

Je t'embrasse.

Ecrit par : telle | 10.12.2009

J'imagine Blondine plongeant pour retrouver une chaussette esseulée tout au fond :)
Comment fais-tu pour nous transporter au milieu de ton histoire ? Peu de mots et pourtant on y est sans hésitation !

Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | 11.12.2009

Savoureux comme toujours les souvenirs à la sauce Fauvette.

Ecrit par : mab | 11.12.2009

J'adore les gens qui ont le sens pratique inversement proportionnel à leur sens de l'amitié !!!
BIZ

Ecrit par : liaht | 11.12.2009

La huche à Carlo me plait, lourde comme un âne mort. Il a raison, une pièce unique on n'y touche pas.
Elle était faites pour des baguettes, pas pour des pains de campagne.
Merci Carlo.

Ecrit par : christian | 11.12.2009

Ca me rappelle la huche chez mes grands-parents, en bourgogne. Quel objet ! Quel dommage qu'on ne s'en serve plus !

Ecrit par : Anne | 11.12.2009

Valerie > Mais non voyons, il y a un tiroir en bas !!

Ecrit par : Arnaud | 11.12.2009

Il faut garder cet objet précieux si on a de la place...

Ecrit par : heure-bleue | 11.12.2009

Yavait le même genre de huche chez ma grand mère, mais assez large pour qu'on puisse toucher le fond quand même. Elle s'en servait pas (ou plus) pour le pain, mais pour le petit bois d'allumage.

Oublions pas que dans la chanson "Perrine était servante", elle se sert de la huche pour cacher (et oublier) son amoureux. Le couvercle devait être sacrément lourd pour qu'il n'en sorte que sous forme d'ossements.

http://fr.lyrics-copy.com/chansons-populaires/perrine-etait-servante.htm

Ecrit par : cultive ton jardin | 12.12.2009

Histoire vraie ? Très jolie, très tendre.

Ecrit par : Douzaine | 12.12.2009

Tu m'as bien fait rire, Fauvette, avec cette histoire de huche à pain !

Ecrit par : samantdi | 12.12.2009

Carlo et la huche à pain : quelle belle histoire. Et tu la racontes bien.

Ecrit par : gilda | 13.12.2009

Encore une belle histoire bien racontée. Carlo avait mis tout son coeur à fabriquer cette grande huche..!
Bon dimanche.

Ecrit par : TANETTE | 13.12.2009

Merci beaucoup !
Je me demande ce qu'elle est devenue cette huche, elle a dû les suivre dans leurs déménagements successifs, mais après...
Jardin, j'aime beaucoup cette chanson ; c'est amusant je l'ai souvent dans la tête, et je n'avais pas fait le rapprochement !

Bon dimanche à tous !

Ecrit par : Fauvette | 13.12.2009

Et milky est à l'hosto depuis deux heures, prête à se faire étriper...
Elle nous a passé ton téléphone pour qu'on t'appelle dès qu'elle sort du pâté et qu'on aille la voir ensemble.

Ecrit par : le-gout-des-autres | 13.12.2009

Un beau cadeau préparé avec coeur et amitié, mais j'ai bien rigolé à imaginer comment il faut plonger son bras pour atteindre le pain, au risque de rester l'épaule coincée... ou de tomber avec la huche...

Ecrit par : Pralinette | 13.12.2009

c'est un cadeau bien émouvant....certes pas pratique mais une huche de beaux, grands sentiments

Ecrit par : Miss Zen | 13.12.2009

Un bon copain qui vous veut du bien ......c' est précieux . J' espère qu' il l' ont gardé cette huche .

Ecrit par : Boutoucoat | 14.12.2009

Quand nous nous sommes mariés, mon beau père avait fabriqué le huche, le porte rouleaux et la boite à sel... En bois...
48 ans après je les utilise encore, même si, parfois...
J'aime tes histoires, toujours pleines d'humanité !!
Bises

Ecrit par : Teb | 16.12.2009

Toujours de beaux récits, Fauvette . Un plaisir à lire.

Ecrit par : paysanheureux | 17.12.2009

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