04.07.2009
Le mois dernier à Marienbad
En fait c'est Marianské Lazné maintenant, mais j'aime bien ce mot Marienbad, c'est celui qu'utilisait Greta ma mère les rares fois où elle évoquait son enfance. Elle avait été confiée à son oncle et sa tante toute petite (entre 6 et 9 ans ?), et vécu avec eux au-dessus du cinéma dont ils étaient les propriétaires.
La veille de notre départ, ma soeur aînée m'avait téléphoné car elle est allée en août dernier à Marianské Lazné. Et par hasard, au moment de partir le dernier jour, ils étaient "tombés" sur le cinéma ! - Tu verras c'est le Kino, d'ailleurs il y en a qu'un... Ils avaient discuté avec la caissière qui pensait qu'il y avait des photos anciennes quelque part... Et ils avaient dû partir.
Concentrée sur Tachov et la maison, je n'avais rien imaginé de Marianské Lazné, et du ciné ! Nous y avions réservé une chambre d'hôtel, pour le calme et la verdure de la station thermale. Quelle belle surprise nous y attendait ? Le ciné, le kino, mais oui bon sang de bois j'aurais dû y penser !
La ville a eu son heure de gloire au temps de la vogue des "villes d'eaux", et selon le guide, Kafka, Goethe, Thomas Edison, Edouard VII et François-Joseph 1er y avaient leurs habitudes. Elle est entourée par la forêt de Slavkov et offre une multitude de sentiers de randonnées. Un bijou. Malheureusement, à partir de 1948 la guerre froide isola ces régions. Depuis 1989, Marianské Lazné essaie de se relancer. La clientèle est essentiellement allemande, d'ailleurs partout dans la ville dès que vous êtes identifiés comme étranger on vous parle en allemand.
Nous nous sommes baladés, malgré la pluie persistante. Impossible de faire un tour en forêt, quel dommage. Air pur, verdure, oui je comprends que l'on ait envie de venir "prendre les eaux", et écouter des concerts. Beaucoup de boutiques de souvenirs sont tenues par des familles asiatiques, un clin d'oeil à notre petit 13ème arrondissement parisien !
Et nous l'avons trouvé le ciné ! mais oui, le Kino Slavia :
J'y suis entrée assez émue je dois dire, un jeune homme m'a accueillie très gentiment. Il parlait un peu anglais, cela tombait bien ! Et il aimait beaucoup la France précisa-t-il le visage éclairé. Il appréciait ma démarche, mais n'avait pas trop d'infos sur le Kino Slavia, ayant été embauché six mois auparavant. Mais il allait voir avec son boss qui avait sans doute des photos d'avant, je n'avais qu'à revenir le lendemain ! Je lui demandai l'autorisation de photographier une photo encadrée accrochée au mur :
Il s'agissait donc du Zentralkino de Marienbad avant la guerre. Celui qu'à connu ma mère. C'est dommage, le nom de famille de son oncle et de sa tante n'est pas indiqué, juste cette mention "Die Unternehmung", La Direction.
Je suis repartie toute contente, et le lendemain nous sommes bien sûr revenus en fin d'après-midi comme convenu. L'accueil a été très différent : l'air sombre et gêné, le jeune homme nous dit que selon le boss nous nous trompions, il ne s'agissait pas de ce cinéma. Il y en avait sans doute un autre avant la guerre, en haut vers le centre thermal. Malheureusement il avait brûlé. Le Kino Slavia avait été construit dans les années soixante, il était désolé. Il ne pouvait rien nous dire de plus, et nous avions même l'impression qu'il ne connaissait plus l'anglais... Bon, nous ne voulions pas lui faire perdre son travail, et nous incruster mais c'était assez difficile de le croire. Nous sommes partis en le remerciant. Déçus évidemment. Corbillo m'a rassurée : le bâtiment était ancien, il y avait eu des travaux certes, mais il n'était pas de construction récente.
J'ai pensé ensuite que le proprio du Kino pensait peut-être que nous venions réclamer quelque chose. J'ai lu que des associations de Sudètes réclamaient des compensations financières et qu'ils étaient assez virulents... Je ne vois pas d'autre explication. Mais j'aurais aimé le rassurer, l'oncle et la tante de Greta avait une fille donc une héritière ! Et nous ne sommes pas dans cet état d'esprit !
Plus tard, en prenant un verre je ne pouvais pas m'empêcher de penser : mais pourquoi Greta n'a-t-elle pas maintenu de liens avec sa famille ? Pourquoi n'a-t-elle pas au moins donné son adresse ? Sa famille n'avait pas été transportée de joie lors de la naissance de mon frère Robert en 1944 c'est sûr. Pourtant il l'avait accueillie avec lui. Elle avait une photo de Robert dans le bras de sa soeur Lotte très souriante. Mais après son arrivée en France, et son mariage avec mon père, pourquoi ne leur avait-elle pas écrit ? Pourquoi ce silence ?
En regardant les photos, un truc m'a traversé l'esprit. Il y avait quelque chose que je savais mais que j'avais enfoui, caché, exclu, refusé... Oui, finalement, je crois que cela me revenait tout doucement, et que je me sentais capable de l'admettre. Douloureusement. J'ai fini par trouver les mots, et voila ce que j'ai dit à Corbillo :
Maman avait dix-neuf ans, elle venait d'avoir un bébé avec un Français prisonnier de guerre. Sa cousine, fille de son oncle et de sa tante de Marienbad, ne pouvait pas avoir d'enfants... Ils lui ont dit : - Donne-nous ton bébé, donne-nous ton fils pour ta cousine qui est malheureuse. Toi, tu es jeune, tu auras des enfants plus tard, tu te marieras. Cet enfant tu n'en as pas besoin, et tu es toute seule pour l'élever. Tu ne peux pas nous refuser ça à nous. Il sera plus heureux avec nous. Il faut que tu comprennes, que tu aies du coeur.
Greta a refusé et s'est accroché à son bébé. La famille l'a mise à la porte. Elle est retournée à Leipzig avec mon frère, et a vécu des moments très difficiles.
J'ai compris tellement de choses durant ce voyage, c'est vrai j'aurais dû le faire plus tôt. Mais je crois que je n'étais pas prête, avant.
14:55 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note


