24.06.2009
Sylvette, les pâquerettes et les broussailles
Nous avions nos coins à fleurs : le petit cimetière pour les violettes à côté du puits, le chemin de la grève pour les jonquilles d'eau et les coucous, le sentier derrière les grandes maisons de l'avenue pour les petites pervenches et les boutons d'or.
Un jeudi après-midi de printemps, nous nous baladions en papotant Marielle et moi. Au fond d'un champ fermé par une barrière de piquets nous apercevions un tapis de fleurs. Pas de problème, comme d'habitude on soulève un peu le fil barbelé, et hop on se glisse en évitant la gadoue, et l'accrochage des vêtements. Accroupies côte à côte nous étions ravies de cueillir ces belles pâquerettes. Marielle m'informa, plus tard, elle deviendrait une "héroïne aux yeux souriants" comme dans le téléfilm qu'elle avait vu récemment ! Je trouvai l'idée romantique, oui très.
Tout d'un coup, elle me poussa du coude : - Regarde, là, y'a quelqu'un, ne bouge pas.
- Barrez-vous de là !
- Et puis quoi encore, on est en République ma vieille, les fleurs sont à tout le monde ! répliqua Marielle.
Sylvette avait jailli de la haie. Le regard dur et apeuré, longs cheveux tressés, un vieux pull informe sur une robe pas nette, les jambes griffées, des bottes en caoutchouc, un triste état. A côté d'elle, nous avions l'air de princesses. C'est dire.13 ans environ, elle habitait un hameau éloigné de la ville, et fréquentait l'école publique, nous ne la connaissions que de vue.
Je voulais partir, mais Marielle me retint - Attends, c'est bizarre, y'a quelque chose qui cloche.
Mon héroïne qui ne souriait plus demanda à Sylvette ce qu'elle faisait là.
- C'est pas vos oignons je vous dis, tirez-vous.
- Mais tu te planques, t'as de ennuis ? On peut t'aider non ?
Toujours prête à mordre, Sylvette finit par nous dire qu'elle s'était sauvée de chez elle, qu'elle n'y retournerait pas sinon sa mère la tuerait ! Oui, la tuerait. Sa tante et son oncle l'accusaient à tort d'un truc, y'avait pas de raison que cela retombe encore sur elle, et puis... Nous ne comprenions pas tout, elle s'énervait vite. Je lui demandai si son père pouvait la protéger, mais non, il n'habitait plus chez eux depuis, ben depuis qu'il était parti et puis c'est tout. Elle allait rester là pour la nuit, et partirait le lendemain matin en stop, elle savait où.
Marielle le décida, on allait la cacher, ce n'est pas possible de la laisser dormir dans les broussailles, non franchement, et s'il lui arrivait quelque chose hein ? Bon, chez elle non, il y avait trop de passage en ce moment, elle se tourna vers moi. J'étais d'accord et proposai à Sylvette de se réfugier dans le grenier au-dessus de l'écurie chez mes parents. On lui apporterait à manger en douce, le temps que son affaire se calme... Non, elle refuse, son cousin étant dans la même classe que mon frère, elle se méfiait. - Mais t'as tort tu sais, il ne dira rien s'il te découvre. - Non, non, je fais comme j'ai dit, je n'ai pas peur, grouillez-vous de partir !
Elle voulait bien de la nourriture, et de quoi se couvrir, et cela irait. Et puis elle avait son couteau, elle ne craignait rien. Elle le sortit de sa botte, et nous menaça de s'en servir si on ne la bouclait pas.
Bien, nous allions donc repartir toutes les deux, chacune dénicherait ce qu'elle pourrait. A tout à l'heure Sylvette on te rejoindra ici.
Marielle me retrouverait devant la porte verte chez moi, après cinq heures. Chacune de nos maisons avaient plusieurs accès, ce qui était bien pratique pour toutes nos combines.
Je trouvai facilement ce que je pouvais donner, et Marielle aussi. Mais hélas c'était compter sans la Sorcière : sa grand-mère qui guettait toujours dans les couloirs ! Elle attrapa Marielle qui tentait de sortir et hurla :
- Eliane, viens voir, vite, Marielle essaie de fuguer. Et elle n'a pas douze ans !
La mère de Marielle rappliqua et voyant le sac bourré à craquer exigea des explications. Marielle pleurait, bredouillait que ce n'était pas vrai, mais ne trouvait rien pour se justifier. Madame Eliane que j'aimais bien malgré ses sautes d'humeur, insista, et finit par comprendre : - Ce n'est pas pour toi, hein, c'est ça ? Pour qui alors ?
Ne voulant surtout pas trahir Sylvette, Marielle sanglotait la tête toujours baissée. - Bon maintenant, ça suffit , tu me regardes et on cause. Et toi Grand-Mère tu sors ! Madame Eliane ne céderait pas Marielle le savait.Toujours en pleurant elle raconta notre rencontre avec Sylvette. Et ne doutant de rien, demanda la permission d'aller lui porter le sac !
- Mais vous êtes folles vous deux ! Vous savez ce qu'elle risque à dormir dehors ainsi ? Une fille qui traîne toute seule, mais il peut tout lui arriver ! Je ne laisserai pas faire ça, crois-moi je sais de quoi je parle ! Non mais, allez on va chez elle !
Elle attrapa son viel imper, Marielle par le bras, et les voilà parties toutes les deux dans la vieille traction de Compagnon. Elle eut beau taper sur la porte, appeler, attendre un peu, personne ne se montra chez Sylvette. Silence total, y compris des voisins. Elle insista, insista. Aucune aide en vue...
Remontant dans la voiture, la gitane calée aux coins des lèvres, elle déclara : - On va chez les gendarmes. Paniquée, Marielle supplia, Non il ne faut pas y aller, non.
Cela n'amusait pas la Mère Eliane cette visite à la gendarmerie, elle savait les bruits qui circulaient sur elle, la vie agitée d'avant qu'on lui attribuait, la jalousie des femmes du quartier, mais là, elle n'avait pas le choix, il le fallait. Malgré l'accueil goguenard des gendarmes et leurs regards, elle tint bon, il fallait aider cette petite ! Marielle dut indiquer à contrecoeur l'endroit où trouver Sylvette. Et ils se mirent enfin en route.
Sylvette ne réussit pas à s'enfuir, et sa famille n'échappa pas aux explications musclées. La situation était à la fois plus grave et triste que nous le pensions nous dit la mère de Marielle plus tard le visage fermé.
L'idée d'avoir "trahi" Sylvette nous était insupportable, nous étions bouleversées. Marielle en tomba malade, inconsolable. Sylvette et son couteau s'invitèrent dans nos cauchemars...
Je n'ai jamais trop su ce qui s'était passé exactement. Sylvette revint dans sa famille, quitta rapidement l'école, parvint finalement à se sauver un jour. On l'oublia...
Vingt-cinq ans plus tard, sur le chemin du retour des vacances, nous fîmes une halte chez ma mère. Quelques courses au nouveau supermarché de la ville s'imposèrent. Au détour d'un rayon, je croisai une femme accompagnée de deux petits enfants. Elle n'avait pas changé, le regard clair et hostile, les cheveux longs tressés, les vêtements pas soignés... Sylvette me fixait l'air farouche, elle aussi m'avait reconnue. Je restai là, figée et silencieuse, accrochée à mon chariot. Sans un mot, elle se dirigea vers les caisses, et je repris mes esprits, lâchement soulagée. Plus tard, J'appris par mon frère qu'elle vivait avec un alcoolo qui la tabassait. A-t-elle fini par trouver la force de fuir à nouveau ?
00:20 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note



Commentaires
Poignant.
Écrit par : Otir | 24.06.2009
Ton enfance est un roman Fauvette et pas toujours très gai!
Écrit par : mab | 24.06.2009
Quelle tristesse en effet, que cette enfance détruite.
Mais en même temps, tu avais une vie vraiment incroyable Fauvette. On s'ennuyait moins à la campagne ma parole !
Écrit par : Valérie de Haute Savoie | 24.06.2009
une bien triste histoire,pauvre petite,pas gâtée par la vie...
bon we Fauvette
Françoise
Écrit par : Françoise Del | 24.06.2009
Il y en a qui sont vraiment poursuivies pas la malchance.
Écrit par : Catherine | 24.06.2009
Ton billet est très bien écrit, dommage que le sujet soit aussi poignant. Pauvre Sylvette, comme beaucoup elle n'était pas ée sous une bonne étoile. Merci pour ce récit souvenir.
Écrit par : TANETTE | 24.06.2009
Y a-t-il des degrés dans l'échelle du pire ? Que se serait-il passé si elle avait réussi à s'enfuir, la première fois ?
Un beau personnage de roman, cette Sylvette. Dommage que sa vie soit si poignante.
Écrit par : Anne | 24.06.2009
Ces trucs de gosses qui tentent de rassembler de quoi aider l'un d'eux, ça me rappelle des choses (mais en moins grave, plus ponctuel, plus léger).
Ces genres d'apprentissages, certes un peu rudes mais de bonne débrouille, manqueront sans doute à nos petits citadins cloisonnés, adultes de demain.
Écrit par : gilda | 24.06.2009
Je comprends le désespoir de cette Sylvette. Il existe des personnes qui ne s'en sortent pas dans la vie et qui vont vers leur bourreau. A quoi c'est dû ? En tous cas, tu as fait ton devoir d'être humain.
Écrit par : tajmahal | 24.06.2009
et combien y en a-t-il encore de ces histoires si tristes, j'en ai tant connues ! En tout cas, vous aviez du cran, toi et ton amie...
Écrit par : saperli | 24.06.2009
pourtant, aujourd'hui la mode est plutôt: "ah, nous ne savions pas, nous n'avons rien vu..;et patati et patata ......
Écrit par : patriarch | 24.06.2009
Les coins à fleurs... cette expression me ramène tout droit 40 ans en arrière ... on avait aussi des coins à papillons.
Tout ceci me semble appartenir à un autre monde, à une autre vie, et pourtant, les sensations sont toujours intactes : le soleil plus brillant, les fleurs plus nombreuses, les couleurs plus vives.
Merci de ressusciter tout cela, au-delà de l'histoire de Sylvette (ici aussi il y avait des Sylvette... tu le sais, parce que nous étions là où on voit et rencontre des Sylvette, à la lisière...)
Écrit par : samantdi | 24.06.2009
Ce texte me touche beaucoup... c'est à peu près l'Histoire sordide de ma Maman... tabassée dès sa naissance par sa mère, puis malheureuse en mariage, et elle est encore là, à souffrir avec son rustre de mari... une ombre immense à mon bonheur...
Écrit par : Pralinette | 24.06.2009
Effectivement ce n'est pas très gai, je suis bien d'accord avec vous.
Je crois que nous avons pris conscience de notre vulnérabilité Marielle et moi à ce moment-là, en tant qu'enfant. L'adulte en a pris un sacré coup à nos yeux.
Car personne n'a parlé de Sylvette ou s'est intéressé à elle (à part la mère Eliane mais elle était un peu trop "différente").
Sylvette ne comptait pas, c'est ce que nous avons retenu, et cela a été un vrai choc. Une grande souffrance.
Pendant longtemps, vivre à la campagne a été pour moi synonyme de solitude, violence, pauvreté, angoisse... J'ai vraiment voulu fuir, sans vouloir admettre que cette violence existait aussi en ville. Non j'imaginais un autre monde, plus souriant et "normal". Ailleurs cela ne pouvait qu'être que mieux, tellement mieux.
Pralinette, je t'embrasse. (Mais les autres aussi bien sûr !)
Bon allez, promis la prochaine fois je vous raconte un souvenir marrant !
Écrit par : Fauvette | 24.06.2009
Dans ton billet sur la soeur de Marielle, je notais que ces histoires me rappelaient celles de la famille voisine de ma maison d'enfance. Je le redis aujourd'hui !
Et c'est d'autant plus vrai qu'il y a quelques jours je suis allée à la réunion d'anciens élèves de mon école primaire. J'y ai retrouvé des enfants de cette famille. Comme chez Marielle, le bonheur ne les a pas rattrapés !
Comme toi, je suis partie de là-bas en direction de la capitale croyant que ce serait moins "sordide" en ville !
Mais finalement je retrouve avec plaisir la campagne quelques années plus tard :)
Écrit par : Madeleine | 24.06.2009
Tu devrais écrire un roman sur ton enfance !
Écrit par : karmara | 24.06.2009
Fauvette, ce que tu dis sur "j'imaginais un autre monde, plus souriant et "normal" ", sais-tu que c'est exactement cela qui m'a motivée à faire un blogue au fond ?
Écrit par : Otir | 24.06.2009
@Samantdi : oui, tu as tout à fait raison. Tu as trouvé le mot juste : "à la lisière", c'est exactement ça ! Merci. C'était le mot que je cherchais ! J'ai presqu'envie de changer le titre. Nous étions en effet à la lisière, à la lisière de tout.
@Madeleine : on se comprend bien alors ! Ah je te rassure, il m'a fallu un certain temps, mais je me suis réconciliée avec la campagne, et le monde en général !
@Otir : tiens, tiens, tu vois, nous fonctionnons un peu pareil !
Écrit par : Fauvette | 24.06.2009
Comme les souvenirs comme celui-ci restent vivaces... malheureusement. Puisse leur écriture soulager le poids de tes découvertes sur la noirceur humaine.
Et quelle maîtrise dans la manière dont tu la racontes ! Rien de trop.
Écrit par : ada | 24.06.2009
Cela me rappelle plein de souvenirs. ceux que tu racontes, je ne les connais pas mais ça doit être des cousins de ceux que j'ai côtoyés, à l'école ou au collège, quand nous vivions en Charente.
Écrit par : Akynou | 25.06.2009
Une amie de ma grand'mère avait résolu le problème de façon efficace grâce aux mauvais conseils de cette dernière.
Mariée à un type qui la battait à chaque fois qu'il avait un coup dans le nez, cette amie avait un soir attendu qu'il soit plongé dans son sommeil cuiteux, l'avait cousu à petit points aux draps et les draps au matelas.
Elle attendit le lendemain qu'il se réveille et après lui avoir rappelé la volée qu'il lui avait collée la veille, elle lui en colla une à son tour avec une poële en fonte.
Une telle raclée, que, rendu prudent par une douloureuse expérience, il ne la battit plus jamais.
Ma grand'mère raconta l'hisoire à mes parents (sans doute avec des arrière pensées) et à mes soeurs et moi (sans doute à titre de conseil...).
Du coup j'hésite à battre Heure-Bleue.
Écrit par : le-gout-des-autres | 25.06.2009
Je ne crois pas à son départ malheureusement on n'échappe pas à son destin...
Écrit par : heure-bleue | 25.06.2009
Oui c'est troublant de voir comment certains, certaines n'échappent pas à une destinée qui semble écrite d'avance. Mais il y a aussi des contre exemples, non ?
Merci pour cette histoire, Fauvette !
Écrit par : martinecarol | 25.06.2009
C'est très poignant Fauvette
Comment peut-elle échapper à un destin qui semble écrit d'avance...dur dur
Écrit par : Coumarine | 26.06.2009
J'ai imprimé tes dernières notes pour les lire tranquillement sur papier, ce matin : je sais, pour toi ce ne doit pas être toujours très facile de parler de ces vieux souvenirs parfois douloureux : pour toi ça doit être une sorte d'exorcisme... Mais ces lectures, pour moi, sont un pur bonheur : merci, Fauvette.
Écrit par : Pablo | 07.07.2009
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