16.02.2009
On gardera notre manteau
La famille de Lydie était une des plus riches de la ville. Mais eux aimaient le montrer, étaler leur train de vie contrairement à la plupart des gens aisés du coin. Ils occupaient une grande demeure orgueilleuse entourée d'un parc immense, avaient les plus grosses voitures, les plus beaux vêtements à la dernière mode. Tout, ils avaient tout de plus beau et de plus cher. Lorsque la mère de Lydie venait la chercher à l'école, elle garait sa grosse bagnole juste devant l'entrée, faisait claquer ses hauts talons sous le préau tout en retenant le col de son manteau de fourrure. Et elle se ruait sur Soeur Directrice qui ne pouvait que l'écouter. Normal, son mari faisait tant pour l'école, et les travaux de la chapelle.
Lydie et moi étions dans la même classe depuis la maternelle. J'aimais bien cette fille un peu boulotte, sa gentillesse et son énergie. Lors de nos parties de balle au camp à la récréation, elle poussait de tels rugissement de plaisir en cas de victoire que je jubilais ! Elle était amicale et chaleureuse, pas chichiteuse, on s'entendait bien ; même si nous savions bien que les Soeurs n'appréciaient pas trop notre copinage. Il faut dire que les filles de notables la snobaient un peu, comme leurs parents le faisaient à leur niveau. Trop "fille de parvenus" certes, mais aussi trop nature, pas assez portée sur les études et la religion, enfin pas dans leurs normes.
Lydie parlait beaucoup, racontant sa vie familiale, se vantant, elle avait l'habitude de dire "Chez moi, on a", et elle disait un gros frigo, une grosse télé, des bonnes, et ceci et cela. Un jour à la récré elle nous parla de sa salle de jeux, plus petite que celle de son frère, mais tellement bien installée... Et j'y joue le jeudi, j'ai un petit théâtre en bois, et je... - Et puis nous avec Fauvette, on a monté une troupe de théâtre en vrai, nous ! Répliqua Marielle. Silence surpris de Lydie qui en resta la bouche ouverte. Et Marielle continua inventant au fur et à mesure. J'avais envie de rire en pensant à nos petites séances dans le sous-sol de sa maison, où pour la joie des mômes du quartier nous imitions nos voisins et voisines. Une troupe, elle en avait de bonnes cette Marielle ! Je compris tout de suite qu'elle préparait un coup : elle avait sa petite tête de fille sûre d'elle, celle qui connaît tout, et à qui on ne la fait pas. Lydie tomba rapidement dans le piège, et lui tourna autour...
Un jour Marielle m'annonça que le jeudi suivant nous étions invitées à aller jouer chez Lydie. Pour moi c'était non, pas possible, jamais nous n'étions invitées loin de nos rues à nous, et jamais nous n'étions allées chez des riches. Abandonne cette lubie Marielle, d'abord on ne peut pas y aller comme ça, avec nos blouses, je suis sûre que Lydie a des tenues spéciales pour le jeudi. - Pas grave soutint Marielle, on gardera notre manteau, ça cache bien la misère le manteau ma mère le dit toujours, et on se peignera bien. Je finis bien sûr par céder.
Et un jeudi après-midi, nous voilà parties toutes les deux. Arrivées devant la grille, bêtement nous appelions Ly-die ! Ly-die ! au lieu de sonner, c'est le jardinier qui vint nous dire, Mais il faut sonner voyons, qu'est-ce qui vous prend ? - Euh c'était convenu comme ça avec Lydie, mentit Marielle avec aplomb, nous sommes ses invitées du jeudi après-midi. Une bonne habillée de blanc et bleu arriva, et nous accompagna jusqu'à la salle de jeux. Lydie nous accueillit avec beaucoup de plaisir, et nous fit la visite guidée de son domaine nous détaillant tous ses jouets - ils sont tous très chers ma mère va les acheter à Bordeaux ou les commande à Paris. J'avais l'impression d'être dans un magasin tellement il y en avait, mais curieusement je n'avais pas trop envie de jouer, cette profusion m'étouffait un peu. Marielle souriait aux anges, et exprimait son admiration. Nous nous installâmes avec les familles de poupées, et je commençai à me détendre. La bonne vint demander où et quand elle devait servir le goûter, Tout à l'heure dans la cuisine Marthe, je vous le dirai.
Tout d'un coup, la mère en fourrure rentra brutalement dans la pièce, l'air contrarié. - Ah c'est donc ça, et qui sont ces demoiselles ? Je laissai à l'habile et jolie Marielle le soin de nous présenter, et me contentai de sourire de mon air le plus poli. Marielle eut beau déployer tout son charme, et cligner des yeux, il ne ne semblait pas agir.
- Bon Lydie, tu files goûter à la cuisine, et moi je vais les raccompagner. - Mais Maman... - File tout de suite !
La mère nous entraîna dans les allées du parc jusqu'à la grille où elle nous dit : - Ce n'est pas la peine de revenir ici, ne revenez pas. - Euh, Au revoir Madame. Mais elle avait déjà claqué la grille !
Sur le trottoir, on se regarda et on éclata de rire ensemble ! Nous n'arrivions même pas à nous arrêter ! Et Marielle le décida tout de suite, oui elle le tenait son personnage de méchante en manteau de fourrure, ah qu'est-ce qu'on allait bien rire d'elle dans le sous-sol, non mais... Oui on allait bien se poiler... Et toc !
Le lendemain à l'école, aucune de nous trois ne fit allusion à notre après-midi raté. Chacune avait compris. Mais cela ne nous empêcha pas de continuer à jouer ensemble cette année-là, à la récré. Le reste c'était une histoire de grands. Nous n'y pouvions absolument rien.
00:57 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (32) | Envoyer cette note



Commentaires
Incroyable non ? Imaginer un tel clivage !
Je me demande ce qu'est devenue cette débrouillarde et rigolote Marielle. Tu as eu des nouvelles d'elle une fois que vous avez quitté l'école ?
Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | 16.02.2009
Encore un joli récit, je suis devant la grille avec vous 2 et je fais des parties de balle au camp mais je ne prends pas Lydie dans mon équipe.
Ecrit par : mab | 16.02.2009
Sourires !!! Bien jouer aussi. J'avais 19 ans quand une amie m'invita à venir chez elle un dimanche dans la soirée après mon match de rugby.
Je ne savais pas ce que faisaient ses parents, mais quand je suis entré,que j'ai vu tous les invités sur leur 31, qui parlaient theâtre et autres "joyeusetés" pour moi, j'ai vite compris que nous n'étions pas du même milieu. Ce que je lui dis le samedi suivant, à mon retour du chantier.
Depuis ce jour là, j'ai toujours fait attention à nager dans le bain où j'étais né !!! Rires !! Belle leçon à cet âge !!
Bises.
Ecrit par : patriarch | 16.02.2009
Quelle pimbêche cette bonne femme ! elle aurait mérité que vous fassiez pipi sur le tapis, que vous renversiez un beau vase en cristal, que sais-je encore ! mais c'est vrai qu'à cet âge-là, on n'a pas ce vice :)
Comme quoi les adultes sont trop trop tordus, il faut qu'ils relisent le Petit Prince...
Biz ma Fauvette.
Ecrit par : Pralinette | 16.02.2009
Et qu'est devenue Lydie aussi ? Tu es obligée de te renseigner si tu ne sais pas :)
Ecrit par : Madeleine | 16.02.2009
Il y a ceci de joli dans les camaraderies de cour de récré, que même si on sait qu'"on est pas du même monde", on peut choisir de s'en foutre et en en riant, encore !
Ecrit par : Anne | 16.02.2009
Pauvre Lydie, d'avoir eu des parents riches a généré chez elle l'isolement. Les jouets ne remplacent pas l'amitié.
Ecrit par : tajmahal | 16.02.2009
Je me souviens qu'une fois, j'avais été invitée chez une fille de ma classe dont les parents avaient de l'argent (beaucoup). Quelle stupéfaction en découvrant tous ses jouets, les sentiments que j'éprouvai alors me reviennent en lisant tes lignes : émerveillement mais aussi impossibilité de jouer avec, j'étais saisie !
Pour ma part, j'ai été bien accueillie, quoiqu'avec une certaine condescendance dont je me souviens encore...
Ecrit par : samantdi | 16.02.2009
J'ai eu le rôle inverse, de la petite fille riche en Afrique, avec sa copine très pauvre... Mais mes parents l'ont toujours accueillie avec gentillesse heureusement.
Je me souviens de sa gêne quand sa mère l'envoyait me demander des citrons du citronnier et que je transformait cela en jeu où nous en amassions une pleine bassine pour tout le quartier !
Aujourd'hui encore nous sommes restées en contact même si nos vies ont inévitablement pris des directions très différentes, à commencer par 5000 kms de distance...
Ecrit par : Tili | 16.02.2009
Ces clivages font mal.... quel que soit le côté de la clôture où on se trouve !!!
Dommage.... j'ai toujours aimé aller nager dans d'autres eaux que les miennes !!!
Ecrit par : liaht | 16.02.2009
cette histoire me met mal à l'aise comme je l'aurai été enfant dans une telle situation.
Ecrit par : saperli | 16.02.2009
C'est aujourd'hui que la brutalité de notre éviction me choque et me dérange.
Alors que j'étais plutôt soulagée de partir de chez Lydie, même si je pensais que cela aurait pu être fait de façon plus aimable. Je savais bien que nous n'avions rien à y faire !
Il y avait des familles qui m'attiraient mais celle-ci pas du tout... C'est plutôt triste pour eux aussi en fait...
Ne vous inquiétez pas, Lydie a épousé un homme bien nanti, et a repris le flambeau des vêtements luxueux chers à sa mère ! Mais depuis la 3ème je n'ai plus jamais eu de contact avec elle. Ni cherché à en avoir.
Quant à Marielle dont je parlais dans un billet précédent, elle s'est mariée elle-aussi, mais n'a pas eu beaucoup de chance quelques années plus tard. En fait je sais qu'elle demande de mes nouvelles à mon frère, et il nous est arrivé de partager un café ensemble. Elle a beaucoup souffert ces dernières années, mais reste toujours une fille espiègle.
Ecrit par : Fauvette | 16.02.2009
Pas facile d'oublier d'où on vient... et c'est vrai toute la vie, je trouve. Mais on ne le vit pas toujours comme un handicap mais bien plus souvent comme une chance ! Qu'en dis-tu Fauvette ?
Ecrit par : martinecarol | 16.02.2009
Combien d'amitiés enfantines sont gâchées par la c------e des adultes !!!!
Ah la la, heureusement que les enfants relèvent le niveau !!!
Ecrit par : Teb | 16.02.2009
Pauvre gamine, elle devait s'ennuyer malgré l'argent de ses parents...
Ecrit par : heure-bleue | 17.02.2009
oui mais on s'amusait mieux dans les maisons sans salle de jeux, non ? Il y avait plus d'imagination.....
Ecrit par : Miss Zen | 18.02.2009
Chère Fauvette, mon aventure hier fut presque la même, à l'envers.
La petite fille, que je conduisais à l'école avec mes enfants. Dans la petite chambre de la cité, aux légos ils jouaient.
Et hier, lors de ma visite chez l'Ophtalmo, trente ans après.
La chef de clinique, c'était elle
Ecrit par : Christian | 18.02.2009
Très jolie histoire :-)
C'est super d'en avoir ri, toutes les deux sur le trottoir, de ne pas vous être senties humiliées;
C'est la force (la vraie, pas l'aveugle brutale destructrice)
Ecrit par : céleste | 18.02.2009
Chère Fauvette, j'espère que tu réuniras un jour toutes ces "peintures" de ton enfance dans un recueil, un film pourquoi pas ?...
Ecrit par : Traou | 19.02.2009
C' est étonnant de lire ce billet alors, que ce matin même je parlais justement de ce sujet....il m' arrive encore de garder le " manteau " en présence de certaines personnes ....
Ecrit par : Boutoucoat | 19.02.2009
"Mais cela ne nous empêcha pas de continuer à jouer ensemble cette année-là, à la récré. Le reste c'était une histoire de grands."
Belle conclusion !
Quant à la grande s...i j'ai bien compris, elle souffrait de ne pas être admise chez les pure malt. Ça me rappelle le mariage d'un copain prolo, et la tronche que tirait la "belle" famille toute au long de la journée. Six mois après, c'est ellle qui se faisait tirer la tronche car leur fils avait visé (et obtenu) la marche du dessus. Ce qu'on a pu en rire, avec le copain !
PS Je signe avec Traou !
Ecrit par : PMB | 19.02.2009
Quelle délectation, encore une fois, de te lire ! C'est très émouvant, précis, beau, vif, ce que tu écris.
Ecrit par : Pablo | 20.02.2009
Les leçons de la vie...
Certaines âpres, d'autres au goût de miel...
Toutes inoubliables, tu as raison et tu le dis si bien !
Bises et bonne journée Fauvette.
Ecrit par : gazelle | 20.02.2009
Merci !
Je vais continuer, je ne sais pas où tout cela va me mener, on verra bien !
Ecrit par : Fauvette | 20.02.2009
J'ai jamais connu cela, et je pensais naïvement (peut être, surement...) que c'était uniquement dans les histoires !
J'avoues être... stupéfaite par ton récit !
Tu as une très belle plume !
Ecrit par : Pim's | 20.02.2009
Oui, tu as une très belle plume et j' en connais une autre .....belle plume à quelques centaines de mètres de mon penty ! celà fait une belle paire de plume que j' aimerais voir réunies et ....bientôt une troisième ....Traou , oh là, là, je vais devoir enfilé le " manteau " !!!
Ecrit par : Boutoucoat | 20.02.2009
Cette histoire me serre le coeur. Je n'ai pas d'expériences de ce genre et surtout, si j'étais assez gâtée, mes parents étaient généreux et n'ont jamais refusé de recevoir les camarades que j'invitais de quelque milieu qu'il soit !
Mais je suis sûre qu'ils auraient peu apprécié la famille de Lydie...
Ecrit par : lakevio | 21.02.2009
Bonjour,
Merci d'aller voir mon dernier post...
Bise
Ecrit par : Maky | 21.02.2009
Ma chère Fauvette, c'est avec plaisir que je retrouve ton blog. J'avais arrêté un temps de lire les blogs. Ces retrouvailles me font bien plaisir.
A très bientôt
Ecrit par : Elod | 22.02.2009
Quelle puanteur ce snobisme bourgeois rejetant !
Il est possible que du côté de notre branche maternelle, similaire par l'aisance, ça se soit passé ainsi. Je pense que j'aurais difficilement supporté, je n'en ai jamais été témoin mais Georgia nous a souvent raconté des anecdotes tout aussi rejetantes.
Ecrit par : Pénélope | 22.02.2009
toujours des portraits aussi vrais et juste ! Tu es vraiment une croqueuse de personnages ... sourire
Ecrit par : paysanheureux | 23.02.2009
Triste et amusant à la fois...
Ecrit par : Chondre | 23.02.2009
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