27.01.2009
La soeur de Marielle
Le jeudi après-midi j'allais souvent regarder la télévision chez Marielle. Viens-donc disait-elle, ma mère est de bon poil, on regardera Thierry la Fronde hein (ou Zorro ?). Je grimpais les marches du perron de leur maison, fierté de sa mère, et gratouillais à la porte. T'as pas amené ton frère me demandait souvent Marielle ? Michel était copain d'un de ses frères, et tous ensemble on faisait une bonne équipe. Nous n'avions même pas besoin de nous parler, on se regardait, on se comprenait. La télé se trouvait à un bout de l'immense salle à manger, nous nous blotissions tous sur le sofa fatigué, loin au fond de la pièce. Sinon vos yeux seront abîmés, nous disait-on. Oui les rayons vont vous rendre aveugles répétait la grand-mère qui vivait au dernier étage de la maison. De temps à autre, elle descendait de son perchoir, et l'air mauvais traversait la salle essayant de nous gâcher les meilleurs moments de nos émissions. Tu vas voir elle va dire qu'il faut aller ramasser de l'herbe aux lapins nous chuchotait Marielle, ou faire nos devoirs. Nous tentions d'ignorer son passage, faisant bloc serrés les uns contre les autres. Je pensais Quelle vieille chouette mais ne le disais pas, c'était leur grand-mère... Mon frère avait une présence apaisante pour tous les membres de la maison, sa gentillesse, sa bonne humeur sans doute, la grand-mère trouvait qu'il avait une bonne influence sur le frangin terrible de Marielle. Parfois, et brutalement, des cris venaient de la cuisine, des bruits de vaisselle cassée, les portes claquaient, des sanglots nous parvenaient. Mon frère et moi nous rechaussions vite, sentant notre présence gênante et indésirable. Tu nous raconteras la fin du feuilleton ? Mais déjà Marielle et ses frères le regard en-dedans ne nous entendaient plus, le plus jeune pleurnichait en silence, l'autre se recroquevillait en se tenant les genoux, et Marielle tremblait en murmurant Si ça se trouve ils vont nous coller à l'Assistance, c'était sa hantise. La fête était finie, nous filions en douce, - ça va s'arranger, Je repasserai tout à l'heure tu sortiras sur le perron hein Marielle ? Oui, oui, d'accord.
Marielle était fluette et fragile, moi je la pensais solide, mais nerveusement elle ne tenait pas toujours le coup. Elle en jouait aussi parfois, pour se venger. Tu vas voir, tu ne le diras pas, mais demain je serai certainement malade, ça leur apprendra. Le médecin disait que c'était nerveux, qu'il fallait l'envoyer au sanatorium mais sa mère ne l'entendait pas ainsi. Marielle racontait toujours des tas d'histoires extraordinaires, drôles ou tragiques qu'elle inventait. Comme ça, exprès. Parfois, les gens la croyaient, cela faisait des pataquès et des fâcheries entre voisins. Marielle gardait son petit air supérieur et jouait les malades des nerfs. Personne ne savait trop quoi penser, moi je lui disais Arrête, tu vois bien que cela te fait une mauvaise réputation. - Ben si tu crois que c'est facile maintenant avec mes nerfs fragiles, hein ? Ils l'ont bien cherché.
Un matin en partant à l'école, nous marchions tranquillement, et la voilà qui prend son air mystérieux et m'annonce : Tu ne devineras jamais qui est venu chez moi hier soir. - Dis-le, vas-y, et commence pas à faire des salades hein, pas avec moi.
- Oh si c'est comme ça, je ne vais rien te dire alors.
- Mais si, tu sais bien, moi je sais quand tu mens, allez raconte.
- Eh bien hier soir, hier soir on était en train de finir de manger. Et puis quelqu'un a frappé à la porte, celle du perron. On devinait deux personnes à travers la vître. Et si tu savais, si tu savais...
- Ben comment veux-tu, je n'y étais pas moi.
Et elle me raconta qu'une jeune fille de 18 ans et un jeune homme tout timide étaient entrés. Et la fille avait dit à la mère de Marielle :
- Madame, excusez-moi de vous déranger, je suis votre fille. Votre grande fille.
Elle s'était approchée tout doucement, une jeune fille brune, aux cheveux très courts, un peu ronde, le regard vif, et avait dit :
- Madame, je suis votre fille et j'ai besoin de vous, je m'excuse Madame. Oui je m'excuse de vous déranger en famille.
Et c'était vrai. C'était sa fille aînée qu'elle avait laissée à son mari en s'enfuyant un an après leur mariage. Elle ne l'avait jamais revue, avait eu d'autres enfants sans divorcer, et sa vie n'avait fait que se compliquer et empirer de ville en ville. Elle vivait depuis trois-quatre ans dans notre quartier.
La jeune fille attendait, la mère s'était mise à pleurer là debout sans bouger, les enfants ne savaient pas quoi faire, ils s'approchaient tout doucement de leur grande soeur, le jeune homme restait en retrait, la grand-mère soutenait sa fille, l'air sévère. Assis, Le compagnon de la mère fixait son assiette en silence. L'air était devenu lourd, irrespirable, l'attente insupportable.
Et le compagnon s'était levé, avait tiré une chaise et dit à la grande soeur Asseyez-vous Mademoiselle. Tout le monde ou presque sanglotait, on ne savait plus si c'était la joie, la peur, l'incompréhension, la surprise.
La grande soeur avait 18 ans, presque 19, et elle voulait, elle devait se marier avec le jeune homme qui lui tenait la main, bon enfin, elle était enceinte, et vous savez Madame, je suis mineure, vous êtes toujours ma mère, et j'ai besoin de votre consentement, et si vous vouliez bien signer les papiers...
Je m'étais arrêtée sur le trottoir, avais posé mon sac, Non Marielle c'est pas vrai, tu as une grande soeur et tu ne la connaissais même pas, et tu vas être Tata ? Tu me le jures ? - Oui elle le jurait, c'était vrai. Alors ça, alors ça, mais qu'est-ce que vous allez faire ? - Ben, je ne sais pas, mais si je ne suis pas invitée à son mariage, je me tue !
Marielle ne s'est pas tuée, sa soeur s'est mariée. Et la vie a continué...
00:23 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note



Commentaires
Que c'est bien écrit... Et en même temps, une fille trop jeune enceinte qui est mère d'une fille trop jeune enceinte qui est mère d'une fille...
Il y a une mécanique troublante qu'il serait important de savoir briser.
Ecrit par : Moukmouk | 27.01.2009
Triste histoire, triste vie sans doute pour cette mère qui a abandonné sa fille et belle réaction du compagnon.
Ecrit par : mab | 27.01.2009
En tout cas, tu as su tenir tes lecteurs en haleine !!!!!
Bonne journée :**
Ecrit par : patriarch | 27.01.2009
Les secrets de famille ont la peau dure... et sèment le trouble partout quand ils sont dévoilés !
Belle histoire Fauvette, comme toujours !
Ecrit par : liaht | 27.01.2009
Tout le long du billet, j'ai eu peur pour Marielle, dis donc. Je suis bien contente de ce "happy end" (compte tenu de ce que la vie fait des suites heureuses, donc relativement happy, mettons !).
Ecrit par : Anne | 27.01.2009
Joliment raconté, cette tranche de vie....J'y retrouve un peu de mon enfance !
Ecrit par : Tatami | 27.01.2009
J'avais peur pour Marielle et plus finalement la vie continue, on tient à sa peau..
Ecrit par : heure-bleue | 27.01.2009
oui, ça me rappelle quelques histoires de mon enfance, l'ambiance familiale surtout. Tout se savait et se colportait, mais quand on était témoin de ce genre de scène, celle des parents qui se disputent, dans sa famille ou dans celle des copines, combien cela nous marquait ! Tiens, tu racontes avec tellement de réalité que j'en suis toute "retournée " comme disait ma grand-mère.
Ecrit par : saperli | 27.01.2009
Ton billet me rappelle les histoires de ma voisine Edith !
J'allais aussi regarder la télé chez elle et écouter les Beatles :) Une famille compliquée un peu comme celle de Marielle et beaucoup de douleurs ...
Ecrit par : Madeleine | 27.01.2009
J'adore te lire Fauvette !
Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | 27.01.2009
J'envie ta facilité à raconter tes souvenirs que j'adore lire. Merci.
Ecrit par : TANETTE | 28.01.2009
Le compagnon a bien assuré là ! un brave homme quand même !
Et cette Marielle, quel caractère ! sais tu ce qu'elle est devenue ?
Merci pour ce récit si bien écrit.
Ecrit par : Pralinette | 28.01.2009
C'est vrai l'histoire de Marielle (et de sa famille) est plutôt poignante. Même si nous avons vécu de très bons moments ensemble, comme tous les enfants nous pouvions être insouciants et joyeux.
L'histoire ne s'arrête pas là bien sûr, je crois que je raconterai d'autres souvenirs...
Comment vous dire, lorsque je pense à Marielle, je suis émue et en rogne à la fois : elle était très jolie, intelligente, fine... Je ne l'ai jamais perdue de vue, même si nous ne sommes pas en contact direct.
J'aurais aimé vous dire que le bonheur les a enfin touchés, mais l'histoire ne s'est pas écrite ainsi.
Ecrit par : Fauvette | 28.01.2009
C'est fou, comme nos vie deviennent des romans. Cela donne envie de bien écrire.
Et le dernier commentaire : ... "Mais non, mis non, c'est pire"
Nous tient en haleine.
On attendra.
Ecrit par : Christian | 28.01.2009
Ce que je pense de Marielle, tu l'écris dans ton commentaire : "Comment vous dire, lorsque je pense à Marielle, je suis émue et en rogne à la fois : elle était très jolie, intelligente, fine... Je ne l'ai jamais perdue de vue, même si nous ne sommes pas en contact direct."
Nous sommes nombreux à avoir connu "Marielle", celle à laquelle je pense s'appelait Sophie, elle était arrivée du Nord avec son père qui travaillait à l'usine, sa mère avait disparu dans la nature... Elle se rongeait les ongles jusqu'au sang.
Ecrit par : samantdi | 28.01.2009
oui, nous avons hâte de connaitre la suite
Ecrit par : Françoise Del | 28.01.2009
Merci Fauvette.
Il est des choses, même dites, même anciennes, qui ne peuvent être oubliées et nous renvoient à notre propre ressenti, à notre histoire ...
Des peurs sont toujours là, un peu refoulées, parfois, mais jamais disparues.
A bientôt ...
Ecrit par : midolu | 28.01.2009
Quand j'ai lu ta belle 'estampe' hier, j'aurais parié qu'il s'agissait d'un 'happy end' ; mais dans la vie les 'happy endings' sont toujours provisoires : c'est dommage, mais comme tu dis, la vie qui a continué... et n'a pas su briser la 'mécanique troublante' dont parlait Moukmouk...
Ecrit par : Pablo | 28.01.2009
Continue, Fauvette, à tirer le fil de ta pelote de souvenirs. Ces récits font écho, résonnent en nous...
Et chantent si juste...
Ecrit par : martinecarol | 28.01.2009
c'est poignant l'histoire de Marielle et de sa soeur. mais tu nous annonce pire...
Ecrit par : Coumarine | 28.01.2009
Ouhla, dur.
Ecrit par : Chondre | 29.01.2009
J'ai modifié mon commentaire ci-dessus, non pas parce que ce que j'ai écrit est faux, mais la brutalité des mots m'a frappée ce matin... Et je ne voudrais pas peiner certaines personnes, on ne sait jamais...
Merci à tous.
Ecrit par : Fauvette | 29.01.2009
Modifie alors aussi le mien parce que je citais le tien...
Ecrit par : samantdi | 29.01.2009
@Samantdi : oui merci, c'est fait !
Ecrit par : Fauvette | 30.01.2009
Fauvette, ton récit est tellement vivant, naturel, poignant...
Il a éveillé comme toujours en moi des tas de souvenirs à commencer par le jeudi après-midi...
Ecrit par : céleste | 30.01.2009
Ah les histoires de famile ! On les traîne de génération en génération, fardeau parfois....épilogue heureux ou malheureux il faut faire avec !
Souvenirs, comme toujours, bien racontés chez Fauvette.
Ecrit par : Pénélope | 30.01.2009
Je m'attends pour la suite à de biens durs épisodes... La vie ne gâte pas tout le monde. Ville ou campagne. N'importe où !
Ecrit par : gazelle | 31.01.2009
Il est vrai ton beau récit ? Sourire Fauvette, continue !
Ecrit par : paysanheureux | 31.01.2009
Mais elle m'avait échappée, cette histoire-là. Tu as le don de traduire avec exactitude des émotions au travers de petits détails, comme ce regard de la grand-mère sur les deux "oiseuses", ces chaussures qu'on remet précipitamment... on en oublie presque le côté un peu sinistre de l'histoire.
(fichtre, tu es un réservoir à histoires, toi, on pense que tu nous as tout dit, et non, il y en a encore des dizaines !)(rassure-moi, il y en a encore !?)
Ecrit par : telle | 09.02.2009
Merci Telle. Tu sais j'ai tiré un fil, et voilà, les souvenirs reviennent... Alors je raconte !
Ecrit par : Fauvette | 11.02.2009
Pourvu que ton fil soit très long, Fauvette, pourvu qu'il ne s'arrête pas !
Ecrit par : Oxygène | 15.02.2009
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