07.01.2009

Les Tartelettes aux abricots

Nous avions des cours et des jardins, et la campagne pour jouer, mais nous aimions aussi beaucoup aller jouer au parc du Château de notre petite ville. J'avais 8 ou 9 ans, et l'été avec trois copines nous y faisions d'interminables parties de cache-cache, nous adorions dévaler les pentes des douves, faire des roulades sur le gazon bien entretenu, hurler de rire sur les balançoires...  Nous escaladions la butte de la sirène des pompiers dérangeant parfois des amoureux blottis l'un contre l'autre. Nous regardions la ville par les meurtrières des tours nous imaginant princesses ou même reines. C'était épuisant de bonheur et d'excitation !

Un après-midi d'été, nous avions gagné une bataille contre des garçons et filles d'un autre quartier décidés à nous chasser de notre tourelle, nous nous reposions à l'abri d'un grand arbre, l'une couchée sur un banc, les autres sur l'herbe. Marielle était allée chercher à boire à la fontaine, et déclara qu'elle avait faim, mais faim ! Oui, mais si je retourne chez moi ma mère ne voudra jamais me laisser ressortir soupira Catherine. Ah mais qu'est-ce qu'on a faim, on ne va pas manger des feuilles tout de même !

Une formidable idée me traversa l'esprit ! Venez avec moi, vous allez voir... Et nous voilà trottinant vers la pâtisserie Lamarque en haut d'une petite rue tout près du Château. La pâtissière en chignon et blouse blanche nous accueillit sans surprise, ma famille s'offrait le luxe de temps à autre d'un bon gâteau, elle me connaissait. Tout était bon et même excellent chez eux. La boutique était très chic, de bon goût, l'ambiance feutrée et bourgeoise. Je demandai quatre tartelettes à l'abricot qui furent emballées avec soin, le papier bien plié en hauteur pour éviter de les abîmer. Et c'est là que je déclarai avec un grand sourire : Maman viendra payer, merci.

La pâtissière sans doute étonnée inscrivit sans broncher la somme dans son cahier. La jeune apprentie vendeuse nous ouvrit la porte, murmurant un peu guindée :  Au revoir Mesdemoiselles, malgré nos tenues débraillées et nos joues rouges ; et nous sortîmes très poliment. Nous filâmes vite au Château pour déguster ces bijoux de tartelettes avec nos petits doigts de fée.

Bien sûr, "j'oubliai" d'en parler à ma mère en rentrant le soir à la maison, et les jours passèrent. Je me disais qu'il faudrait que je le dise, ou que je trouve les sous pour aller payer, et plus le temps passait moins j'étais tranquille et fière de moi. Le soir en me couchant je me disais Bon demain je le dis à Maman, et je m'endormais.

Nous étions une famille de grands gourmands, des becs sucrés comme on dit. Un dimanche matin, mon père voulant faire plaisir à maman, envoya un de mes frères acheter une belle frangipane à la pâtisserie, tout le monde aimait, il faut dire qu'elles étaient fameuses. Mon frère revint avec le gâteau, et l'oeil très pétillant déclara : J'ai une grande nouvelle, Fauvette fait des dettes à la pâtisserie ! Et avec talent, il raconta la scène des quatre filles en sueur osant faire crédit pour des tartelettes ! Il mima l'air pincé de la pâtissière lui présentant la petite note devant tous les gens sortant de la messe, Maman paiera a dit votre plus jeune soeur répétait-il...

L'heure n'était pas aux félicitations, J'ai reçu une paire de claques, et certainement une belle engueulade, et je me suis excusée. Et cela a mis une ambiance, mais alors une belle ambiance pour le déjeuner ! Et tout le monde a dégusté le dessert avec appétit. La tablée était morte de rire ! Moi j'essayais de faire bonne figure.

Certains voisins estimèrent que je méritais une bonne trempe et une punition, et blamèrent mes parents. Ma Tante Margot me tança durement, et décréta qu'il était grand temps de m'inculquer quelques bonnes manières. Demain, pas question d'aller traîner au Château, tu viens m'aider à l'épicerie d'abord, ensuite je t'apprendrai le canevas. Bon, j'allais donc faire mes débuts dans le point de croix. Ce fut aussi le début de deux vies parallèles : celle de la petite fille propre et bien élevée chez mon affectueuse Tata, et celle de la petite sauvage courant les bois et les champs avec les copines et mes frères en quête d'émotions et de liberté.

Pendant des années, mes quatre frères se sont bien amusés avec cette histoire, et m'accueillaient souvent ainsi : Tiens voilà la Reine des tartes ! ou alors, Pommes, poires ou abricots ? Ou bien : Est-ce que Maman paiera ? Si un de leur copain avait des problèmes d'argent, un seul conseil : venir me voir j'aurais certainement une solution ! Cela m'agaçait un peu, mais je sais, je ne l'avais pas volé !

 

Commentaires

un souvenir qui me remue un peu, car à cette époque, il y avait tant de petites choses qui prenaient des proportions gigantesques qu'une comme ça, je me doute qu'elle a empoisonné ta vie d'enfant...

Écrit par : saperli | 07.01.2009

Ouche ! La tartelette aux abricots ! J'espère que cette effronterie t'aura été finalement pardonnée ! En tous cas, c'est bien la preuve que les larcins enfantins ne mènent pas tout droit à la délinquance comme certains voudraient nous le faire croire.

Écrit par : Otir | 07.01.2009

As-tu été vaccinée des crédits pour le reste de ta vie, délinquante va!

Écrit par : mab | 07.01.2009

La reine des tartes ......quelle chipie cette petite fille ....à te voir :-)) on ne le penserait pas !!!

Écrit par : Boutoucoat | 07.01.2009

C'était une bonne idée de partage....et ça partait d'un bon sentiment....mais..j'imagine

Écrit par : TANETTE | 07.01.2009

Les grands frères savent se rappeler au souvenir des petites soeurs par leurs quolibets et puis, le temps passe ...

Écrit par : Oxygène | 07.01.2009

En tout cas, ça ne t'a pas fait passer la gourmandise !

Écrit par : Anne | 07.01.2009

Huuuuum, une tartelette à l'abricot. J'en ai l'eau à la bouche :-)
Une superbe idée ;-)

Bises gourmandes

Écrit par : Lise | 07.01.2009

Vous aviez été raisonnables. Les tartelettes n'étaient certainement pas les gâteaux les plus chers. J'aurais pris des Saint Honoré au moins :)

Écrit par : Madeleine | 07.01.2009

Du moment que la tarte est passée, qu'elle soit au pomme ou au abricot, peut importe celle qui a caressé ta joue !!! Rires !!

Écrit par : patriarch | 07.01.2009

hu hu hu ... Tu m'étonneras toujours Fauvette !
Bizzz ;-)

Écrit par : Nawal | 07.01.2009

Une histoire délicieuse, sucrée et un peu acide comme la tarte aux abricots !
Ben oui ! tu as été à la fois une gentille petite, mais aussi une vraie coquine ! Cela me rassure.

Écrit par : martinecarol | 07.01.2009

Même réflexion que Saperli. Parfois de toutes petites choses prennent des proportions gigantesques, surtout lorsqu'on est encore un enfant. Comme tu devais être contrariée avant que l'histoire soit dévoilée. Finalement, la baffe a été une libération, non?

Écrit par : Chondre | 07.01.2009

Finalement tu étais assez sage pour que cette histoire te poursuive si longtemps. Ma soeur un jour a installé un carton sur le trottoir, elle a commencé à vendre les oranges et les citrons jetés par un marchand de quatre saisons. On lui en parle encore...

Écrit par : heure-bleue | 07.01.2009

oh! Fauvette, c'est trop drôle la façon dont tu racontes ça...quel beau souvenir, enfin... raconté comme tu le fais maintenant...
Je suis sûre que tu as dû sourire toi-^même en l'écrivant...

Écrit par : Coumarine | 07.01.2009

Saperli : ne t'inquiète pas cela ne m'a pas traumatisée, c'est même un bon souvenir, et comme le dit Chondre je me suis sentie libérée !
Mais Tanette, tu as raison cela me faisait plaisir de faire plaisir, enfin sur le coup. Après j'avais bien compris que je n'aurais pas dû. Et puis à l'époque, les goûters c'était plutôt du pain et du chocolat ou autre, et non pas des gâteaux.

Pour les crédits Mab, c'est vrai je ne suis pas fana, payer cash c'est un grand plaisir !

BC : eh oui tu as en face de ton clavier la Reine des Tartes !

Otir, eh bien ma chère je ne suis pas passée loin, j'ai raconté en mars 2006, comment j'ai failli être une taularde :

http://www.fauvetta.net/archive/2006/03/17/l-ete-ou-je-suis-devenue-une-taularde.html

Anne, Lise et Madeleine : oui je suis gourmande, j'apprécie la pâtisserie fine, et en écrivant ce billet, j'avais une grande envie de choux à la crème !

Merci Patriarch et Nawal.
MartineCarole, oui j'aime te rassurer !

Chondre, tu as vraiment raison je me suis sentie soulagée.

Mes frères se moquaient de moi, mais en fait il y a toujours eu entre nous une grande connivence affectueuse. Et avec toutes les âneries qu'ils faisaient j'avais largement matière à répondre à leurs taquineries.

Ah elle était culottée ta soeur Heure Bleue, vraiment.

Merci Coumarine, oui j'ai souri en l'écrivant, et penser à mes petites copines d'alors m'a amusée aussi. Nos fringues, notre culot, et surtout notre énergie, notre envie de vivre des trucs, tout ça cela me fait plaisir.

Écrit par : Fauvette | 07.01.2009

J'arrive après la bataille, mais j'ai eu comme Chondre la même réflexions concernant le dévoilage de la "faute". Tu devais sacrément trembler lorsque ton frère est parti chercher la frangipane, alors que pour le reste de la famille cela relevait presque du banal passant inaperçu.

Écrit par : Valérie de Haute Savoie | 08.01.2009

C'est jubilatoire de constater que ces petits instantanés de ton enfance éveillent des échos en chacun d'entre nous !!!!
Encore !!!!

Écrit par : liaht | 08.01.2009

Ah, la saveur des tartelettes aux abricots...
L'essentiel est que cette aventure ne t'ait pas dégoûtée du péché de gourmandise !!!

Écrit par : gazelle | 08.01.2009

J'ai souri en te lisant, mais aussi... j'ai eu l'eau à la bouche ! et les glandes salivaires en action en pensant à l'acidulé de l'abricot... acidulée la punition aussi !!

Écrit par : Pralinette | 09.01.2009

A cette lecture, Fauvette, me revient un souvenir sucré ma fois bien agréable ...
Celui du croissant (ou de la chocolatine) du dimanche, offert par mon grand-père (papy-gâteau le bien nommé) à ma soeur, mes deux amies et voisines, et à moi-même ... Cette habitude lui est restée ... jusqu'à ce que nous soyons "grandes", et il n'y dérogeait aucune semaine !
Cette viennoiserie avait un goût particulier et si doux, d'autant plus qu'elle n'était pas quotidienne. Et nous n'aurions jamais imaginé qu'il était possible de savourer ces croissants un autre jour que le dimanche, je me demande même si nous ne croyions pas alors que leur fabrication était seulement dominicale ...

Voici, c'était ma madeleine à moi ...

Écrit par : midolu | 09.01.2009

J'adore quand tu racontes tes souvenirs.

Celui-ci est superbe il fleure bon la liberté, la joie de courir dans les près, les joues rouges et les tresses en désordre...

Je me souviens du canevas, cadeau d'une tante aussi...

Ici à Bologne, les enfants ne jouent plus dans la rue depuis longtemps, ni même en bas des immeubles...d'ailleurs il n'y a presque plus d'enfants.
C'est très triste.

C'est aussi une des raisons (il y en a beaucoup) pour laquelle j'aime tellement l'Inde, il y a des enfants partout et ils jouent dans les champs et les rues.

bon wekend Fauvette

Écrit par : céleste | 09.01.2009

Voilà ce que c'est que de jouer "au château" ! Tu avais pris des goûts de "grandeur" ! Hihihi ! Le souvenir du remords et celui cuisant des joues rouges n'est sans doute pas agréable mais je crois que tu as impressionné tes frères qui ont reconnu en toi une source "d'idées" pour se sortir de situations difficiles! Et moi, mais je suis un peu rebelle, je trouve cela génial ! Comme la soeur d'Heure Bleue qui vendait oranges et citrons. Pour survivre, il faut de l'astuce, hihihi! Et puis ton histoire me rappelle des jeux "au château" une certaine année et que j'avais entrepris - pour faire joli - d'allumer tous les cierges de la petite chapelle jusqu'à ce qu'une bonne soeur vienne me donner... la honte de ma vie!!!

Écrit par : lakevio | 09.01.2009

J'ai une (seule) fois signé mon carnet parce qu'il contenait plusieurs zéros (tous pour une poésie : Le sommeil du condor, de Leconte de Lisle ... que je me refusais à apprendre parce qu'il ne me plaisait pas ....)
Houlà... je n'ai jamais recommencé ... Entre la partie de flute parentale et l'énorme déception que j'ai senti chez mes parents ....
Des bisous

Écrit par : Teb | 09.01.2009

Ca c'est une histoire... savoureuse !
;-)

Écrit par : LaVitaNuda | 11.01.2009

La petite Fauvette espiègle et gourmande...et le parfum des abricots en hiver, miam !

Écrit par : Aude Nectar | 12.01.2009

Tu etais bien mignone quand meme mais au moins tu te souviendras longtemps des consequences du credit ( à moins qu'il goute l'abricot)!

Écrit par : Miss Zen | 12.01.2009

Quel beau souvenir !
L'insouciance de l'enfance, l'aventure d'une première fois, tout cela laisse un goût exquis de cette époque où tout était devant nous...
Je t'aurai bien eu comme copine...on aurait fait des "coups" !!!

Écrit par : Maky | 12.01.2009

Et depuis, j'imagine qu'à chaque fois que tu vois des tartelettes aux abricots, il y a en toi une petite voix qui te demande si tu y as bien droit, non ?

Quant au surnom de reine des tartes, il y a toute de même plus flatteur...

(je rattrape mon retard chez toi, avec délices !)

Bises

Écrit par : telle | 16.01.2009

A moi aussi, cette histoire me donne des envies de choux à la crème...

Écrit par : Le Zeph' | 02.04.2009

Lorsque j'étais pensionnaire, j'avais un correspondant en ville (un externe) ce qui me permettait de sortir en ville quelques week-end et me changeait du "réglement ordinaire" du collège.

Son père était pâtissier et il était possible de se gâver de petits gâteaux !!!

Écrit par : Le Zeph' | 02.04.2009

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