10.11.2008

La Cour aux orties

Dans mon sommeil j'entendais des paaaaaaa, des aaaaa, une drôle de voix dans la nuit d'été. Etrange ce rêve. Je me glissai plus profondément dans mon lit, et me rendormis rapidement.

Heureusement, mon père avait l'ouie fine, en un bond il était sorti de son lit, avait dévalé l'escalier, saisi son fusil, et s'était retrouvé dans la rue noire suivi des deux chiens ! Et sur l'herbe du petit terre-plein du haut de notre rue, il vit deux hommes se bagarrer. Mon frère aîné Robert luttait pour ne pas se faire étrangler par son agresseur !

- Arrêtez ou je tire, hurla mon père ! L'homme lâcha sa prise, et malin comme un singe réussit à se relever et s'enfuit en courant, les chiens se contentant d'aboyer. Allongé, groggy, mon frère se tenait le cou, reprenait son souffle. - Bougre d'imbécile, je t'avais bien dit de ne pas sortir criait papa, ah mais d'où viens-tu ? Et...

- Mais laisse-le tranquille lui cria ma mère qui venait d'arriver, Tu vois bien qu'il ne va pas bien, il faut s'occuper de lui !

Mon oncle et ma tante dont la chambre donnait sur la rue, avaient certainement entendu le raffut. Je parierais que Tante Margot s'était levée pour voir ce qui se passait, oui je le parierais ! Elle avait dû entrouvrir ses volets, et regarder l'agitation. Elle s'était sans doute recouchée en disant à Tonton, Dors c'est rien, c'est encore mon frère qui s'énerve... - Rhaa même la nuit maintenant, avait soupiré Tonton...

Moi je dormais toujours, je ne sais pas si mes frères et soeurs avaient été réveillés... Robert avait fini pas se remettre debout, et tout doucement avait suivi mes parents à l'intérieur de la maison ; mon père n'arrivait pas trop à se calmer, et répétait à mon frère qu'à 15 ou 16 ans il était mineur, et que ça suffisait et que...

Le lendemain, c'était dimanche. J'appris en me levant l'Affaire de la nuit. En rentrant du Grand Café, Robert avait été attaqué au coin de notre rue par un inconnu qui voulait de l'argent. Evènement assez incroyable dans les années 60 dans notre petite ville rurale.

Nous savions tous ce qui l'attendait : La Cour aux Orties ! C'était la punition la plus grave réservée par mon père aux frasques d'un des ses quatre fils, ou des quatre.

Cette petite cour était située au fond de la grande cour, après le jardin. Du temps où la ferme était en activité, les orties servaient à nourrir les canards. Lorsqu'ils étaient punis, mes frères devaient arracher les orties qui finissaient toujours par repousser bien sûr. Et eux trouvaient toujours de nouvelles idées...

Après son café, Robert pas trop vaillant et tout pâlichon, se retrouva au milieu des orties. Malgré le désaccord insistant de maman qui ne supportait pas qu'un de ses fils soit malheureux, cela la rendait malade. - Tu le soutiens contre moi disait mon père, Mais non tu ne comprends rien répondait ma mère...

La nouvelle de l'agression s'était répandue dans le quartier, et les voisins vinrent aux nouvelles. Comment, ici dans une petite ville aussi paisible ? Quoi, on risquait sa vie maintenant ? Mais où va-ton ? Avez-vous prévenu les gendarmes ? - Mais pourquoi faire répondait mon père, manquerait-plus qu'eux.

La grande cour se remplit de voisins, le maréchal-ferrant s'exclamant : Alors ton drôle a failli se faire tuer ? Notre cordonnier toujours aussi attentionné réconfortait mon frère ; des voisines se précipitaient directement de l'épicerie de Tante Margot le panier à la main, regardant le cou meurtri de mon frère, hochant la tête... Tout ce beau monde papotait et s'installait dans notre cour, les gamins jouaient en courant un peu partout...

Les copains de Robert vinrent le soutenir moralement, le coude appuyé sur la petite barrière en fer, échangeant des messages muets avec lui. - Ah le père C. vous êtes dur avec lui, regardez-le... Un autre arriva à toute berzingue en vélo, il n'habitait pas le quartier mais avait été prévenu, et ne voulait rien rater.

- Mais ce n'est pas la kermesse ici, commençait à râler mon père.

Tante Margot s'échappa de son épicerie,  et fixa durement son frère de son oeil bleu. Robert était depuis toujours son petit protégé, une affection indéfectible les unissait. - C'est la foire ici ou quoi hein ? tu crois que c'est un spectacle ce gamin tout seul avec ses orties ?

Mon père se souvint qu'il n'avait pas fait sa tournée de l'Huma, et qu'il n'avait même pas terminé son tiercé...

Je crois, mais je n'en suis pas sûre, que les orties ont pu librement continuer à pousser ce dimanche-là !

 

Commentaires

Quoi ? Il a été puni pour s'être défendu ?! Ah lala, je comprends qu'il y ait eu coalition pour l'exonérer d'orties !

Écrit par : Anne | 10.11.2008

Hé bé ! Un sévère ton père !

Écrit par : le-gout-des-autres | 10.11.2008

Et des orties vous en faisiez de la soupe ?
Il paraît que les piqures d'orties ont des effets bénéfiques...

Écrit par : Valérie de Haute Savoie | 10.11.2008

J'allais aussi te poser la question : pas de soupe avec les orties . Avec de jeunes plants, c'est délicieux !!

Écrit par : patriarch | 10.11.2008

Oui, dure la punition pour "s'être fait remarquer"... Devaient-ils les cueillir à mains nues ? J'essaie d'imaginer !

Devant la sévérité de ton père-le-rebelle, un fils s'est-il jamais lui-même rebellé ?
Bises Fauvette, bonne semaine. Et merci pour tant de souvenirs si vifs partagés.

Écrit par : gazelle | 10.11.2008

Oui c'était la cueillette à mains nues, et comme à l'époque les jeunes garçons portaient des shorts et non des pantalons ce n'était pas drôle !

Mais Anne, en fait il était déjà puni pour une autre histoire et ne devait pas sortir ce soir-là. C'était sans fin.

En fait, mon père "oubliait" souvent d'aller vérifier ce qui se passait dans la cour aux orties, et mes frères se sauvaient bien vite !

Écrit par : Fauvette | 10.11.2008

C'était pas un marrant ton père...les orties, c'est une sacrée punition...

Écrit par : heure-bleue | 10.11.2008

J'aime ces histoires au parfum d'enfance.Ces années revivent ! Je n'ai qu'un frère mais c'est drôle comme je pense à présent à sa relation à mon père...
Merci, Fauvette.

Écrit par : lakevio | 10.11.2008

avec 4 garçons, je comprends que ton père ait pris des "coups de sang"....

Écrit par : saperli | 10.11.2008

Je souris en lisant le commentaire de Saperli.

Je la trouve amusante cette punition en fait : une corvée de moins pour ton père et quelques chose dont l'enfant se souviendra (parce que la piqûre d'ortie, pour peu qu'on ne gratte pas, ce n'est vraiment pas méchant, mais alors vraiment pas).


Bises, Fauvette, bon mardi.

Écrit par : telle | 10.11.2008

Fauvette tu sais comme j'aime tes souvenirs d'enfance...

Écrit par : mab | 11.11.2008

oups...il était pas tendre ton père...
Et pourtant, ton texte se lit comme une histoire...passionnante!

Écrit par : Coumarine | 11.11.2008

Moi aussi je souris du commentaire de Saperli, Telle !
Ah en général les orties poussaient librement et ne servaient à rien, c'était quand même une punition très exceptionnelle, il fallait qu'il soit énervé !

Gazelle : c'est amusant tu sais les rapports entre père et fils se sont très vite inversés. Ces deux-là ont été très liés toute leur vie, j'en reparlerai.

Coumarine : il savait être affectueux. Je vais peut-être te surprendre mais dans le quartier il passait pour un père "laxiste", ce qui laisse imaginer comment les enfants étaient traités dans l'ensemble !

Bon je vous rassure tous : nous les filles (quatre aussi !) n'avons jamais eu droit à ce châtiment ! Il n'aurait pas osé je crois, et nous étions plus "sages".

Écrit par : Fauvette | 11.11.2008

Moi je me retrouve dans ta mère, je n'ai jamais su punir mes enfants ou les voir punis, j'ai toujours préféré le dialogue et les arrangements sous forme de concessions mutuelles.
Les pères savent peut-être mieux que nous sévir, pour ma part je trouve ça inutile surtout dans ce genre de circonstances, il était plus victime que coupable je pense...
Bonne nuit Fauvette

Écrit par : pénélope | 11.11.2008

J'en ai la gratouille.

Écrit par : Chondre | 12.11.2008

Cela me rappelle l'un de mes voisins qui frottait les yeux et les gencives de ses fils avec du piment quand il voulait les punir.

Écrit par : Oxygène | 13.11.2008

Comme j'ai du plaisir à lire ces Chroniques familiales!!

Écrit par : dany | 14.11.2008

Comme j'aime ces souvenirs si bien racontés, j'y retrouve mon enfance

Écrit par : céleste | 15.11.2008

Ton récit est toujours aussi vivant, même si la réalité est dure ( piquante ) !

Écrit par : paysanheureux | 17.11.2008

Une jolie note drôlement... piquante ;-) Merci Fauvette.

Écrit par : Corinne | 21.11.2008

Il s'en est bien sorti pour cette fois ! Mais tu l'as dit : il était bagarreur...

Écrit par : Le Zeph' | 04.05.2009

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