21.10.2008

Ragoût d'espérance

Dans mon quartier, les fins du mois démarraient terriblement tôt. Après quelques jours presque détendus, on recommençait à tirer le diable par la queue. Enfin pas tout le monde, certaines familles étaient bien organisées, ou plus chanceuses peut-être. A l'épicerie le crédit tournait, Tiens marquez-moi donc ça disaient quelques clientes à ma tante qui inscrivait le chiffre sur son cahier. Mais parfois, trop c'était trop, impossible d'ajouter des dettes à des dettes, il fallait se débrouiller, en attendant.

Madame Gégé faisait partie des pauvres "décomplexés", sans bling-bling ni tralala, quand elle était fauchée elle ne le cachait pas. Renversant son porte-monnaie sur la table, elle comptait ses pièces, et annonçait :

Bon, ben les enfants, cela sera Ragoût d'espérance.

Légumes frais : pommes de terre, carottes, navet, fève, tomate, céleri, et quelques légumes secs : lentilles, haricots, tout, tout lui était utile pour concocter son fameux ragoût. Ce qu'elle trouvait ou ce qu'on lui donnait. L'Espérance cuisait doucement sur la cuisinière avec des herbes, thym, persil, de l'ail, de l'oignon... Elle arrivait à mettre sur la table un bon plat chaud et distribuait les assiettes remplies tout en comptant les tartines de gros pain. Faut surtout pas mettre trop de laurier disait-elle, cela donne envie de viande. Ne pas avoir de viande, c'était vraiment le signe des jours sans, des jours d'espérance de jours meilleurs, d'espérance d'une petite somme qui arriverait, les allocs versés deux fois par mois, une prime exceptionnelle, un billet trouvé par terre, un don d'une âme généreuse... Il fallait toujours espérer selon elle. On ne savait jamais. Tout en dégustant, chacun disait ce qu'elle aurait pu y rajouter : une bonne poule, un lapin, ou bien du veau,... Ah oui, cela aurait bien fini le ragoût disait-elle. Et puis le repas passait, chacun avait le ventre bien plein. C'était un Ragoût d'espérance, un vrai, différent à chaque fois, selon les légumes, la saison, le temps de cuisson. Si elle vivait aujourd'hui, elle ferait fortune Madame Gégé avec sa recette, des légumes, des herbes, du savoir-faire, elle serait à la mode Madame Gégé, on la citerait dans toutes les revues, cela me fait bien rire !

Chez mes parents, le côté fauché prenait des airs plus crispés. Plutôt source de tensions et d'engueulades familiales. Souvent, mon père prenait les choses en main. Lorsque nous avions épuisé les joies du pommes de terre/Corned beef, il fallait agir ! Et hop il se dirigeait vers la caisse en bois recouverte d'une grille où il stockait les escargots ramassés les soirs de pluie. Les fameuses cagouilles charentaises ! Les escargots jeûnaient depuis plusieurs jours, il fallait les rincer, les faire dégorger ce n'était pas trop appétissant. Ensuite il les collait dans un grand faitout sur le feu avec de l'eau et du gros sel. On mettait des patates à cuire, et le repas était prêt. Mon père se régalait, un peu de vinaigre sur les escargots, de grandes tartines de pain, tout le monde aimait bien ça je crois. Il gâchait tout lorsqu'il affirmait à ma mère qu'à la campagne, on pourrait presque vivre sans rien acheter ! Elle ne supportait pas et devenait enragée ! Mais si insistait-il, on peut trouver des escargots, des poireaux de vignes, du cresson, des fruits dans les arbres... Un vrai sketch !

Plus tard, j'ai découvert que les escargots se cuisinaient autrement et pouvaient constituer un plat raffiné et recherché. Moi cela ne me tente pas trop, en revanche une bonne petite potée de légumes, oui.

 

 

 

 

Commentaires

C'est drôle, je lis ton billet alors qu'une stagiaire en face de moi soigne son rhume à coup d'infusion au thym. Il y a donc une botte de thym qui embaume le bureau et me fait saliver depuis ce matin, je suis obsédée par l'idée d'un bon gigot.

Bref, l'odeur se marie bien avec tes mots.

Écrit par : Anne | 21.10.2008

Quand tu regardes le prix des légumes frais aujourd'hui, tu te dis que ça doit être plus économique de bouffer de la volaille de batterie... Les temps changent ! (y a guère que la pauvreté qui reste)

Écrit par : Milky | 21.10.2008

Maintenant le luxe c'est de manger ces choses simples qui avaient du goût.
Chez moi y'a des origines italiennes et bretonnes. C'était bien pratique: on perdurait les traditions culinaires familiales en mangeant les pâtes et les patates. Avec des histoires à raconter autour c'est toujours plus facile à apprécier.

Écrit par : Naya | 21.10.2008

Heureusement qu'il y a des mômes qui râlent "Pfff...Encore du foie de veau..."
Sinon ce serait désepérant.

Écrit par : le-gout-des-autres | 21.10.2008

Ton ragout d'espérance me met en appétit. Chez nous on appelait cela une soupe de légumes et on en mangeait tous les soirs.

Écrit par : Oxygène | 21.10.2008

Nous allions glaner, ramasser les petites pommes de terre, cueillir des horties, et j'allais aussi faire mon marché,dans le jardin-verger de l'hospice juste derrière chez nous. je suis sûr qu'une bonne partie de la production, partait à l'évêché. Donc s'était pas du vol !!

Bises !!

Écrit par : patriarch | 21.10.2008

L'automne t'inspire des billets culinaires, chère Fauvette !

Ton expérience avec les escargots rejoint la mienne (amis inverse) avec des berniques - ou patelles. J'adorais en manger chez mes parents ou grands-parents, préparés à l'ail, au persil et au beurre et cuits sur le feu. J'en raffolais. Un jour, nous en avons pêché avec mon mari et ma belle-mère s'est proposé de nous garder à dîner et de les faire cuire : elle a en fait tout mis dans une marmitte avec de l'eau et du sel... Beurk ! c'était caoutchouteux et dégoûtant et comme j'avais dit que j'adorais ça, il a fallu en manger plein !

Écrit par : telle | 21.10.2008

Ce plat là, on l' appelait chez nous " ragoût Pétain " pourquoi ? ce souvenir m' est revenu en lisant ton billet et ma maman n' est plus là pour me répondre ....peut-être mes soeurs , je leur poserais la question...mais qu' est-ce que c' était bon ! les légumes fraîchement cueillis avaient une tout' autre saveur ....la saveur de notre enfance !
J' aime quand tu racontes tes souvenirs .

Écrit par : BC | 21.10.2008

Je suis bien d'accord avec madame Gégé, il faut toujours espérer :-)

Quant aux escargots, heu...désolée mais beurk!

Écrit par : lajeunebergere | 21.10.2008

Comme il est sympa ce ragoût d'espérance ! Comme il embaume et réchauffe ! J'ai toujours eu la chance d'avoir de quoi agrémenter la soupe de légumes mais je me rappelle que mon père disait aussi qu'à la campagne il y avait toujours de quoi se nourrir dans les haies, à terre ou sur l'arbre, (voire dans... les poulaillers pour les hardis chapardeurs!!!)
J'ai un collègue de Guadeloupe qui dit la même chose de son île : on ne mourra pas de faim, il n'y a qu'à cueillir !

Pour répondre à ta question sur mon blog : tu verras demain !
Bises

Écrit par : lakevio | 21.10.2008

Miam ! Les bonnes cagouilles (qu'on apelle lumas dans le Berry) !!!
(tiens j'y vais en Charentes justement, pour la Toussaint, ce sera l'occasion de parler du village haut-perché où vit ma grand-mère ... je te ramène une galette ? bouteille de pineau ?)

Écrit par : Fiso | 22.10.2008

Chez nous les fins de mois et parfois bien avant étaient aussi difficiles, mais petit jamais nous ne l'avons ressenti. Maman disait régulièrement "Nous allons éponger la dette" et elle nous faisait alors des repas légers pour le porte monnaie mais délicieux ; les fameuses galettes de flocons d'avoine bien dorées et accompagner d'une salade (choux, carottes ou autre) On adorait "éponger la dette" !
Ce ragout d'espérance effectivement serait maintenant le top culinaire :D

Écrit par : Valérie de Haute Savoie | 22.10.2008

Un joli texte, pour un joli nom de ragout, tu sais que j'adore tes chroniques!

Écrit par : mab | 22.10.2008

Le retour à la simplicité et au naturel est toujours une bonne recette (en temps de crise... ou pas). Il y a longtemps que je ne mange pas ces escargots ramassés par un cousin de ma mère dans son potager, où il cultivait des artichauts, de savoureuses tomates, des poireaux... Merci Fauvette de nous ramener tous ces souvenirs si vivants qui en éveillent en nous d'autres, très semblables...

Écrit par : Pablo | 22.10.2008

Ta Madame Gégé, elle va revenir très tendance. J'adore cette idée de ragoût d'espérance...

Écrit par : heure-bleue | 22.10.2008

Tu devrais relire et rassembler tes billets d'enfance, ils dessinent quelque chose.

Mon mari et moi gardons des fins de mois familiales de nos jeunesses respectives une difficulté (pathologique dans son cas) à jeter la moindre nourriture. Nos enfants ne comprennent pas, ou pas vraiment. On voit bien qu'ils se disent, ils sont bizarres nos parents.
Ils ont compris cependant que certaines choses ne se gaspillent pas.
N'empêche, puissent-ils encore longtemps rester sans totalement comprendre.

Écrit par : gilda | 22.10.2008

@Anne : cela me fait rire ! Mais c'est vrai que la tisane de thym est conseillée contre les rhumes... Mais qu'en même temps cela fait penser aux grillades, cela donne envie de manger !

@Milky : bien d'accord avec toi, bien manger maintenant c'est hors de prix ! Quant à la pauvreté, je me demande si certains ouvrent les yeux parfois...

ah oui Naya, les pâtes et les patates avec de bonnes histoires c'est tout de suite une autre ambiance !

Tu crois Le Goût qu'il y en a qui se plaigne d'être trop bien nourri ? (Nan je plaisante).

Ah mais Oxygène, ce n'était pas une soupe, c'était un ragoût sans viande avec des herbes, et de l'espérance !

Bien sûr que non que ce n'était pas du vol Patriarch, et en plus c'était béni non ? Bises aussi.

Oui Telle, tout juste les escargots de mon père étaient caoutchouteux, à l'époque j'aimais ça ! Enfin pas tous les jours non plus !

BC tu m'intrigues avec ton ragoût Pétain, j'espère que tu vas trouver l'explication ! Tu me tiens au courant ?

Bonsoir JeuneBergère, l'espoir mais pas la résignation.

Lakevio, c'est amusant la réflexion de ton collègue guadeloupéen, on a toujours besoin de rassurer on dirait !
Je vais aller voir la surprise chez toi.

Fiso, tu y vas, c'est vers Saintes hein ? Une galette oh oui ! Le pineau je ne suis pas très fan !

Pas mal Valérie, la recette de ta maman ! Je me souviendrai de l'expression "éponger la dette" ! Merci.

Merci Mab, parfois j'ai un peu peur de lasser avec mes souvenirs !

Merci Pablo, souvenirs, souvenirs...

Heure-Bleue, oui Madame Gégé doit rigoler dans sa tombe, et râler de ne plus être là pour mettre son grain de sel !

Gilda, merci. En fait tous ces billets sont dans la rubrique "Chroniques familiales". Moi aussi, j'ai l'impression de tirer un fil, et les souvenirs remontent, remontent... Les sympas, les autres aussi...
Ah vous ne jetez rien ? Je peux le comprendre en fait, ce respect de la nourriture. Oulala, moi aussi je voudrais que tes enfants gardent une part d'insouciance, mais rien n'est sûr.

Écrit par : Fauvette | 22.10.2008

Ah, je me souviens des casseroles de pommes de terre avec du corn beef (on appelait ça du singe ;-))...
J'en fais encore, parfois...
Le fond bien grillé et pas attaché, une salade ...
Mmmmmm
Des bisous

Écrit par : teberli | 22.10.2008

Quand je pense que tu n'as pas voulu participer à ma chaîne culinaire.
Il aurait suffit que tu donnes la recette de ce ragoût.

Écrit par : Rosa | 22.10.2008

"L'Espérance cuisait doucement sur la cuisinière avec des herbes, thym, persil, de l'ail, de l'oignon"... superbe expression Fauvette ! Tout est dit !
Bises charentaises.

Écrit par : gazelle | 22.10.2008

Hum, en te lisant j'ai senti la bonne odeur du ragoût de Madame Gégé..., encore une belle histoire bien racontée. (Ici la cargolade -escargots cuits sur le gril- est encore un repas de fête...)

Écrit par : TANETTE | 23.10.2008

Je tente à nouveau un commentaire.....
Beau récit, j'ai senti en le lisant l'odeur du ragoût de Madame Gégé.... (ici la cargolade - escargots cuits sur le gril - est encore un repas de fête). Bonne journée.

Écrit par : TANETTE | 23.10.2008

Je tente à nouveau un commentaire.....
Beau récit, j'ai senti en le lisant l'odeur du ragoût de Madame Gégé.... (ici la cargolade - escargots cuits sur le gril - est encore un repas de fête). Bonne journée.

Écrit par : TANETTE | 23.10.2008

Joli nom pour ce ragoût de pauvres et bel optimisme !

Écrit par : martinecarol | 23.10.2008

Les plats les plus rustiques sont souvent les meilleurs. Je n'ai pas non plus souvenir qu'on ait eue, petits, à ressentir la difficulté des fins de mois. Mais y'a une chose qui nous a été transmise : le refus de gaspiller de la bouffe, chronique. Et par la même occasion, un art d'accommoder les restes, pour qu'on n'aie jamais l'impression de manger deux fois la même chose. Et encore aujourd'hui, l'un et l'autre me restent, je ne supporte pas que l'on jette de l'alimentation, et j'adore créer à partir des restes. Dans presque chacun de mes plats, j'ai un reste d'un repas précédent... une autre façon de mettre l'espérance en ragoût, peut-être...

Écrit par : Oh!91 | 24.10.2008

Ton texte me fait saliver, sauf les escargots, beurk j'ai horreur

Bises
Françoise

Écrit par : Francoise du Var | 25.10.2008

Ton billet m'a fait penser au conte pour enfants, la soupe au caillou, qui est en fait une recette savoyarde avec un vrai caillou et des légumes !!! Mais sans doute moins appétissante que ce ragoût d'espérance ;-)

Écrit par : Corinne | 25.10.2008

Merci pour ce texte, frais et simple comme les légumes et les gens dont il parle.

Je vais l'envoyer à mes enfants végétariens, qui m'ont fait découvrir une cuisine colorée, inventive, goûtue et parfumée.

Écrit par : PMB | 25.10.2008

chez nous aussi on faisait les escargots comme ça. Et dire que j'ai eu des escargots comme animaux de compagnie, vu que personne ne voulait que j'aie un chat ou un chien !

Écrit par : Claude | 27.10.2008

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