08.09.2008

Le Boeuf est passé

Nous étions petits, et le matin, Maman rentrait dans nos chambres et chuchotait : Le boeuf est passé, il est 8 heures, il faut se lever ! 

C'était notre réveil en douceur, ploc, ploc, ploc, ploc, le boeuf blanc remontait notre rue en route pour la Fabrique de Tonton Guillaume tous les matins de la semaine. La voix rauque de l'ouvrier qui l'accompagnait s'élevait de temps en temps. J'aimais bien ces moments, parfois j'avais entendu le passage du boeuf, et je savourais la chaleur de mon lit, j'attendais... Je gardais les yeux fermés, la rue et la maison étaient silencieuses, mon père et les autres hommes du quartier étant partis au travail en vélo ou à pied depuis plus d'une heure. J'entendais mes frères se lever, la cavalcade dans l'escalier, des bruits de casserole et de bols montaient de la cuisine... Et moi j'attendais, j'attendais de me décider ! Je pensais toujours avoir le temps, nous n'habitions pas très loin de l'école des filles. Celle des garçons se trouvait à l'autre bout de la petite ville, dès le boeuf passé ils ne devaient pas traîner pour arriver à l'heure.

Je ne me souviens plus quand le boeuf a cessé de passer, je ne me souviens plus quand Maman a cessé de venir nous réveiller. Nous avons fini par nous débrouiller tout seuls.

Je me souviens du boeuf blanc tirant le wagon dans la carrière de chaux de la Fabrique. Nous allions nous y balader parfois le jeudi après-midi. Les ouvriers nous disaient Voulez-vous bien sortir d'ici les drôles, c'est dangereux. J'avais peur dans ces étranges couloirs étroits, blancs et froids. Je préférais aller voir les ouvriers sortant les briques, tuiles ou parpaings d'antiques machines. Ils nous questionnaient sur l'école, nous confondaient, Alors toi tu es la grande ou la moyenne ? Mais jamais ils ne se trompaient pour mes frères. Tiens, tu diras à ma femme que je vais directement au jardin ce soir, t'y penseras bien hein si tu la vois à l'épicerie ?

La grosse traction de mon oncle faisait parfois son apparition dans un nuage de poussière. Il en descendait et marchait comme s'il foulait ses épais tapis, l'air d'un seigneur en visite. Il me passait gentiment les mains dans les cheveux, je repartais entraînant avec moi les petits.

Le soir à 18 heures, l'ouvrier ramenait le boeuf à l'étable installée chez mon oncle. L'été, lorsqu'ils se pointaient en haut de la rue, les femmes discutant sur le trottoir de l'épicerie s'écriaient invariablement : Déjà 6 heures ! Le boeuf va passer, il faut que je me sauve, je suis pas en avance pour la soupe de ce soir moi ! Et hop les blouses fleuries s'égaillaient vers leur maison respective, et le boeuf blanc majestueux passait lentement, suivi d'une nuée de gamins que l'ouvrier essayait vainement de chasser : Mais laissez-le respirer, enfin !

Je ne sais pas s'il existe des photos de ce boeuf, j'aimerais bien en avoir une. Juste une comme ça pour le souvenir.

Commentaires

Oh là là, ce matin je serais moi aussi bien restée sous la couette au chaud à profiter d'encore un peu de sommeil !
Je découvre avec toi une vie qui m'était tout à fait inconnue.

Écrit par : Valérie de Haute Savoie | 08.09.2008

Tu comprendras que l'évocation d'un boeuf blanc ne me soit pas indifférent...
Autre remarque, je me dis en lisant ton billet que la course à la productivité et la télé ont brisé beaucoup de choses. Les usines tournent en continu avec les 3 huit. Le soir en rentrant, tout le monde file devant sa télé pour admirer par exemple des sportifs roulant en ferrari, créant une belle insatisfaction lorsqu'ils perdent... Le temps n'est plus ponctué par le boeuf mais est passé en mode course ! Sommes nous plus heureux ? Oui, pour quelques extras aujourd'hui possibles mais pas pour l'immense majorité de la vie, le stress est devenu la maladie actuelle. Or le pas du boeuf , lent, paisible et puissant est le contraire de ce stress ! Mais il n'est plus là...

Écrit par : paysanheureux | 08.09.2008

L'enfance, les frères et sœurs, le réveil matinal, l'école, le village ... Tout y est, ... plus un bœuf. Que le temps passe, que ces souvenirs nous enchantent; bravo et merci Fauvette de nous offrir ces merveilleux instants de vie.

Écrit par : Christian | 08.09.2008

Jolie évocation d'un réveil en douceur..... Merci ! J'aurais eu bien besoin moi aussi ce matin d'autre chose que du biiiip strident de mon réveil !!!

Écrit par : liaht | 08.09.2008

Tu as le chic pour faire revivre des figures de ton enfance. Qu'il s'agisse de personnes... ou d'un bovidé faisant office d'horloge :) Oserai-je écrire que ton txt me fait un effet bœuf ?

Écrit par : karmara | 08.09.2008

Ta note me fait réfléchir à tous ces bruits qui ponctuent notre vie. Ceux qui donnent l'heure, ceux qui donnent le temps. Tiens, aujourd'hui, le vent est au nord, on entend le clocher de l'église. Quand j'étais petite, c'était le Paris Toulouse. Je le croisais en arrivant à la gare mais si je l'entendais de mon lit, c'est que j'étais sacrément en retard.

Écrit par : Naya | 08.09.2008

C'est vrai que dans le temps, les animaux servaient un peu d'horloge, comme les trains pour certains, ou même les certaines personnes passant toujours à la même heure. En ce moment, nous avons un jeune routier, qui gare sa cabine juste en dessous, et tous les matins de la semaine,à 6 heure 1/2 pile, il nous joue la "diane" avec son moteur !!

Bises.

Écrit par : patriarch | 08.09.2008

Très beau texte, évocateur du passé, de l'enfance...

Écrit par : Ninon | 08.09.2008

C'est pratique, un boeuf qui donne l'heure, on y pense pas assez !

J'ai adoré ce billet, plein d'accents, d'odeurs et de souvenirs jolis.

Écrit par : Anne | 08.09.2008

Et maintenant, c'est le bruit des klaxons qui te réveille le matin ?

Juste un peu moins bucolique mais tout aussi efficace, non ?

Écrit par : telle | 08.09.2008

C'est extraordinaire, ce village dont la vie est rythmée par le passage d'un boeuf blanc et non par les cloches de l'église.

Écrit par : Oxygène | 08.09.2008

Coucou Fauvette,
Ca fait quelques temps que je ne m'étais pas arrêtée ici. Quel plaisir de lire tes jolies notes. Ce boeuf blanc et les drôles.
Bonne rentrée, à bientôt j'espère.

Écrit par : Elo | 08.09.2008

très jolie note, pleine de souvenirs très précis et uniques.

Écrit par : saperli | 08.09.2008

Comme un rêve dans le demi-sommeil du matin, le boeuf blanc traverse le village. Je préfère rester les yeux fermés, j'ai peur de le faire disparaître si je me réveille tout à fait...

Écrit par : samantdi | 08.09.2008

Hé bé! ça vaut la peine de venir ici, une note vraiment extra...

Écrit par : Moukmouk | 09.09.2008

J'aime beaucoup ton récit, merci :-)

Écrit par : Tili | 09.09.2008

Nous vibrons toujours autant à tes récits d'enfance. Il y a un peu de notre histoire dans tout ça.
Merci Fauvette !
Moi je n'ai pas souvenir de boeuf...

Écrit par : martine carol | 09.09.2008

Je vous remercie tous.

J'ai une grande tendresse pour cette phrase : Le boeuf est passé. Quand j'entends la sonnerie du réveil le matin, (ou le bruit du voisin du dessus) je préfère me dire Le boeuf est passé ! C'est plus doux, bien plus doux !

Naya a raison, certains bruits rythment notre vie de tous les jours. Je me souviens aussi du train de Paris, les soirs d'été on l'entendait bien.

Écrit par : Fauvette | 09.09.2008

Ca me fait irrésistiblement penser à ça:

Venez, vous dont l'œil étincelle
Pour entendre une histoire encor
Approchez: je vous dirai celle
De doña Padilla del Flor
Elle était d'Alanje, où s'entassent
Les collines et les halliers
Enfants, voici des bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers

Il est des filles à Grenade
Il en est à Séville aussi
Qui, pour la moindre sérénade
A l'amour demandent merci
Il en est que parfois embrassent
Le soir, de hardis cavaliers
Enfants, voici des bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers

Ce n'est pas sur ce ton frivole
Qu'il faut parler de Padilla
Car jamais prunelle espagnole
D'un feu plus chaste ne brilla
Elle fuyait ceux qui pourchassent
Les filles sous les peupliers
Enfants, voici des bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers

Elle prit le voile à Tolède
Au grand soupir des gens du lieu
Comme si, quand on n'est pas laide
On avait droit d'épouser Dieu
Peu s'en fallut que ne pleurassent
Les soudards et les écoliers
Enfants, voici des bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers

Or, la belle à peine cloîtrée
Amour en son cœur s'installa
Un fier brigand de la contrée
Vint alors et dit : "Me voilà!"
Quelquefois les brigands surpassent
En audace les chevaliers
Enfants, voici des bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers

Il était laid : les traits austères
La main plus rude que le gant
Mais l'amour a bien des mystères
Et la nonne aima le brigand
On voit des biches qui remplacent
Leurs beaux cerfs par des sangliers
Enfants, voici des bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers

La nonne osa, dit la chronique
Au brigand par l'enfer conduit
Aux pieds de Sainte Véronique
Donner un rendez-vous la nuit
A l'heure où les corbeaux croassent
Volant dans l'ombre par milliers
Enfants, voici des bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers

Or quand, dans la nef descendue
La nonne appela le bandit
Au lieu de la voix attendue
C'est la foudre qui répondit
Dieu voulu que ses coups frappassent
Les amants par Satan liés
Enfants, voici des bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers

Cette histoire de la novice
Saint Ildefonse, abbé, voulut
Qu'afin de préserver du vice
Les vierges qui font leur salut
Les prieurs la racontassent
Dans tous les couvents réguliers
Enfants, voici des bœufs qui passent
Cachez vos rouges tabliers

Écrit par : berlioz | 09.09.2008

"la Légende de la Nonne", auteur Victor Hugo, interprète, Georges Brassens.

Écrit par : Oxygène | 09.09.2008

Quand j'étais petite, vraiment petite, nous habitions à Deauville, entre la gare et l'hippodrome et à l'époque, on entendait le train de Paris arriver en gare le matin.
Un très joli texte qui m'a rappelé des souvenirs

Écrit par : Claude | 21.09.2008

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