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17.06.2008

Les vacances d'Yvonne

La nouvelle n'avait pas traîné. Cette fin de matinée d'août 61 (ou 62, 63 ?), toutes les commères en parlaient l'air meurtri à l'épicerie de Tante Margot : Yvonne M. était partie en vacances !

Veuve depuis plus de quatre ans, Yvonne M. élevait seule ses enfants, trimant dur du matin au soir, "chez les autres", lessive, ménages, travaux de couture, jardinage... elle ne refusait rien. On disait d'elle "Elle est courageuse et gentille Yvonne." Ces propos étaient devenus moins aimables lorsque José G. était venu s'installer chez elle. "Elle vit à la colle Yvonne" me laissa longtemps perplexe. Les femmes jusqu'alors compatissantes, s'estimaient trahies, et la regardaient de travers. Les hommes avaient fini par hausser le ton "C'est un bon gars José, il travaillait sur les chantiers avec Henri, mari d'Yvonne, y'a pas de mal, et Yvonne est encore jeune, elle a quoi, 35, 38 ans ? Arrêtez vos messes basses !"

Et voilà, que ce matin, Yvonne M., ses enfants et le chien s'étaient installés dans la 403 Break de José, et, en route vers l'Espagnel ! En vacances !!

- Ah, et voilà, comme ça, sans prévenir. Si sa fille Catherine ne l'avait pas dit à la mienne, on ne l'aurait jamais su ! C'est un monde quand même, partie faire la belle en Espagne avec son Espingouin, piaillait la Mère S., les bras fermement croisés sur sa grosse poitrine.

- Est-ce qu'on part en vacances, nous ? disait la mère L., les bigoudis sur la tête.

- Mais non, mais non, jamais, nous on ne part jamais. Et pourtant, je ne suis pas veuve moi ! rétorquait la petite mère G., toute maigre dans sa blouse à fleurettes sur sa combine rose.

-- Et, avec un étranger, tiens si ça se trouve il fait la traite des blanches, on ne les reverra peut-être jamais... insinua la finaude Mère S. qui ne ratait jamais une occasion de se taire.

- Mais non voyons, ce n'est pas là-bas la traite des blanches... Enfin quand même, c'est qu'ils ne sont toujours pas mariés... soupirait ma Tante Margot

Ma mère voulant soutenir Yvonne, si méritante, si serviable, se fit rabrouer par la grise et sèche mère T. qui détestait tous les étrangers, tous. Mais elle a raison maman, dis-je, elle a besoin de se reposer Yvonne.

- ah, c'est ce qu'on t'apprend au catéchisme, toi, hein ? Soutenir celles qui vivent dans le péché ? rétorqua la fielleuse.

D'un geste apaisant, Tante Margot me fit comprendre de ne pas insister, et je me concentrai sur mon cageot de fruits à trier, tout en notant de sonner à la grille de cette vieille chipie de Madame T. encore plus souvent que d'habitude, et surtout de me sauver en courant.

Le départ en douce d'Yvonne fut l'objet de conversations sans fin durant toute la semaine, une boucle de paroles malveillantes. Les maris laissèrent les femmes broder, et passèrent leurs congés au jardin, à la pêche, ou au bistrot à jouer aux cartes. Excédés par les ragots, ils finirent par exiger qu'on laisse Yvonne et José tranquilles. En vain je crois.

Au milieu de la semaine suivante, Yvonne, José, les enfants et le chien revinrent dans la 403 Break, ils avaient l'air épuisé.

- Alors ces vacances Yvonne ? entonnèrent les voisines hypocrites mais curieuses.

- M'en parlez pas, c'était pas des vacances. Nous sommes partis à toute vitesse pour l'enterrement de la maman de José, en plein centre de l'Espagne. Et, maladroite et naïve, Yvonne les yeux voilés laissa entendre qu'elle n'avait pas été reçue à bras ouverts par la famille de José, au contraire...

- Ma pauvre Yvooonne, s'exclama faussement le choeur des voisines, cachant mal leur satisfaction mesquine et leur soulagement.

Je ne regrette absolument pas d'avoir tiré autant de sonnettes que j'aie pu le faire cet été-là, et d'avoir entraîné les autres mômes du quartier. Non vraiment pas.

 

Commentaires

Il y a des préjugés qui tiennent bon la route. j'espère, sans trop y croire, qu'on a fait du chemin depuis. La "normalité", concept qui a la peau dure, peut faire très mal, à ceux sur lesquels on l'applique et la refuse comme à ceux qu'on y a mis de force et ont bien été obligé de s'en accommoder. Finalement, ces braves dames bien sous tous rapports sont aussi victimes d'un modèle de société qu'elles reproduisent à l'envie...

"Clémence Clémence
A pris des vacances
Clémence ne fait plus rien
Clémence Clémence
Est comme en enfance
Clémence va bien"
Devrait on chanter plus souvent.

Ecrit par : berlioz | 17.06.2008

C'est bien la première fois que je suis le premier :-)

Ecrit par : berlioz | 17.06.2008

Ce qui me frappe, c'est que tu vivais au milieu des adultes. Nous étions, nous, dans un monde d'enfant, trop protégés pour pouvoir être au coeur de l'action comme tu le racontes toujours de façon si vivante.
J'espère qu'Yvonne a eu tout de même une belle histoire avec son José.

Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | 17.06.2008

Tu sais comme j'aime tes souvenirs d'enfant, a chaque fois le portrait me fait dire" quel bon film cela ferait"

Ecrit par : mab | 17.06.2008

les choses ont-elles vraiment changées ???
Les ragots continuent de répandre leur odeur nauséabonde, empoisonnant les relations entre proches !
L'a-normalité provoque toujours un sentiment mêlé de jalousie et de mesquinerie !

J'aime tes petits tableaux...... on a cette impression d'être quelque part, cachée, assistant à une scène de la vie quotidienne que l'on n'a pourtant pas connue !!!!

Ecrit par : liaht | 17.06.2008

La petite Fauvette était déjà très observatrice... :-)

José a-t-il fini par épouser Yvonne ?

Ecrit par : Karmara | 17.06.2008

Sourires! C'était comme ça par chez moi, avec ces "volets- persiennes" derrières lesquelles, vieux et vieilles du quartier espionnaient les voisins.
Je n'ai jamais pu sortir avec une jeune- fille sans que ma mère en soit avertie dans l'heure. Tu parles, un séminariste (même encore au petit séminaire) ça ne se fait pas !! J'étais obligé de donner mes rencarts hors de la ville. heureusement que les vélos existaient déjà !!

Rire !!

Ecrit par : patriarch | 17.06.2008

J'aime ton sens de la justice enfantine et j'irais même plus loin, tu as très bien fait !

Ecrit par : Anne | 17.06.2008

Ah les blouses à fleurettes et les combines ... Une autre époque ... vraiment !
Mais oui que sont-ils devenus ensuite les protagonistes de cette histoire ?

Ecrit par : Madeleine | 17.06.2008

Ton récit, très bien écrit, me fait penser aux sketches des Vamps... du vrai, de l'observé, et encore d'actualité !
Moi la veuve observée (surtout au début), comme je suis contente d'avoir réussi à me fiche complètement de ce qui se dit et se pense sur moi !

Ecrit par : Pralinette | 17.06.2008

Ah j'aurais dû vous dire que la vie s'est adoucie pour Yvonne. José le gros bosseur et elle ont fini par acheter un terrain en pleine campagne à quelques km de la ville, et ils ont construit peu à peu leur maison. Pour le mariage, je ne me souviens plus, mais je dirais que oui. Mais elle au moins échappé à la jalousie des chipies du quartier...

En fait, je crois que c'est sa liberté de se choisir un nouveau compagnon, et surtout d'exercer son choix qui les rendaient jalouses...


En fait, Valérie, je vivais beaucoup entourée d'enfants, mais j'allais aider ma tante dans son épicerie, j'adorais cela le côté "jouer à la marchande", et écouter les grands. J'aimais aussi être choyée par ma Tante qui était aussi ma marraine, et dont les enfants étaient déjà adultes. Elle avait entrepris de me "civiliser" un peu, et bien sûr je ne lui racontais pas toutes les bêtises que je faisais dès que je me retrouvais avec les autres enfants du quartier !
Une vie d'épicière ce n'était pas rien, nous étions au centre de tout : la vie de chacun et chacune, l'amour, les naissances, les décès, les brouilles, tout, tout !

Ecrit par : Fauvette | 17.06.2008

Exquis billet, une fois encore... Le commentaire de Pralinette me fait penser aux mésaventures que connaît actuellement la mère d'une copine. Veuve à 72 ans, pimpante et moderne, cette dame, qui a soigné avec dévouement son mari, compagnon de toute une vie, ne s'est pas enfermée dans le chagrin. Quelques mois après la mort de son mari, elle a fait la connaissance d'un compagnon de danse (ah, les thés dansants, hauts lieux de rencontre des amoureux d'un âge dit mûr...) Eh bien, du jour où ses voisines l'ont su, elles lui ont rendu la vie impossible !

Pire encore, ma copine qui, au début, se réjouissait de voir sa mère retrouver le goût de vivre, en vient maintenant à trouver cela "inconvenant" à la suite de remarques qu'elle a dû essuyer ...

Vive les amoureux et merdre aux cons, comme disait Ubu !

Sinon, jouer à l'épicière était un grand rêve d'enfant pour moi aussi, Fauvette :-)

Ecrit par : samantdi | 17.06.2008

Bonne fin de journée !

Ecrit par : Tietie007 | 17.06.2008

Sam, je lis ton commentaire, et je trouve navrant ce qui arrive à la mère de ta copine... chacun a droit au bonheur, et le bonheur retrouvé est d'autant meilleur et savoureux qu'on en a bien "bavé" précédemment. Mes enfants m'ont beaucoup aidée pour que les quand dira-t-on me passent au-dessus de la tête, ils sont heureux de mon nouveau bonheur et je nage en pleine harmonie, et oui vraiment, merde aux cons ! Et puis nous affichons tellement notre amour que je crois que les gens ne font plus attention à nous. C'est ça la liberté ;-)

Ecrit par : Pralinette | 17.06.2008

Fauvette, tu as le chic pour retrouver les expressions d'alors "c'est quand même un monde" et pour restituer les postures et les vêtements.

Au-delà de la leçon de tolérance, je salue ton talent...

Ecrit par : telle | 18.06.2008

On dirait un extrait d'Annie Ernaud.
Ceci dit j'ai connu la même chose.
Mon père était vétérinaire de campagne et n'est jamais parti en vacances (donc moi non plus !) car les paysans qui ne partaient pas n'auraient pas accepté.

Ecrit par : Rosa | 18.06.2008

Moi aussi je suis attristée et déçue Samantdi par les réactions de l'entourage de la mère de ta copine : je pensais vraiment que les temps avaient changé... C'est tout simplement écoeurant.

Bravo Pralinette, tu as raison pourquoi refuser ce droit au bonheur ?

Merci à tous et toutes !

Ecrit par : Fauvette | 18.06.2008

Les "ragots" existent toujours, si nous les avions écoutés dans le quartier de mon père jamais nous ne l'aurions placé dans sa maison de retraite où il se plait si bien ! Nous avions entendu tant de chose malveillantes, la directrice était soit disant odieuse, le personnel incompétent, la nourriture infecte. Alors que depuis un an qu'il y est c'est le bonheur, il revit, s'y ai fait plein d'amis et trouve tout le monde gentil et très à l'écoute ! Nous avons nous même constaté que tous ces ragots étaient totalement infondés et que la maison de retraite était remarquable. Comme quoi il faut "laisser dire..."

Ecrit par : Pénélope | 18.06.2008

Il y a une grande injustice dans les représentations du veuvage : le veuf est censé ne pas pouvoir s'occuper de lui, il faut donc bien qu'il "retrouve quelqu'un"... mais la veuve qui refait sa vie, surtout rapidement, est soupçonnée de tous les travers : légèreté (elle aime danser, aller au restaurant), inconséquence (après une vie rectiligne, on ne s'attendait pas à "ça")... N'entre-t-il pas aussi dans les jugements des autres une part de jalousie ? Et de dépit : en fréquentant ce nouvel homme, elle change d'habitude (plus de belote le dimanche après-midi, plus de café à cinq heures)...

N'est-ce pas un peu le même mouvement que connaissent les adolescents ou les jeunes adultes, dépités quand l'un d'entre eux se marie et abandonne "le groupe" ?

La vie dans les bourgs est assez routinière, les gens n'aiment pas trop le changement (peut-être?)

Ecrit par : samantdi | 18.06.2008

Lorsque Paris n'était pas une ville anonyme, dans les quartiers parisiens, on avait droit aux mêmes histoires mais la solidarité exitait encore, on aidait même la pécheresse, les hommes eux n'étaient jamais mis en cause...

Ecrit par : heure-bleue | 18.06.2008

Je crois que ce qui a changé , c'est qu'aujourd'hui tu peux le faire dans la quasi indifférence de tout le monde, même dans nos petits villages ! Reste une minorité de langue de vipère qui quoiqu'il arrive, correspondent bien encore à ta description ... Tu restes une fine observatrice, à chaque fois, je mets des visages sur tes descriptions... Bonne soirée, Fauvette ! Et écourte tes séjours nécessaires, l'odeur de la peinture...sourire

Ecrit par : paysanheureux | 18.06.2008

Nous n'aimons pas que les autres changent : que les couples se séparent, que les veuves ne le restent pas... je ne suis pas sûre que cela ait tant changé !
Mais bravo à Yvonne et aux autres qui savent se moquer du qu'en dira-t-on et vivre selon leur coeur !

Ecrit par : martinecarol | 18.06.2008

Drôle et très tendre ton billet : merci :-)

Ecrit par : Pablo | 19.06.2008

Ah les ragots, les jalousies...

C'est pas toujours facile d'y faire face, d'en faire fi !
Ou alors, il faut s'éloigner... voyez ce que je veux dire ?
Bises Fauvette. Tu peux passer, parce j'ai programmé, mais je suis quelques jours parisienne, nananère...

Ecrit par : gazelle | 19.06.2008

succulent ce billet...
dans un certain petit bourg de Vendée que je connais bien c'est toujours comme ça...
à bientôt Fauvette

Ecrit par : Françoise Del | 19.06.2008

j'adore tes petites chroniques villageoises, j'y retrouve mon enfance, c'est précieux!

Ecrit par : céleste | 19.06.2008

C'est toujours un régal que te lire. Dans ce billet, les hommes ont le beau rôle; et les femmes se jalousent.

Ecrit par : Christian | 19.06.2008

C'est cela la lâcheté des petites gens. Ils hurlent avec la meute. Yvonne avait rencontré quelqu'un, alors cette petite communauté s'est sentie inutile, elle n'était plus là pour s'occuper d'Yvonne, puisque selon eux, Yvonne volait de ses propres ailes.

Ecrit par : tajmahal17 | 20.06.2008

J'aime d'autant plus cette histoire-là parmi tes chroniques qu'elle a un happy end !

Ecrit par : Milky | 20.06.2008

J'adore tes chroniques familiales - j'aime leur petite musique du temps de notre enfance.....

Ecrit par : Miss Zen | 21.06.2008

Trop triste les vacances dYvonne... J'espère qu'elle a repris sa revanche plus tard. Et toi ces vacances ça se précise ;-) ?

Ecrit par : ada | 22.06.2008

Ravie de te connaître Fauvette, délicieux récit, plein de fraîcheur ...
La tolérance et le respect du choix des autres n'évoluent pas beaucoup, hélas.

Ecrit par : agathe | 22.06.2008

un régal tes récits de jeunesse ....tu vois , pour certaines personnes , encore aujourd' hui , quand tu es dans le "trou" il faudrait que tu y restes ....mais non , tu es fière, tu fais frond la tête haute , et bonheur tu rencontres l' amour , le grand !!!! tu es heureuse , tu le montres, ta vie change ....s' en est trop pour certains .....je connais !
Grosses bises à toi .

Ecrit par : Boutoucoat | 26.06.2008

j'arrive ici et je trouve un com d'Agathe!

c'est super internet!

soyons optimistes et joyeux, résistons!

Ecrit par : céleste | 29.06.2008

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