19.02.2008
La casserole de lait
Chaque soir l'un de nous prenait une casserole, et allait à la ferme d'à côté chercher le lait. C'est surtout l'été que j'aimais bien m'y rendre, pénétrant directement dans l'étable. Madame T. finissait de traire les vaches, s'arrêtant de temps à autre pour papoter. C'était le meilleur moment de sa journée, une dizaine de personnes attendaient dans la cour, les enfants couraient et jouaient, elle allait enfin pouvoir savoir ce qui se passait dans le quartier ! J'aimais bien entendre son patois vendéen que je trouvais très drôle et exotique. Même si je ne comprenais pas tout. Cela n'avait pas été facile pour eux de venir s'installer en Charente, encore des VentraChoux cathos, disaient certains au début en parlant d'eux. Au fil des ans, tout le monde s'était apprivoisé.Toujours habillée de robes noires à fleurettes et d'un grand tablier, les cheveux couverts d'un fichu sombre, je pensais que Madame T. était vieille mais elle ne devait pas l'être vraiment. Les autres voisines arrivaient en blouse la combinaison dépassant un peu, rien de bling-bling. La traite terminée Monsieur et Madame T. apportaient un bidon de lait dans la cour, et nous formions un cercle autour d'eux. J'aimais bien l'odeur du lait tiède et tout mousseux, l'ambiance de fin de journée. Madame T. prenait un quart en alu qui lui servait de mesure, et la distribution pouvait commencer. Oh tout doucement, parce que Madame T. démarrait : - Disez donc Madame G., il paraît que... Et pendant un bon quart d'heure, on poursuivait la conversation de la veille, ou abordait un nouveau sujet, ou n'importe quoi. Mais il fallait causer ! L'été les hommes en vacances accompagnaient parfois leur épouse, ou venaient seuls avec un ou deux enfants, nous étions plus nombreux. L'atmosphère était familiale, détendue, toute simple.
Après la guerre d'Algérie, plusieurs familles de rapatriés vinrent s'installer dans la ville, et s'intégrèrent peu à peu à notre vie. Avec plus ou moins de facilité et de succès. Y compris à la cérémonie du lait. Un soir, un homme vint acheter son lait, en short, chemisette grande ouverte sur une chaîne dorée. Sans doute mal à l'aise devant l'hostilité à peine cachée de l'assemblée, il cherchait à plaisanter, racontant des blagues un peu épaisses que personne n'avait l'air de goûter. Je sentais bien que cela clochait, qu'il lui fallait se taire... Tout d'un coup, Madame S. tout de noir vêtue se tourna vers lui : - Cela suffit vos rires. C'est à cause de gens comme vous que mon fils est mort ! Et vous, et vous, vous êtes là à vous pavaner !
00:05 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (28) | Envoyer cette note



Commentaires
Redoutable la chute, pourtant le début était bien agréable. Tu nous fais vivre à 100% les souvenirs de ton enfance.
Écrit par : mab | 19.02.2008
en te lisant je voyais le quart alu plonger dans le gros bidon, j'entendais le lait se déverser... que de souvenirs qui remontent grâce à tes billets !
Écrit par : Valérie de Haute Savoie | 19.02.2008
Eh oui, les Charentais n'aiment pas trop les Vendéens. On a tendance à l'oublier. Les guerres de Vendée ont laissé des traces. Alors vous imaginez, les pieds-noirs...
Écrit par : Stella | 19.02.2008
Pas facile de donner un âge à ces femmes en deuil si jeunes. Elle n'avait peut-être même pas 50 ans Madame T. !
C'était avec une "laitière" que j'allais chercher le lait !
Écrit par : Madeleine | 19.02.2008
aller chercher le lait:souvenirs,souvenirs...
à bientôt Fauvette
Écrit par : Françoise Del | 19.02.2008
Oh, comme c'est beau... Quelle belle histoire, triste et belle comme la vie...
Écrit par : Marloute | 19.02.2008
J'ai revu pendant cette lecture la période où nous allions à la ferme avec le "pot-au-lait" (en alu ?), même ambiance...même envie de la part de Mme X de petits potins....la chute de ton histoire est ..triste...
Écrit par : tanette | 19.02.2008
Bien loin de cette scène, mon enfance parisienne, sans doutes quelques petites années plus tard, était rythmée par la recherche du lait. Je ne pouvais pas aller à la ferme, à l'instar de mon père qui en avait une à côté de chze lui à la Vilette, mais chez le crémier au rez de chaussée qui en vendait au détail. J'ai prolongé la tradition encore quelques années après notre déménagement, en mai 68, en allant chez une crémière en plein centre de Paris qui était originaire de... Vendée. Comme quoi, tout ce recoupe.
Merci pour ce petit morceau de vie.
Écrit par : berlioz | 19.02.2008
La Ventrachoux et le Rapatrié, tous deux étrangers au pays, tous deux accueillis comme tels. Plus violemment pour lui, mais au fond, c'est bien la même chose...
Écrit par : gilles aitte | 19.02.2008
te souviens-tu françoise del, nous allions chercher le lait chez le voisin, nous papotions longtemps , et en rentrant, nos charentaises apportaient une odeur de bouse qui emplissait la maison...
et chez nos grands parents du bocage? aller au lait était une expédition , grand-père nous attendait au carrefour, inquiet, si nous traînions un peu en route...et grand-mère faisait bouillir le lait, dans le noir, j'entends le tac tac de l'anti monte lait!!
Écrit par : turitelle | 19.02.2008
oui oui Turitelle j'ai encore l'odeur dans le nez...et j'entends le bruit de l'anti monte lait
Écrit par : Françoise Del | 19.02.2008
Aîe !
Écrit par : tajmahal | 19.02.2008
Bonjour l'accueil ! Je me souviens des crachats sur notre voiture immatriculée en Algérie, lorsque nous venions en vacances en France dans les années 70.
Écrit par : Oxygène | 20.02.2008
"J'vais au lait"... Un bout de phrase qui ne fait plus surgir qu'un emballage parallépipédique dans la tête de nos enfants... Je n'allais pas au lait, mais il fallait quand même le faire bouillir, sans qu'il s'évade. Beuh, j'aime pas la peau du lait! (mais j'aime bien celle de mon voisin, peut importe quelle peau..)
Écrit par : anita | 20.02.2008
joli texte
Écrit par : dangaran | 20.02.2008
Je me souviens de mon beau père, il n'a jamais perdu son accent, il était venu en France pendant la guerre défendre la Patrie, jamais reparti, il avait rencontré ma belle mère, il a gardé la nostalgie de l'Algérie toute sa vie, je me souviens aussi de l'accueil des Pieds-noirs, pas vraiment chaleureux...
Écrit par : heure-bleue | 20.02.2008
C'est vrai les Pieds-noirs ont été très mal accueillis. La période dont je parle se situe juste au début de leur arrivée. Trop de chagrin, trop d'incompréhension de part et d'autre.
Je me souviens vraiment de ce moment devant le bidon de lait, c'était glaçant et terrible.
En revanche, à l'école l'arrivée des enfants a été plutôt agréable, j'en ai de bons souvenirs.
Écrit par : Fauvette | 20.02.2008
Souvent les anecdotes de ton enfance me font penser à un film, un très joli film, émouvant et drôle tour à tour. Tu devrais songer à nous écrire un scénario, Fauvette...
Écrit par : Traou | 20.02.2008
Je me souviens avoir passé de longs étés à la ferme pour me requinquer, après une longue maladie. J'y détestais presque tout, en bonne petite parisienne à qui on jouait des tours pendables, sauf le moment où je tendais mon quart en alu, sans doute, que Mme T. remplissait d'un lait tiède et au goût de noisette. J'entends encore le bruit qu'il faisait en atterrissant dans la tasse. :)
Écrit par : Claude | 20.02.2008
Quelle époque... Mes parents m'emmenaient chez des amis à eux le soir ; je sentais que c'était bizarre, rien n'était dit devant nous les mômes, tout était en sous-entendus. J'avais beau tendre l'oreille, j'enrageais de ne rien y comprendre, de ne pas savoir de quel côté pouvaient bien se trouver mes parents...
Je n'ai jamais su d'ailleurs : on ne partageait pas ses idées politiques à la maison : secret défense ! D'ailleurs, je crois que je n'étais pas de leur bord, c'est sûr !
Te souviens-tu de ce beau film de Téchiné, Les Roseaux sauvages ?
Moi aussi j'allais au lait, mais avec un bidon en fer blanc. Y avait un fromager en face de chez nous, en ville (on y tuait aussi les poulets en batterie - très en avance pour l'époque- c'était horrible !).
Merci pour tous ces souvenirs. Bises Fauvette !
Écrit par : gazelle à Paris | 20.02.2008
C'était chez nous que les clients venaient chercher le lait frais. Nos parents allaient traire les vaches dans les prés et rentraient tard. Je me sentais mal à l'aise de faire attendre ces gens ! Et je n'ai jamais aimé le lait. Mauvais souvenir : le lait chaud qu'on nous faisait boire à l'école. Beurk !
Écrit par : martinecarol | 20.02.2008
J'allais chercher le lait (2 litres) dans la fameuse laitière en alu et l'été sur le chemin du retour, j'en buvais au moins un demi litre...
Maman me renvoyait donc...cherche un litre de lait !
Même ambiance
PS : J'ai réussi après beaucoup d'hésitation à faire tourner la laitière pleine...sans en renverser...évidemment ! Ouf ! quel exploit.
Écrit par : Maky | 20.02.2008
C'est à l'occasion du retour des "rapatriés" que j'ai fait la découverte du racisme: une fille de mon âge, 15 ans je pense, s'écriant:
"Ces gens-là (ceux qu'on appelait à l'époque des nord-africains) chaque fois que j'apprends qu'il y en a un qui s'est fait tuer, je saute de joie".
Jamais oublié le choc reçu ce jour là.
Écrit par : cultive ton jardin | 21.02.2008
je me souviens comme Maky du bidon plein de lait qu'on faisait tournoyer à bout de bras sur le chemin du retour. Un défi aux lois de la physique, j'te parie qu'il n'en tombera pas une goutte, et aux lois maternelles, tu feras bien attention...
Écrit par : corbillo | 21.02.2008
coucou Fauvette...
je t'ai taguée, c'est chez moi
baci
Écrit par : céleste | 21.02.2008
T'as une vraie faculté à faire vivre des souvenirs, toi. L'atmosphère du lait encore tiède dans une grange, les discussions avec le paysan ou la fermière, et - mais pour moi ça ne se croise pas - les blagues bien épaisses dont les Pieds-noirs peuvent parfois être capables (argh ! le père de ma belle soeur, quand il s'y met, quelle plaie !). Et la violence sèche, nourrie de la douleur d'une mère... un autre angle de vue sur la guerre d'Algérie
Écrit par : Oh!91 | 22.02.2008
J'ai connu cette cérémonie du lait avant que mes parents ne viennent ici , je me souviens du nom de la "laitière"... Souvenirs, souvenirs.... Ce que tu ne sais pas, c'est que cette activité de la femme de paysan procurait un revenu substantiel qui servait généralement à faire "tourner la maison ", le paysan lui réinvestissant tout dans les bêtes et le matériel... C'est comme cela, au prix d'un dur labeur et de journées sans fin qu'avant le travail des femmes à l'extérieur, s'est financé le progrès agricole... Et en cas de crise, ce sont elles qui joignaient les deux bouts...
Aujourd'hui, après le décès du mari, la société ne les reconnaît pas comme ayant travaillé et leur donne généreusement en prime de conversion la moitié de la retraite du mari soit 400 à 500 € par mois !!! Les plus basses du pays ! Elles n'ont pas cotisé mais sincèrement cette situation m'a toujours paru être une des plus grande injustice , indigne d'un pays avancé... Mais ce ne sont que des "paysannes", alors ... Elles continuent de besogner en vivotant sans jamais pouvoir faire d'extra !
Les situations les plus critiques ne sont pas celles dont on parle ni celles des cortèges !
Écrit par : paysanheureux | 22.02.2008
...et la guerre s'est infiltré sournoisement à la vie de tout le monde !
Ton histoire me pétrifie...
Écrit par : Igor | 29.02.2008
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