18.10.2009

Au Premier Restaurant

Notre père s'absentait souvent. Une journée, ou plusieurs jours. Il disait Greta, je pars en voyage, j'ai besoin de ma chemise bleue. Et il prenait le train.Travail, activités politiques... ? Nous ne savions rien, et ne demandions rien non plus. Un jour d'été, j'avais neuf ou dix ans, il me dit :

 - demain, je t'emmène avec moi à La Rochelle, tu te mettras propre, et tu te tiendras bien hein ?

Le lendemain matin, course jusqu'à la gare à l'autre bout de la ville, top-top-top faisaient les petits pieds de papa sur le macadam, et hop nous voilà dans l'express venant de Paris, profitant de la carte Famille nombreuse... J'avais sorti mon increvable jupe plissée-polyester et le paletot-velours héritage de ma soeur qui le tenait elle-même de notre cousine : j'étais de voyage avec mon père pour la première fois bon sang, c'était du sérieux ! j'avais même amadoué mes cheveux raides à l'eau sucrée sur les conseils de Marielle.

La gare de La Rochelle m'enchanta : l'immensité de la verrière, le bruit, l'animation, l'ambiance... Papa m'expliquait tout : Tiens ici c'est le quartier Saint-Nicolas, le quartier des Bretons ; bon, on dit que les Bretons n’aiment pas les Charentais, faut pas trop le croire… Attends-moi là, j'ai quelqu'un à voir. 

Je m'installai sur le trottoir, observant deux petites filles jouer à la corde à sauter. Elles me regardaient en douce, l'air rieur. L'une s'approcha : tu veux faire vinaigre avec nous ? Et comment que je voulais ! La partie fut acharnée, nous étions rouges de plaisir. Une dame appela depuis la fenêtre au troisième étage d'un immeuble, c'était leur mère, elles devaient monter à l'appartement, non pas déjà quand même ? Dans dix minutes leur cria-t-elle, sinon je descends. Pfff... Faut qu'on rentre à l'appart tu reviendras ? Je ne savais pas, je n'habitais pas là. Je n'osai pas leur demander ce qu'était un appart', et pourtant j'aurais bien aimé savoir.

Mon père venait de sortir et me faisait signe de le rejoindre, Au revoir les copines.

- Ben tu avais raison elles sont gentilles les Bretonnes, elles m'ont fait jouer avec elles !

- Je te l'avais dit, Il ne faut pas écouter toutes les âneries qu'on entend.

Sur le port, Papa se mêla tout de suite à la population des marins, demandant des nouvelles des chalutiers partis et revenus, Ah ceux de l'Alsace sont déjà en mer, la marêe a été bonne ? Les bateaux bougeaient sur l'eau, le quai était encombré de cordages, de casiers, cela sentait le fuel, c'était encore l'époque du port de pêche, populaire, bruyant, encombré, et tellement vivant.

- Bon, j'ai encore du monde à voir, on va chez Arthur. 

Arthur n'était pas un ami à lui, mais un petit Restaurant caché dans une petite rue à l'abri des Deux Tours.

Dès qu'il ouvrit la porte, j'entendis Ah voilà Pierrot ! Ses amis déjà attablés faisaient des signes de la main, la patronne, une dame ronde à chignon vint à notre rencontre.

- Tu es venu avec la petite ?  

- Oui, c'est elle, c'est ma Cocotte, je te la présente.

Je souriais, la dame aussi, elle appela la serveuse : Marthe, installe donc la Cocotte et son père à la douze, à côté de Lulu. Papa était déjà en grande conversation à une table, Marthe m'indiqua ma place, et me remis une feuille couverte d'écriture violette. J'avais le coeur qui battait fort, je n'étais jamais allée au restaurant, c'était la première fois de ma vie, quelle aventure ! Ah si seulement Marielle avait pu venir... Je regardai la patronne réinstallée derrière son bar, elle fixait mon père que je voyais de dos, penché sur le papier que lui présentait un de ses copains...

La salle me parut grande mais ne devait pas l'être, les tables étaient serrées, des petits rideaux rouge et blanc ornaient les fenêtres, c'était sans doute vieillot, on s'y sentait bien. Les clients parlaient fort, gesticulaient, riaient, fumaient...

Et moi, j'étais un peu perdue ! Je lisais la carte un peu effrayée ! Je ne me voyais pas manger tout ce qui était proposé ! Marthe vint à ma rescousse :

- T'en fais une tête ! Bah il va revenir ton père t'inquiète pas la Cocotte, il est toujours comme ça, il tient pas en place ici ! Bon qu'est-ce qu'elle veut manger hein ?

- Cela fait beaucoup tout ça...

- Mais non, tu choisis rigola-t-elle gentiment, allez je t'explique.

Je me décidai pour des crevettes, du poisson mayo et de la tarte aux abricots, Et puis cela sera la même chose pour Pierrot décida Marthe, allez ça marche !

Les crevettes-pain beurre arrivèrent, mon père aussi, 

- Alors t'es contente ?

- Oui, c'est bien ici, tu connais tout le monde ?

- On est tous copains ici, même les patrons sont avec nous.

- Ah bon, et...

Impossible d'avoir une vraie conversation, on le sollicitait déjà, un homme debout à côté de nous voulait savoir je ne sais vraiment plus quoi, et lui était tout heureux d'avoir la réponse ! Il continua à aller et venir tout le long du repas, moi j'en profitai pour observer tout et tout le monde. Et je n'oubliai pas de sourire aux amis, en disant :  Oui je suis une de ses filles, mais j'ai des frères aussi.

Le repas terminé, la salle ne se vidait pas, mon père discutait encore. Marthe toujours attentive me proposa d'aller aux toilettes au fond de la cour. Lorsque je revins Papa me dit que je pouvais aller jouer dehors en l'attendant, mais pas trop loin.

J'allai m'installer devant le restaurant sur l'étroit trottoir et regardai les gens passer. La tête me tournait un peu, la fumée, le bruit, l'excitation, je voulais tout garder en mémoire.

J'avais mes osselets dans la main, j'aurais pu jouer, mais non, cette journée de vacances n'était pas comme les autres, mon père m'avait emmenée avec lui au Restaurant à La Rochelle !

Commentaires

J'aime bien cette histoire :-)

Ecrit par : Tili | 18.10.2009

Ton père n'a rien expliqué ? Il était syndicaliste...

Ecrit par : heure-bleue | 18.10.2009

Quel souvenir merveilleux, la toute jeune fille qui accompagne son père dans ses mystérieuses activités d'adulte. Et qui plus est, est traitée comme une personne de confiance... Très belle évocation, je reviendrai.
Bonne soiree.

Ecrit par : delphine | 18.10.2009

Je t'imagine effarée à l'idée de devoir manger tous ce qui est marqué sur le menu :)

Ces instants de complicité seule avec un père sont des souvenirs très forts.

Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | 18.10.2009

Oui, il devait occuper une place relativement importante au sein d'une organisation syndicale.
Bien raconté, comme toujours :
Et ce petit resto, tu l'as retrouvé ?

Ecrit par : Pralinette | 18.10.2009

ah Fauvette...comme tu racontes bien!
Tu nous emmènes dans le monde merveilleux de cette fillette si fière et si contente de passer une journée avec son père...
C'est touchant!

Ecrit par : Coumarine | 18.10.2009

Raconte encore Fauvette, on adore cela ! et ce morceau d'enfance est si touchant ... Je t'embrasse

Ecrit par : martinecarol | 18.10.2009

oui, c'est bien écrit, et cela me rappelle des moments semblables, avec mon grand-père...

Ecrit par : saperli | 19.10.2009

Je me disais justement que cela faisait trop longtemps que tu nous privais de tes souvenirs. Tu nous plonges dans ton univers avec tant d'exactitude que l'on fait vinaigre avec toi.

Ecrit par : mab | 19.10.2009

Ces petits riens de maintenant, étaient souvent un événement dans une vie à cette époque !!

merci de nous l'avoir narrer. Bises.

Ecrit par : patriarch | 19.10.2009

Ah oui c'est savoureux ! Et quel mystérieux papa !

Ecrit par : ada | 19.10.2009

Peu importe quoi ? qui ?... C'était ton Papa, il t'a emmené, tu as pris le train, déjeuné au restaurant, ... tu étais sa fille .
Et Papa était entouré, on le sollicitait, ils étaient nombreux, et tu étais là.
Merveilleuse enfance quand on est si bien avec Papa et Maman.

Ecrit par : christian | 19.10.2009

Bon, et ton père, il fait quoi ?
Dis-nous le, bon sang !
Je veux savoir !

Ecrit par : le-gout-des-autres | 19.10.2009

J'ai vraiment un souvenir ému de cette journée, un vrai tourbillon !

Eh non Christian ce n'était pas si joyeux que ça la vie à la maison. Beaucoup de cris et de tension.

Le Goût : en fait je crois l'avoir déjà écrit, mon père était militant très actif au PCF, mais lorsqu'il partait je pense que ce n'était pas toujours dans ce cadre-là... Il avait besoin de voir ses amis, de rendre service et surtout de vivre autre chose. Je ne sais pas s'il était syndicaliste, je ne m'en souviens pas, je vais m'informer.

En fait, c'est surtout l'histoire du voyage en train et du restaurant que je voulais raconter !

Ecrit par : Fauvette | 19.10.2009

Comme tu devais être fière !!! Et effrayée, aussi, un peu. Tu sais, ce billet me fait penser au diptyque d'Akynou, celui avec la nappe à carreaux rouges et blancs !

Ecrit par : Anne | 19.10.2009

Quelle chance vous avez d'avoir de si jolis souvenirs… et quelle chance nous avons de pouvoir lire le récit que vous en faites…

Ecrit par : Dorémi | 20.10.2009

quel beau billet!! je suis toute remuée car cela me rappelle le jour où papa m'avait emmenée passer mon petit certificat à Luçon...sa présence rendait l'épreuve encore plus solennelle!! merci fauvette!

Ecrit par : turitelle | 20.10.2009

La Rochelle.....beaucoup de souvenirs pour moi aussi
à bientôt Fauvette

Ecrit par : Françoise Del | 20.10.2009

J'aime quand tu retrouves ta verve "tranches de vie". On aimerait en être de ces histoires, de ces époques, de ces sensations. Bravo. Et oui, raconte, raconte encore, ma fauvette.

Ecrit par : Oh!91 | 20.10.2009

C'est un merveilleux souvenir. Une première fois avec des tas de bruits et d'images nouvelles! Etre seule avec ton père et entrevoir un peu de la vie qui te paraissait étrange et mystérieuse lorsqu'il partait à La Rochelle. "Seule avec lui" donne plus de force et d'ampleur à ce souvenir.
Quelle belle "première" !

Ecrit par : lakevio | 20.10.2009

Une belle histoire, bien narrée, quelle aventure, que de nouvelles découvertes pour une journée.
Bonne soirée Latil

Ecrit par : Latil | 20.10.2009

Et tu pouvais jouer dehors seule dans la rue d'une grande ville ! Inimaginable maintenant de laisser ainsi une fillette de 9 ans. Quel dommage aussi !

Ecrit par : Madeleine | 20.10.2009

Comme je les aime, ces jolies évocations si vivantes....
D'un coup, j'ai repensé à la première fois où papa m'avait emmené dans un restaurant ! Merci de nous remettre en tête des souvenirs un peu oubliés !!!

Ecrit par : liaht | 21.10.2009

Merci vous êtes gentils.

J'ai oublié de vous raconter un souvenir amusant : j'avais un peu trop forcé sur le sucre dans le mélange eau/sucre destiné à amadouer mes cheveux, et j'avais la tignasse un peu poisseuse...
Ce qui fait que lorsque les ami(es) de mon père me passaient la main dans les cheveux en disant que j'étais gentille, ils avaient ensuite la main toute collante, et faisaient une drôle de tête !

Ecrit par : Fauvette | 21.10.2009

Tu étais à croquer :)

J'avais une adoration totale pour mon père qui me semblait le roi du monde. Et lorsque tu racontes cette virée avec le tien, me remonte la fierté qui m'envahissait lorsque j'étais à ses côté, seule, et qu'il rencontrait des "gens". Mon dieu comme j'étais ivre de bonheur !

Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | 21.10.2009

SA-VOU-REUX!!
Comme d'habitude!
MERCI!

Ecrit par : Marloute | 31.10.2009

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