13.11.2007

Le Colis du Père Gégé

Je n'aimais pas le Père Gégé. Un petit bonhomme venimeux, brutal, méchant avec femme et enfants. Madame Gégé savait esquiver, louvoyer... S'il partait au travail en fermant buffet et garde-manger à clé, elle se débrouillait avec ses copines à l'heure du café : l'une apportait le sucre, l'autre du café et de la chicorée, on buvait dans les verres. Et si par malheur, il surgissait sans prévenir, tout était planqué vite fait, sa mobylette s'entendait de loin ! Certains soirs, lorsqu'il rentrait harassé et aviné, tout le monde se méfiait... Plusieurs fois, il mit  toute la famille à la porte en pleine nuit. Madame Gégé et ses loupiots allèrent dormir dans un chai où était entreposé du bois. Il réussit aussi quelquefois à les renfermer par surprise dans la cave pour la nuit, et à cuver ensuite son vin au chaud dans son lit.

Il aimait bien taper également. Avec son ceinturon. Surtout Jacquot, un des enfants, garçon agité qui n'en méritait  pas tant, un copain de classe de mes frères. Un jour en fin de journée, nous étions mon petit frère et moi dans notre rue, assis sur le trottoir à jouer aux osselets. Jacquot arriva doucement en clopinant, s'assit entre nous deux, posa sa tête entre ses bras, jambes repliées. Et resta silencieux. Mais tout était dit. Nous hurlions en silence. Salaud de Père Gégé.

Grande gueule, il était aussi vaniteux. Un après-midi d'été, des enfants découvrirent un colis déposé au pied de la boîte à lettres postale à quelques mètres de la maison des Gégés. En collant l'oreille au colis, on entendait tic-tac, tic-tac. Une bombe, une bombe ! Le père Gégé accourut avec sa fourche, criant "Poussez-vous !". Il enfourcha le colis, et le portant à bout de bras, se dirigea vers la gendarmerie, entouré d'une troupe grossissante et bruyante d'enfants du quartier.

On passa devant chez le maréchal-ferrant qui délaissa son soufflet et vint aux nouvelles, n'en croyant pas ses yeux.

On passa devant le bistrot de la mère O. Même les acharnés de la belote sortirent clope au bec, suivant des yeux le valeureux père Gégé, son colis enfourché, et le cortège d'enfants.

On passa devant le garage-station essence, le pompiste fit de grands gestes, le mécanicien s'extirpa du dessous d'une voiture, s'essuya les mains, l'air ahuri : "C'est quoi ce tintouin ?".

On passa devant chez le coiffeur qui sortit en blouse blanche entouré de ses coiffeuses en blouse rose, de clientes en bigoudis, et de l'apprentie accoudée sur son balai, la bouche ouverte.

La gloire, et la récompense étaient au bout de la fourche, le père Gégé y croyait ! Un gamin fut envoyé prévenir le photographe-correspondant de Sud-Ouest...

On passa devant chez le vétérinaire qui ne se montra pas, devant la perception et on devina des silhouettes derrière les barreaux des fenêtres. On passa devant l'école des filles qui était fermée. On traversa le champ de foire, et derrière les murs du Château, la gendarmerie fut enfin en vue !  

Les gendarmes n'aimaient pas être dérangés, mais là, c'était vraiment un cas grave. Le père Gégé déposa délicatement son colis, s'épongea le front, souffla, bomba le torse, expliqua. On évacua les enfants qui grognèrent en traînant les pieds.

Les gendarmes entreprirent l'ouverture du colis avec précaution. Ils trouvèrent :

du papier journal bouchonné, des petits cailloux, une boîte à chaussures contenant du papier journal enveloppant un réveil sans aiguille mais qui fonctionnait ! Et c'est tout.

La Fête était finie pour le père Gégé ! Patatras ! Sans ménagement, on lui intima l'ordre de déguerpir, lui et sa fourche.

Dehors les gamins furent déçus, mais si ingrats ! Beaucoup s'empressèrent de courir chez eux raconter l'Affaire du Colis, d'autres partirent jouer dans les douves du Château.

Le père Gégé rentra chez lui, repassant devant la perception, le coiffeur, le garage, le maréchal-ferrant, le bistrot... ruminant son humiliation.

A l'épicerie, les éclats de rire des clientes n'en finissaient plus. Tout le quartier se marrait. Puis, toute la ville, la tournée apéritive de nos chers gendarmes ayant permis de confirmer l'Affaire du Colis !

Chez moi aussi, nous avons beaucoup ri. A table, nous n'avons rien dit, ni plus tard, mais nous savions que notre mère conservait les réveils cassés, y compris ceux qui avaient perdu leurs aiguilles. Elle s'était attachée à leur bruit, et leur absence l'aurait empêchée de dormir... Mon frère Félix nous avoua des années plus tard que c'était bien lui qui avait conçu et déposé le colis ! Il y avait prescription hein !

 

PS : Je ne me souviens absolument pas si je faisais partie du groupe d'enfants qui avait découvert le fameux colis, mais nous en avons tellement parlé et reparlé qu'il me semble que j'y étais ! Va donc savoir.

 

Commentaires

Ce sont de grands moments qu'avec des yeux d'enfants on perçoit comme "une révolution" ça excite, ça fait peur...mais c'est bon !
Tu le racontes à merveille
Bises

Écrit par : Maky | 13.11.2007

ce sale père Gégé, il n'a eu que ce qu'il méritait !

Écrit par : Saperli | 13.11.2007

Drôle d'histoire vécue tu nous racontes, ça fait peur par moment, heureusement ça se termine pour le père Gégé, quel ingrat.....

Bisous
Françoise

Écrit par : francoise oleron | 13.11.2007

Trop drôle .......
Bien fait pour lui;-))

Écrit par : teberli | 13.11.2007

Ton récit est croquant et savoureux ! Merci pour ce sourire du matin.
Jeregrette juste une chose: nos bambins des villes, coincés dans les appartements aux voisins anonymes, ne vont pas avoir autant d'occasions de faire de si belles bêtises. Quel dommage.

Écrit par : ada | 13.11.2007

Et moi je crois bien y avoir été tellement tu nous a embarqué de main de maitre dans ton récit. Quel sale type! bravo à ta maman, c'est quelqu'un!

Écrit par : mab | 13.11.2007

Ton père qui contait si bien et qui vous tenait en haleine t' a transmis ses gênes ......quel talent ! encore et encore .........

Écrit par : azelys | 13.11.2007

Ah Mab, il faut que je précise : ma mère n'y est pour rien, Félix avait tout conçu et réalisé tout seul !

Écrit par : Fauvette | 13.11.2007

Et encore un voyage dans le temps avec cette ambiance si bien décrite des petits villages, le père gégé...et les enfants qui jouent aux osselets dans la rue, on s'y croirait !

Écrit par : Aude | 13.11.2007

Une histoires Comme dans les romans de la bibliothèque veret....
j'ai bien ris

Écrit par : laparhasard | 13.11.2007

Felix... est un remarquable spychologue. Et toi , une conteuse savoureuse.

Écrit par : anita | 13.11.2007

J'adore ! le méchant bonhomme ridiculisé :-)))

Il fait quoi, ton frère ? (Zorro, à côté, est un rigolo)

Et merci pour ce beau conte, digne de Marcel Aimé :-)

Écrit par : Lise | 13.11.2007

Enfin un peu de temps pour te lire. J'ai rattrapé le retard! J'ai adoré revivre un peu de mon propre passé avec "allez à la mer".
Je me disais bien qu'il devait y avoir de ton "voyou" de frangin dans ce colis piégé mais tu nous as tenu en haleine jusqu'au bout. Mais alors? avant toi, qui est-ce qui la racontait cette histoire pour faire rigoler tout le village! Bises

Écrit par : tourniquette | 13.11.2007

Quel régal, ce texte ! Comme chaque fois que je lis ces chroniques, le petit film se déroule sous mes yeux, "je m'y vois", moi aussi !

Cela me rappelle les récits que ma mère me racontait des "charivari" de son enfance : à force de les avoir entendus, je finis par m'imaginer y avoir assisté :-)

Écrit par : samantdi | 13.11.2007

Bien fait pour le père Gégé !
Ce type-là, on dirait un personnage de Roald Dahl...

Écrit par : Milky | 13.11.2007

Fauvette ? elle n'a pas sa pareille pour nous ramener des années en arrière ! On s'y croit ! Merci de ces souvenirs jolis et drôles ! et de ton regard tendre sur ce passé !

Écrit par : martinecarol | 13.11.2007

Fauvette, c'est si bien raconté que moi aussi, j'ai l'impression que j'y étais !

Écrit par : Claude | 14.11.2007

ton texte remue des choses que l'on a vécues...mais c'est si bien raconté!! du Pagnol !!merci Fauvette!!

Écrit par : turitelle | 14.11.2007

Merci pour ce beau récit, tu racontes si bien.....

Écrit par : liaht | 14.11.2007

Héhé, quelle belle revanche intelligente sur la méchanceté du Père Gégé ! Bravo Félix !

Écrit par : Anne | 14.11.2007

J'aimerais bien savoir comment a fini le père Gégé.

Écrit par : tajmahal17 | 14.11.2007

Felix avait voulu venger son copain, tu racontes bien Fauvette, on imagine un village genre "La Guerre des boutons"...

Écrit par : heure-bleue | 14.11.2007

Cela faisait plusieurs fois que nous passions et là on a vraiment envie de laisser un petit message tant toutes ces petites histoires et autres, chaque jour sur ce blog, sont sympas!! Gégé en ragerait surement de ce que ces "sales" gamins en grandissant, sont capables de faire...
Bravo à bientôt

Écrit par : lucile et lucien | 14.11.2007

Magnifiquement écrit... Mais dit moi dans cette société patriarcale comment ce fait-il que les autres hommes du village ne lui ait pas appris à vivre à ce salaud? Chez moi, il n'aurait pas fait vieux os.

Écrit par : Moukmouk | 15.11.2007

superbe ton récit!

en suivant le père Gégé j'ai parcouru le village de mon enfance (enfin plutôt le village d'à côté où j'allais au collège -le CEG- car dans le mien , tout petit, il n'y avait pas de gendarmerie).

c'est bien d'écrire sur ce passé, si proche mais qui semble tellement loin de ce que nous vivons.

nous avons besoin de ces témoignages, non pas par passéisme nostalgique, mais pour rappeler qu'il existe d'autres valeurs que celles (auxquelles le mot de valeur s'applique bien mal) que l'on veut nous fourguer actuellement.

Écrit par : céleste | 15.11.2007

Merci à tous et à toutes, je suis contente que ce récit vous plaise !
Le père Gégé était effectivement un affreux bonhomme, je pense qu'il est mort il y a peut-être quinze ans ; comme je suis partie de ma ville natale à l'âge de 16 ans, il y a des gens dont je me suis désintéressée totalement !

Oui Anita, mon frère Félix sait bien évaluer l'âme humaine, et cela lui a parfois coûté cher !

Tourniquette, mon père racontait beaucoup d'histoires de son enfance, et adorait cela, ainsi que mon frère aîné qui avait un vrai talent de mime.
Je suis contente d'écrire toutes ces histoires de mon quartier, de mon enfance et de ma famille.

Moukmouk : c'était une petite ville, mais il faut que je précise que la mère Gégé et les enfants ne se plaignaient pas, ils géraient comme on dit maintenant. D'ailleurs, dans mon souvenir, beaucoup d'hommes étaient violents, y compris mon propre père pour d'autres raisons. Je n'arrive pas encore à écrire sur lui, sur notre enfance avec lui, mais j'y travaille !

Encore merci à tous de vos visites et commentaires !

Écrit par : Fauvette | 15.11.2007

Fauvette, ton récit est très sympa, j'ai beaucoup aimé, et puis bravo à ton frère d'avoir donné une bonne leçon à ce sale type...
bises

Écrit par : natpointg | 15.11.2007

Croustillant ! Tu devrais écrire un livre regroupant les anecdotes de la vie dans un village ... A chacun de tes contes, j'ai l'impression de replonger dans mon enfance, de retrouver des personnages et surtout de retrouver une ambiance de province, dans laquelle nous baignions et qui me semble t'il a beaucoup changé !

Écrit par : paysanheureux | 16.11.2007

Superbe, Fauvette !
Moi j'imagine une ambiance "jour de fête" ...
C'est tellement beau et vivant quand tu racontes tes souvenirs, et ton récit immortalise à jamais ces "petites gens", je trouve ça très touchant.
Bises

Écrit par : Fiso | 16.11.2007

Comme les nombreux lecteurs, j'y étais aussi.

Écrit par : christian | 17.11.2007

C'est savoureux comme un morceau de Don Camillo... même le début, parce que la brute avinée, ça ne dépareille pas (hélas)

J'adore ta description du père Gégé passant triomphalement dans tous le village avec sa fourche et son colis au bout ! Je visualise très bien la chose ! A

A quand l'adaptation cinématographique ?

Écrit par : Sammy | 27.11.2007

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