09.10.2007
Les Romans-photos de Greta
En dépit de la réprobation de mon père, "Greta, tu vois bien que c'est fait pour endormir les gens ", maman aimait lire les romans-photos publiés dans Nous Deux et Mode de Paris ; dans le quartier ces précieux hebdos circulaient d'une maison à l'autre, et les maris hostiles ou non, avaient sans doute fini par s'y habituer. Monsieur L. le cordonnier avait compris le pouvoir bienfaisant et apaisant de ces journaux sur ma mère, et avait pris l'habitude de lui acheter son Nous Deux toutes les semaines, même s'il désapprouvait le contenu.
Le jeudi après-midi, il arrivait à la maison, et en trois enjambées, le bras tendu vers Greta, il nous claironnait sa grande blague du jour : Voilà Nous Trois ! Et hop, il repartait ravi de son succès. Tante Margot savait que c'était un péché, mais elle avait un faible pour Mode de Paris. Elle disait que c'était pour les fiches tricots ou cuisine... Voui, voui... Si tu veux Tata, si tu veux, mais hein...
Maman s'arrangeait pour déguster son Nous Deux loin du regard de mon père, et avait l'air de vivre des moments fabuleux, rien qu'à elle. L'évasion du quotidien. Diane notre chienne se blottissait contre elle, attentive à ses soupirs ou ses sourires. Lorsque maman hochait la tête, elle s'agitait un peu, obtenait une caresse. Parfois, je sentais maman chavirer de bonheur, ou devenir triste, mais elle gardait toujours un espoir, car dans le numéro de la semaine suivante, elle le savait, cela allait s'arranger, c'était même sûr.
La vie des femmes de ma famille, et du voisinage n'était pas très glamour, et ne me faisait pas vraiment rêver. J'entrevoyais à peine celle des femmes des notables de la ville. Nous n'avions pas la télévision, seulement la radio, difficile d'imaginer d'autres mondes. J'avais vite épuisé les joies des récits de la vie édifiante des saintes proposés par l'école, et commençais même à les prendre en grippe.
Grâce à Nous Deux et ses semblables, j'ai pu enfin découvrir la vraie vie, et décrypter les relations homme-femme ! Evidemment, je ne comprenais pas tout ! Comment la jeune infirmière amoureuse du beau chirurgien était-elle enceinte page 43, alors que page 42 elle n'avait fait que se laisser embrasser par ce beau brun ?
- Mais enfin Fauvette ne fais pas ta bêtasse, me disait Blondine ma belle-soeur. On comprend bien qu'elle succombe, tu vois bien là, sous la photo il y a des points de suspension ! Ils ne vont quand même pas tout te montrer, un peu de jugeote !
Mais oui, il fallait réfléchir, apprendre à décoder les textes dans les bulles, les photos, observer les attitudes. C'était du boulot ne ricanez pas ! Blondine avait raison, il fallait avoir l'oeil. Repérer la méchante, protéger la jolie gentille, admirer le beau patron ou son fils, démasquer les imposteurs, se méfier des jeunes gens au visage d'ange... La vie de Sainte Blandine était bien lisse et tiédasse comparée à celle de Sylvana et de Luigi, amoureux contrariés de Nous Deux...
Mais je n'arrivais pas à fondre d'admiration devant l'héroïne ! Je me révoltais, et lui en voulait d'être si naïve et soumise. De tomber dans tous les pièges...
- Mais Fauvette, me précisait encore Blondine, c'est comme cela la vie, elle est amoureuse !
- Ce n'est pas une raison, elle est amoureuse d'accord, mais moi à sa place, je...
Et voilà, grâce à Nous Deux et Mode de Paris, j'ai commencé à devenir féministe ! Si je vous l'assure, féministe grâce aux romans-photos ! Je les trouvais trop profiteurs, trop mesquins ces héros masculins des romans photos ! Même s'ils étaient chics et bien habillés... Maman disait que je n'étais pas romantique du tout, du tout, et tranchait : tu es bien trop jeune pour comprendre. Mais si, mais si, j'avais bien compris au contraire !
Je ne lis plus de romans-photos depuis très longtemps bien sûr, mais je l'avoue, je me laisse accrocher par certains feuilletons ou séries télévisés, et comme Traou j'aime bien de temps en temps regarder un "film de filles".
00:10 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note




Commentaires
Alors ça, j'avais oublié ! Moi, je les chipais, les romans-photos, mais je ne me rappelle plus à qui. J'ai beau me racler la mémoire, rien à faire. Peut-être que c'était chez le coiffeur... Il y avait Nous Deux, et aussi Confidences et j'avais l'impression de lire des choses incroyablement osées ! Quand je regarde les kiosques à journaux aujourd'hui !
Écrit par : Claude | 09.10.2007
Moi, je la comprends drôlement bien, Greta, je suis un peu comme elle. Mais c'est sur Internet que je me fais mon "Nous Deux", c'est plus discret... Et puis de toutes façons il n'y a personne pour me reprocher de me complaire parfois dans des lectures faciles ! (à moins qu'on ne fouille dans mes historiques :-)
Écrit par : Otir | 09.10.2007
Comme je rêvais de pouvoir en lire au moins un, mais bien sûr chez nous personne ne lisait ce genre de choses et ce n'est que furtivement que je pouvais parfois plonger chez le coiffeur mon nez dedans. Mais quelle santé Fauvette, quel tonus tu as eu dès l'enfance !
Écrit par : Valérie de Haute Savoie | 09.10.2007
Que la première qui n'a jamais lu un Nous deux me jette la première page. j'adore ton texte et le coup des points de suspensions...
Écrit par : mab | 09.10.2007
Ma Maman lisait "Delly"...
Pour le rêve... c'est parfait .....
La petite nénette partie de rien qui s'entiche du grand seigneur terrible du coin et qui le rend amoureux et doux comme un agneau ......
A dix ans je lui chippais ses livres...
Ah..... rêver sur les histoires d'amour des autres ....
Écrit par : teberli | 09.10.2007
Je crois que je n'en ai jamais lu, et puis chez nous c'était différent, il y avait le culte du Roman qui habillait nos rêves...
Mais quoi qu'il en soit, l'amour, ses façons de le vivre, de le décoder, a toujours et sous toutes ses formes fait rêver le monde, non ?
Écrit par : Anne | 09.10.2007
Très bon texte pour nous amener au féminisme.
Oui, ces revues ont éduqué bien des femmes et c'est tant mieux.
Bon mardi et bisous de ta p'tite cousine du Québec. xoxoxo
Écrit par : Rosie | 09.10.2007
PLonger dans la romantisme ou le féminisme...
C'est ou l'un ou l'autre?
ou les deux selon les jours?
Écrit par : Coumarine | 09.10.2007
Je piquais les ''nous deux'' chez ma grand mere, et comme Claude j'avais l'impression de lire quelque chose de trés osé.
Et comme toi, chere Fauvette, elle m'énervait ces filles que je trouvais nunuches.
Il existe toujours ce journal ?
Écrit par : la JD | 09.10.2007
J'adore le "On comprend bien qu'elle succombe" !
Écrit par : gilda | 09.10.2007
J'ai une amie, très snob, non pas Madame de que j'ai surprise à lire Nous Deux, elle nie depuis toujours...
Écrit par : heure-bleue | 09.10.2007
Moi j'ai eu l'occasion de lire une biographie de Ste Blandine pas fadasse du tout ! Car elle n'était pas ce que l'on croit cette émigrée d'Asie Mineure.
Ma mère détestait ce genre de revue car elle était très puritaine et moi aussi j'en rêvais !
J'allais donc lire chez ma grand-mère "Bonne Soirée", nettement moins glamour mais avec des romans-photos.
Écrit par : Rosa | 09.10.2007
Large sourire tout au long de ce texte, qu'est ce que tu racontes bien, ma Fauvette !
Des souvenirs identiques remontent en moi, je crois que ma Maman s'évadait bien et rêvait sans doute à des jours plus doux en lisant Nous Deux et Confidences...
Écrit par : pralinette | 09.10.2007
Chez nous on l'appelle doux neud voui je sais c'est limite, mais on est devenu un peu trash avec notre mère...
Écrit par : sophie | 09.10.2007
Pour moi, c'était le péché, ces romans photos ! D'ailleurs, très difficiles à trouver dans mon entourage proche... malgré mon vif désir (coupable !) de les découvrir et de les lire !
Écrit par : martinecarol | 09.10.2007
C'était chez Edith ma voisine que je lisais Nous Deux, en cachette de ma mère bien sûr. Et comme c'était défendu, je les lisais avec encore plus d'avidité ! Et je ne devais pas avoir 10 ans, donc autant dire que je gobais toutes ces fadaises :)
Dans le même style, j'étais incollable sur les reines et princesses grâce à PDVIDM (allez vous trouver à quoi correspondent ces initiales ?) que je trouvais chez ma grand'tante. Le summum en guise d'eau de rose pour te faire croire que la vie est belle !
Écrit par : Madeleine | 09.10.2007
ma grand-mère apportait à ma mère "Confidence", et lui donnait en cachette des enfants, mais nous arrivions toujours à le lire... Je devais avoir 10 ou 11 ans moi aussi et comme on ne nous avait rien expliqué, je me posais beaucoup de questions !
Écrit par : Saperli | 09.10.2007
Uh uh uh... Les romans photos !
Il y en avait chez ma grand-mère (les mêmes) et dans certaines après-midi génératrices de forte doses d'ennui il m'arrivait de les lire, à défaut d'autre chose.
Je n'aurais jamais envisagé de venir au féminisme par cet intermédiaire mais si tu le dis. Grosso modo c'était avant l'heure le programmes télé pour cette fameuse ménagère de moins de 50 ans !
J'y repense comme un romantisme au fond très conforme et très sage (l'infirmière amoureuse du chirurgien) avec juste ce qu'il faut d'écarts par rapport à la bonne morale. Mais tout rentrant dans le bon ordre à la fin.
Pour les "djeunz" de l'époque, c'était quand même un des symboles de la ringardise et du truc pour vieux. On ne percevait pas à l'époque cette dimension rêveuse qui pouvait apporter un peu de fantaisie et de liberté à de nombreuses femmes dont la vie en manquait sans doute singulièrement.
C'était l'époque ou c'était la faute à la société, au système, à l'oppression de classes, etc, etc... Revendicatif sans doute, mais avec un manque de subtilité pour saisir la dimension intime de chacun.
As t'on vraiment changé ?
Écrit par : LaVitaNuda | 10.10.2007
Je me demandais si ce genre de publication avait passé le cap du XXIe siècle ? J'en cherchais en brocante et on en trouve peu en fait, comme on trouve assez peu de BD de gare (peut-on dire que c'est le pendant masculin du roman photo ?)
J'avais juste lu un Arlequin (un vieux, pas un moderne beaucoup plus chaud), c'est assez redoutable...
Écrit par : Gilles Aitte | 10.10.2007
ce qui me frappe chez toi c'est combien, très jeune, tu avais les yeux ouverts sur la vie et une clairvoyance, un recul sur les choses incroyables!!
un sacré caractère la fauvette!! bravo!!
Écrit par : turitelle | 10.10.2007
"Nous deux" et "Intimité du foyer" circulaient dans la famille de ma mère, aussi. Et j'ai, moi aussi, lu leurs romans photos et leurs nouvelles à l'eau de rose quand j'avais une dizaine d'années ! A une période, je devais gagner des sous, et je me suis dis que je devrais essayer d'écrire ce genre de nouvelles, que ça devait être facile. Eh bien, je n'y suis arrivée à rien. Comme quoi, ce n'est pas si simple que ça.
Écrit par : karmara | 10.10.2007
Un p'tit bonsoir en passant, Fauvette.
A bientôt
Écrit par : François | 10.10.2007
François, pourquoi as-yu supprimé les commentaires sur ton blogue ?
Écrit par : Rosa | 10.10.2007
Moi aussi j'avais oublié : je lisais ça chez le coiffeur... J'analysais les photos sur les textes, ou les mots sur les photos. Bien plus tard, quand j'ai été capable de me servir d'un appareil-photo, l'idée du roman-photo m'a effleurée. Faute de scénario et de figurants, j'ai laissé tomber.
Mon fils a photographié des mises en scène autour du baiser ou de "petits meurtres" avec talent, je trouve (dans le cadre de sa ville d'étudiant photographe, Toulouse).
C'était pas si nul à l'époque : on n'avait pas de séries à la TV, c'était instructif : la preuve !
Bravo pour ton excellente évocation...
Écrit par : gazelle | 10.10.2007
Oh la la la , Nous Deux!
en bonne intellectuelle de gauche ma mère détestait, et critiquait sans cesse ma grand-mère (paternelle bien sûr, sa belle-mère) qui le lisait.
moi je devais le lire en cachette et j'adorais!!!
j'en ai appris des choses!
il y avait aussi, toujours chez ma grand-mère, le Femme d'Aujourd'hui, et sa nouvelle hebdomadaire, où de fragiles héroïnes, que le destin avait malmené, trouvaient enfin l'amour.
et le plus rigolo, c'est que moi aussi je suis un peu devenue une héroïne de roman;
amours difficiles, séparations, déclarations passionnées, abandons, amants volages, fins de mois impossibles, larmes, huissiers et amoureux transis.
tout cela s'est succédé dans ma vie...
comme quoi!
Écrit par : céleste | 11.10.2007
Les histoires d'amour qui finissent bien, oui voilà ce qui faisait rêver, et Nous Deux (Doux Noeud pour Sophie, merci tu m'as bien fait rire !), Confidences, Intimité... offraient la part de rêve qui manquait !
Coumarine, peut-être que je suis une féministe romantique va savoir !
Merci la JD de partager mon énervement envers les nunuches ! Oui Nous Deux existe encore j'ai vérifié, mais il ne s'appelle plus 'L'hebdomadaire qui porte bonheur" !
Merci Gilda, oui moi aussi le terme succomber m'a toujours plus. Bien plus que "fauter" terme aussi employé, et qui me hérisse !
Heure-Bleue : ah bon, elle nie ? Tu pourrais peut-être lui en offrir un pour Noël, pour voir ! Euh non, elle n'a sans doute pas encore assez d'humour sur le sujet !
Rosa : ah mais la vie de Sainte Blandine était sans doute palpitante, mais moi cela m'a vite barbé, à la bibliothèque de l'école il n'y avait que la vie des saintes tu imagines l'ennui ?
Pralinette : mon petit doigt me l'avait dit !
Ah MartineCarol, zut tu as des lacunes dans ton éducation dis-donc !
Madeleine : Ah oui, en cachette ? Tu me fais rire. Point de Vue Images du Monde ? Je n'ai pas trop connu, mais je vois très bien la revue dont tu parles.
Saperli : mais oui, il y avait tellement de sous-entendus, alors toi aussi tu te posais des questions, cela me rassure !
LVN : ah enfin un point de vue masculin !!! Oui sans doute ringard, mais le rêve, LVN, le rêve quand même !
Et je t'assure que comme prise de conscience de la condition féminine, c'est un bon départ !
Gilles Aitte : 2ème point de vue masculin ! Oui, oui, les romans-photos se vendent toujours ! Tiens, mais je ne vois plus de dames qui en lisent dans le métro. Mais des dames qui regardent avec assiduité Les Feux de l'Amour à la télévision tous les jours, j'en connais !
Turitelle : merci ma belle bronzée !
Karmara : ah bon, je pensais qu'une fois que l'on connaissait les ingrédients, cela devait être facile à écrire !
Merci François de ta visite ! A bientôt.
Gazelle : oui chez le coiffeur, il y en avait certainement tu as raison. Cela doit être un sacré travail à réaliser, il faut un studio, et tu as raison des comédiens ! Pas mal l'idée de ton fils, pas mal du tout.
Céleste, alors toi aussi tu lisais Nous Deux !!! Eh ben, quelle surprise... Et ensuite, ta vie... Ohhhhh.... Bon, actuellement cela va bien mieux hein ?
Tiens à propos d'huissiers, je pourrais faire un billet, mais je crains un peu les réactions...
A tous : Merci.
Écrit par : Fauvette | 11.10.2007
Quel beau texte...
J'ai lu ces trucs là, enfin de temps en temps. J'étais interne dès la sixième. Nous allions le jeudi ( ça date un peu!) aux douches municipales de la ville. Et oui, ça date !!!! Et là, nous devions attendre et il y avait ces journaux.. Et comme il n'y avait pas d'autres lectures hormis la vie du rail, une fois ce dernier épuisé, je lisais ... Mais, ce doit être le coté mec, je me suis jamais posé de question sur ce qui avait pu se passer entre la page 42 et 43 ....sourire naïf. Bonne soirée
Écrit par : paysanheureux | 11.10.2007
Je ne connais pas les romans photos... Mais j'aime beaucoup cette note !
Si, en fait en Guinée, je crois qu'il y avait des romans photos... Bollywood. C'étaient les films indiens, mais sans la musique et sans les danses. Donc beaucoup moins joyeux !
Écrit par : Dja | 11.10.2007
Quand il y avait des "Nous Deux" chez quelqu'un - j'étais jeune à l'époque - j'aimais bien les regarder, mais ce que j'aimais c'est la couverture car je trouvais les dessins très beaux.
Écrit par : tajmahal17 | 12.10.2007
en lisant ton billet je me suis reportée plus de 50 ans en arrière, maman lisait aussi Nous Deux, ma tante lisait Bonnes soirées et moi je fauchais de temps en temps l'un ou l'autre. Y-a-t-il encore des gens qui lisent ces revues maintenant qu'elles sont largement remplacées par les feuilletons comme "Les feux de l'Amour" ou Sous le soleil.
Après tout le rêve a toujours existé et les jardins secrets aussi; Alors !
Écrit par : manouedith | 12.10.2007
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