31.05.2007

Le porte-monnaie de Suzanne

J'aimais beaucoup Suzanne, l'énergique dame qui venait faire la lessive le jeudi après-midi lorsque j'étais enfant. Grande et forte femme, les cheveux tirés et ramassés en chignon, enveloppée dans son éternelle blouse, elle se rendait à la buanderie située dans notre cour. Depuis le matin l'eau chauffait dans la "poêlone". (une cuve chauffée au bois). Elle installait son matériel, une grande baille ( = bassine) grise en zinc sur un tréteau, une planche à laver, et armée de sa brosse à chiendent d'un bloc de savon de Marseille,  elle attaquait chemises, draps... Assise sur un petit trépied en bois, je me régalais de cette atmosphère : l'odeur du savon, la chaleur du feu, la vapeur d'eau, c'était un vrai hammam et je ne savais même pas que cela existait ! Suzanne frottait, tapait le linge, rinçait et parlait en même temps ! A l'heure du goûter, Suzanne rejoignait maman à la maison, et elle dévorait de grandes tartines de pâté ou de rillettes, confiture pour les enfants, arrosées d'un bol de café au lait. Maman appréciait sa gaité naturelle et sa gentillesse. Ses éclats de rire lui faisaient du bien.

J'étais alors imprégnée de préceptes religieux enseignés à l'école, et pensais avoir la foi. J'avais 8, 9 ans et depuis que Soeur M. avait dit que les communistes iraient en enfer, j'affrontais la nuit des visions épouvantables : même si je lui trouvais quelques défauts, mon père ne le méritait pas. Comment faire pour le sauver ? Devenir religieuse, mais cela suffirait-il  ?

Un jour je demandai à Suzanne si elle croyait en Dieu, et elle eut cette réponse terrible :

- Ton Bon Dieu j'y crois quand mon porte-monnaie est plein, sinon... Et elle éclata de rire !

Moi cela ne me fit pas rire du tout, j'étais terrifiée ! Alors, elle aussi ma Suzanne allait subir les flammes de l'enfer ? Je me sauvai et me réfugiai dans les branches du noyer au fond du jardin, et pleurai, sanglotai... Je me sentais désespérée, jamais je ne pourrai sauver tous les gens que j'aimais, c'était vraiment trop cruel. Trop de responsabilité ! Quel chagrin. Je me calmai et retournai la voir. Elle me souleva dans ses bras et m'embrassa. Un baiser de Suzanne ce n'était pas rien !

 - Ah ton Bon Dieu s'il existe, saura bien me reconnaître ne t'en fais pas ! Fichues Bonnes Soeurs n'ont rien d'autre à faire, hein, effrayer des gamines ?... Allez viens-donc m'aider à étendre le linge.

Je ne me rappelle pas exactement quand mes parents ont acheté une machine à laver (une Flandria, mon père y tenait !), mais ce fut la fin des visites de Suzanne qui avait trouvé d'autres "journées" à faire ailleurs. Elle continua de venir prendre un café de temps à autre, et je la voyais passer à vélo toujours dynamique...

Je me souviens l'avoir rencontrée dans la foule au bras de son mari un soir de 14 Juillet, après le feu d'artifice. Je devais avoir 13 ans, et avec des copines nous étions l'objet d'une cour disons pressante de la part d'adolescents maladroits. Nos regards se croisèrent, elle me fit un grand clin d'oeil, rassurée sans doute !

 

 

Commentaires

Comme j'aime te lire !

Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | 31.05.2007

Quelle belle écriture, c'est avec plaisir que te lis

Bisous
Françoise

Ecrit par : francoise oleron | 31.05.2007

Fauvette tu as le don de faire ressurgir les souvenirs et les odeurs.

Ecrit par : mab | 31.05.2007

Quel joli billet (et loué soit l'inventeur du lave-linge, je me demande pourquoi personne ne lui a donné le prix Nobel ?)

Ecrit par : Anne | 31.05.2007

Fauvette en bonne soeur ! Corbillo l'a échappé belle :))

Ecrit par : Madeleine | 31.05.2007

J'aime beaucoup la nostalgie de tes récits... Je te reconnais bien là à vouloir sauver le monde entier..

Ecrit par : dany | 31.05.2007

ça sent bon...et je vois la lessiveuse...
merci...

Ecrit par : co de contes | 31.05.2007

C'était le métier de ma grand-mère : laveuse... c'était vraiment un métier modeste, payé à la tâche ou à la journée, comme tu le rappelles. Je pense qu'il a disparu dans les années 1960. Le lavoir, les grands draps blancs qu'on y jetait, la planche de bois qu'on trempait dans l'eau et les gros morceaux de savon me reviennent en mémoire grâce à toi.

Le lavoir et son petit auvent ont laissé place à un parking pour les voitures.

Ecrit par : samantdi | 31.05.2007

Moi, ce genre de billet, ça m'inspire pour voir mieux autour de moi les petites choses de la vie!
Merci! :)

Ecrit par : Marloute | 31.05.2007

Chez nous c'était ma mère qui faisait la lessive. Elle n'allait pas au lavoir. La première machine à laver ???? à la naissance de mon petit frère en 1954. Mais elle n'était pas automatique.
Tu racontes ça si joliment !!!!

Ecrit par : kipik | 31.05.2007

Quelle jolie note et dire que nous serions complèment démunies dans nos machines à laver...

Ecrit par : heure-bleue | 31.05.2007

Je la trouve très sympathique Suzanne. Ton talent d'écriture est grand.
Je me souviens aussi de la première machine à laver.
Et la lessiveuse avec son paumeau magique qui recrachait l'eau bouillante et savonneuse ... disparue.
Je repense à cela, merci Fauvette de raviver ces souvenirs.

Ecrit par : Christian | 31.05.2007

Encore un si joli chant de Fauvette. Je vois la blouse de Suzanne (fleurs ou carreaux, deux pour le prix d'une au marché!) et des bras musclés, et j'imagine son rire...

Ecrit par : anita | 31.05.2007

Dans certains romans du début du XXème, on prête parfois aux gens simples une sorte de 6ème sens... Comme si la laveuse voyait aussi clair dans les gens que dans son eau de rinçage... J'aime beaucoup ton évocation (comme d'autres d'ailleurs), et c'est plein de poésie, de tendresse pour le passé, d'enfance, de lumineux regard sur la vie......... J'aime beaucoup !

Ecrit par : Pivoine | 31.05.2007

Tu réveilles des souvenirs oubliés. L'odeur du savon de Marseille, les gros bouillons dans la lessiveuse qu'il était interdit d'approcher et les draps que l'on aidait à tordre. Un tour dans un sens, un tour dans l'autre.

Ecrit par : Oxygène | 31.05.2007

Rien à dire pour un type de 62 ans...
Tout y est, mais le talent aide et amplifie les sensations.
Merci

Ecrit par : Maky | 01.06.2007

Tu réveilles des souvenirs, oui, mais pas des souvenirs personnels. J'entends dans ton texte comme les échos de ce que me narrait ma mère, comme un chant à présent oublié mais dont les accents refluent jusqu'à nous.

Merci Fauvette.

Ecrit par : telle | 01.06.2007

"marquée au coin du bon sens......"
Voilà ce que je dirais de ta Suzanne ....
J'aime bien quand tu racontes tes souvenirs .... moi, j'ai l'impression de ne pas en avoir ;-))

Bien bien bien ;-) j'aurais presque parié que tu n'aimais pas ces jeux ... au moins.. c'est fait, je le sais ;-))
Et j'apprécie que tu dises "non, j'ai pas envie" au lieu de... ne pas répondre ...
savoir ce que les gens pensent... quel sentiment rassurant ...
Bisous

Ecrit par : teb | 01.06.2007

Chaleureuse cette histoire, que de drôle d'idées certains adultes peuvent déposer dans notre petite tête d'enfant

Heureusement il peut aussi en rester des choses toutes douces, comme ta Suzanne

Ecrit par : SanAntonio | 01.06.2007

Merci pour cette très belle histoire qui a ravivé plein de souvenirs...

Mon père n'était pas communiste, mais chez nous en ville, cela m'a rappelé que c'était exactement pareil ; c'était Catherine qui venait.

Comme chez toi, la lessive dans la cour, l'odeur du savon de marseille, le jus de lessive chaud qui s'écoulait dans l'égoût, une fois le linge bouilli...
Catherine était une polonaise, robuste et gaie, elle aussi.

De temps en temps, elle nous gardait chez elle le temps d'un week-end à la campagne. J'en garde des odeurs jamais oubliées de grands blés mûrs, d'herbes qui piquent les mollets tendres, de bouquets de coquelicots, de bleuets et de marguerites...

C'était elle aussi qui égorgeait et plumait les poulets, et tuait et dépouillait les lapins à la maison.

Moi aussi, j'écarquillais grands les yeux, mais je n'avais pas d'arbre où réfugier les sepiternels questionnements suscités par les bonnes soeurs...

Bises, et bon week-end Fauvette !

Ecrit par : gazelle | 01.06.2007

Merci à tous.
Valérie, François, Mab : moi aussi j'aime m'inviter chez vous !

Anne : oui l'inventeur de la machine à laver est un bienfaiteur de l'humanité, tout simplement !

Madeleine : je te rassure vivre la vie des religieuses que nous subissions ne m'a jamais vraiment fait envie ! C'était surtout la trouille de l'enfer qui me poussait vers cette voie !

Dany : merci, cette ambition me paraissait démesurée !

Co de Contes : ah mais c'est vrai que l'odeur des glouglous de la lessiveuse ne s'oublie jamais hein ?

Samantdi : ah je ne savais pas pour ta grand-mère. Quel rude métier, il fallait être costaud, pour un si maigre salaire ! Dommage pour le lavoir, parce qu'il y en avait de très joli dans certains villages.

Marloute : oh mais je crois que tu as un bon oeil ! Merci.

Kipik : merci. Ah oui la première machine à laver, il fallait ensuite essorer en tournant une manivelle, le linge passait entre deux rouleaux.

Heure-Bleue : merci. En vacances, lorsqu'il n'y a pas de machine à laver, nous pouvons réapprendre les gestes du lavage à la main !

Christian : merci. Je vois que toi aussi tu as connu l'époque des lessiveuses ! Cela ne doit rien dire du tout à nos enfants !

Anita : merci. Ah oui les blouses achetées au marché bien sûr. Celles de Suzanne étaient unies, en général bleues. J'ai l'impression que c'était l'uniforme de toutes les femmes de milieu modeste. Un cache-misère disait-on aussi !

Pivoine : je suis très touchée par ce que tu m'écris. Je te remercie.

Oxygène : oui, oui, les draps que l'on tordait, comme tu dis !

Maky : j'aime toujours tes commentaires, tu vas à l'essentiel ! Merci.

Telle : merci à toi surtout !

Teb : Ah bon, tu as cette impression là ? Oh, et même en cherchant un peu ?
Oui je ne suis pas fana des jeux et chaînes. J'ai accepté celui de Telle en début d'année, mais j'ai prévenu que c'était le dernier ! Merci de ta compréhension.

San A : oui tu as raison, les enfants sont tellement réceptifs ! Et Suzanne m'a remis les pieds sur terre. Mais j'avoue que j'ai mis des années à me défaire de certaines peurs inculquées par les religieuses. Et même encore j'ai des réflexes...

Gazelle : donc nous nous comprenons bien hein ! Bises Gazelle.

Ecrit par : Fauvette | 01.06.2007

Fauvette, tu devrais publier tes portraits . Ils reflètent si bien une époque et surtout ils donnent une dimension à la Vie formidable. Derrière chaque être décrit, il y a une âme ! Continue !!!

Ecrit par : paysanheureux | 01.06.2007

Merci pour cette histoire. J'y ai retrouvé l'odeur du jour de lessive (le mardi) de mon enfance.

Ecrit par : Claude | 02.06.2007

Les odeurs encore dans les narines....chez moi, celà se passait au lavoir avec le chant de la source et, dans un coin, un feu de bois la lessiveuse dessus ......et, les draps sèchant sur l' herbe .....souvenirs mais....pas si doux ! le froid piquant...la vie était rude ....les draps humides et froids le soir venu ....les pieds glacés ..les mains gercées....la saleté ..la promiscuité...etc...d' ailleurs, je ne supporte plus d' avoir froid, je me couvre ou je me chauffe !
Sur les religieuses j' aurai aussi beaucoup à dire mais, je ne maîtrise pas les mots comme toi ( peu d' école ) .
Je te souhaite un excellent week-end !

Ecrit par : Azélys | 02.06.2007

comme j'aime ces souvenirs.

ma Suzanne à moi, elle s'appelait Ginette

Ecrit par : céleste | 03.06.2007

Encore un chouette souvenir comme j'aime les lire chez toi ! :-)
...j'espère que tu es davantage du côté de Suzanne quant à l'opinion qu'il faut avoir sur les bonnes soeurs... oui, je crois ^^

Ecrit par : Sammy | 04.06.2007

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