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23.05.2007
Casibus
A quelques rues de notre rue à nous, vivait Casibus T.
Lorsqu'il était réapparu des mois après la guerre, sa mère avait à peine reconnu son fils unique. Il s'était installé seul dans la grande propriété familiale, et avait déclaré ne plus vouloir voir personne. Madame T., veuve, occupant une maison mitoyenne lui fournissait ses repas chaque jour. Les années passaient, lui menait sa vie de reclus.
Dans les années 60, lorsque j'étais enfant, son attitude a commencé à sérieusement énerver le voisinage. Comment, il est propriétaire d'une belle ferme laissée à l'abandon depuis des années, et nous, nous trimons et tirons le diable par la queue. Et Monsieur Casibus s'enferme et réfléchit !
Peu à peu des rumeurs ont circulé : Casibus T. est devenu T. le Fou, T. le Dérangé... Certains affirmaient l'avoir vu caché derrière ses haies, épiant les promeneurs et leur lançant des pierres s'ils s'approchaient trop près. Un jour, une voisine affirma que son chat avait disparu, et qu'elle venait de le retrouver étranglé, sans doute par T. le Fou. Une autre prétendit avoir vu Casibus grimpé en haut des murs de sa ferme, tenant son chat écorché au bout d'une fourche ! Une vieille bique prétendit sans rire que "ses dessous en coton pouvant bouillir" avaient disparu du fil à linge. Casibus sans doute...
Puis une autre rumeur courut : T. le Fou aurait séquestré des enfants ! On disait qu'il rodait la nuit autour des maisons et espionnait les gens, repérant ses futures victimes ! Sucession de rumeurs les plus étranges et les plus inquiétantes ... La peur s'installa, les parents interdirent à leurs enfants de traîner vers chez lui, même en vélo.
Cette ambiance de pré-lynchage énervait mon père et notre cordonnier qui connaissaient leur Casibus depuis la communale. Cela suffit disait papa, Faut lui foutre la paix, il a toujours été solitaire et inoffensif ! A l'épicerie de Tante Margot, les clientes s'irritaient en entendant ma mère affirmer qu'elle le comprenait, il avant dû tellement souffrir durant la guerre qu'il ne pouvait plus vivre en société. Les commères soupiraient excédées et vindicatives... Et cela papotait au coin des rues, au grand marché du samedi, dans les boutiques, à la sortie de la messe du dimanche, à la foire mensuelle du mardi. Les langues s'agitaient, les esprits s'échauffaient...
Fanfaron le cantonnier devait notamment relever les compteurs d'eau. Au cours de sa tournée, il se vit refuser l'accès au domaine. Il se répandit dans tous les bistrots du quartier jurant avoir été menacé et molesté par un Casibus aux cheveux hirsutes et à la longue barbe grise ! Il ne récolta pas la compassion escomptée, certains maris jaloux de ses visites à leur épouse en leur absence ne cachèrent pas leur joyeuse satisfaction !... Ah ce n'était pas des tristes je vous assure ! Les employés du Gaz et de l'Electricité furent aussi refoulés, menacés par un fusil dirent-ils... On murmura que le maire avait fini par conclure un arrangement avec Madame T. Mais Casibus avait gagné : personne chez lui, c'est tout !
Je me souviens qu'un bel après-midi d'été, la gourmandise l'emporta sur la prudence, je décidai d'aller en douce ramasser des mûres le long des haies entourant une partie de son chez lui. Elles étaient belles, abondantes, et délicieuses !... Je les cueillais tout doucement, lorsque j'entendis du bruit dans les branchages ! Panique à bord, je me sauvai en courant, abandonnant le fruit de ma cueillette ! J'arrivai toute rouge à l'épicerie de Tante Margot qui s'étonna : mais pourquoi cours-tu ainsi, tu trouves qu'il ne fait pas assez chaud ? Je bredouillai n'importe quoi sans insister.
Année après année, les rumeurs s'atténuèrent plus ou moins, mais Casibus ne changea pas... Mon père disait qu'il le rencontrait parfois la nuit lorsqu'il rentrait de réunions, ou qu'il allait ramasser des escargots. Ils se parlaient, et papa disait Mais il va bien, il est paisible et ne manque de rien, pas fou du tout, mais non, mais non.
Madame T. mourut. Elle avait heureusement eu le temps de s'organiser avec une voisine pour les repas de son fils. Ils étaient déposés derrière les volets sur le rebord d'une fenêtre. Casibus ne se montrait pas. Jamais.
Un jour à Paris, au téléphone, mon frère m'apprit le décès de Casibus. Ah lui dis-je mais il ne devait plus être tout jeune dis-donc ! Et tu ne sais pas qui hérite poursuivit-il ? Euh non, bah il n'avait de famille, l'Etat peut-être ? Non, le fils M. qui avait pris la gentille habitude de lui déposer parfois des bols de soupe ! - Ah, ce bon M., je l'avais oublié, et qu'est-ce qu'il fait lui maintenant ? - Lui ? il est notaire... - Ah bon, tiens, tiens...
Le domaine est devenu une immense propriété confortable avec piscine bien cachée derrière les hauts murs en pierre, et le portail électrique... Elle a été vendue et revendue.. Grande frustration des voisins qui n'ont toujours pas réussi à y mettre les pieds ! Mais qui entendent de temps en temps, les nuits d'été, la musique de fêtes sans doute élégantes, s'élever au-dessus des hauts murs !
00:10 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (34) | Envoyer cette note



Commentaires
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Ecrit par : loic | 23.05.2007
Mais ce qui est incroyable c'est qu'il ne se soit jamais fait son repas non ? Parce qu'il veuille se retirer c'est légitime, mais qu'il se fasse servir c'est curieux non ?
C'est si vivant, que j'ai l'impression d'y avoir des souvenirs communs ;)
Ecrit par : Valérie de Haute Savoie | 23.05.2007
Fanfaron le cantonier j'adore! Des originaux comme Monsieur T Chaque village avait le sien.
Ecrit par : mab | 23.05.2007
Casibus, que étrange nom pour un étrange personnage.
Dis donc, il pourrait y en avoir des romans, des scénarios, qui partent de sa réclusion volontaire !
Ecrit par : Anne | 23.05.2007
Tu as vraiment un super talent de conteuse ! Merci !
Ecrit par : liaht | 23.05.2007
Il fait bon être notaire quelquefois ! Parce que "la gentille habitude de lui déposer parfois des bols de soupe !" devait quand même être légèrement intéressée ;-)
Ecrit par : Madeleine | 23.05.2007
Anne parle de romans... Le personnage de Casibus me fait penser au personnage de Boo Radley dans "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" de Lee Harper.
C'est une évocation très vivante que tu nous offres là. J'en redemande !
Ecrit par : karmara | 23.05.2007
Et si tu lui avais offert des mûres ?
Ecrit par : Oxygène | 23.05.2007
Ah le pauvre Casibus... il me fait penser au "pirate" de mon village, qui n'a jamais quitté l'enfance et a toute sa vie erré dans les parages avec un bandeau à tête de mort... Je l'ai croisé l'autre jour en allant à la banque. Il a un frère, riche et bien installé, qui prend soin de lui, à distance.
Il me semble quand même que les villageois ont été plus cruels avec ton Casibus qu'avec mon "pirate" (bien que les "dames" évitent de le croiser, on lui prête un appétit sexuel hors norme !)
Ecrit par : samantdi | 23.05.2007
petite saga!!!
joliment contée. nous avons un personnage haut en couleur aussi au village: Solange.
Ecrit par : laparhasard | 23.05.2007
Drôle de personnage avec un drôle de nom....
Un texte qui tient en haleine....
Bonne soirée.
Fleur de Sel
Ecrit par : Fleur de Sel | 23.05.2007
Des Casibus il y en avait sans doute dans tous les villages autrefois... Avec des variantes... Chez moi c'était une femme "la Céline".
Que deviennent-ils aujourd'hui dans notre société normative ?
Ecrit par : Rosa | 23.05.2007
Quel beau conte, tu es vraiment très douée pour nous raconter de superbe histoire
Bisous
Françoise
Ecrit par : francoise oleron | 24.05.2007
L' intolérence, la méfiance pour des personnes différentes de nous et, qui parfois les poussent encore plus dans leur éloignement des autres ....à méditer !
Fauvette....tu nous pousses à la réflexion par le choix de tes sujets . Bonne journée .
Ecrit par : Azélys | 24.05.2007
Belle histoire ! comme j'aimerais en savoir plus sur ce "Casibus"...
Ecrit par : dany | 24.05.2007
@Valérie : c'est vrai, je n'y avais jamais pensé, se faire ses propres repas, c'était l'autonomie assurée. Des souvenirs communs ? Des années 60 hein ?
@Mab : ah oui Fanfaron dont j'ai oublié le vrai nom était un personnage. J'ai oublié de préciser que lorsqu'il s'est plaint, ses "copains" lui ont tellement offert à boire qu'il est rentré dans un sale état chez lui. Madame l'a laissé dormir dehors... Ce n'était vraiment pas son jour de chance !
@Anne : oui, je suis encore intriguée par la vie de Casibus. De si longues années cloîtré ainsi ! Un roman c'est sûr.
@Liaght : merci c'est gentil.
@Karmara : Ah je ne connais pas, merci.
@Madeleine : mais non penses-tu ce n'était que de la gentillesse, euh, en fait...
@Oxygène : je suis persuadée que j'ai eu peur pour rien, cela devait être des oiseaux ou des petits animaux qui bougeaient ! Je n'ai jamais vu Casibus en vrai, je me demande s'il existe des photos de lui.
@Samantdi : plus cruels avec le Pirate, eh ben, ils ne sont pas gentils, gentils tes villageois. Moi je pense qu'aujourd'hui le Raid interviendrait chez Casibus, et hop direct vers l'hosto psy. Alors qu'il ne demandait que la paix, et qu'il n'a (à mon avis) jamais nui à autrui.
@Lparhasard : ah tu nous parleras bien de Solange un jour non ?
@Fleu de Sel : merci, bonne journée à toi.
@Rosa : tu as raison, il n'y a pas de place pour les gens "fatigués" maintenant. La chance de Casibus a été d'avoir les moyens de vivre sans travailler.
@Françoise : merci, et si je savais faire d'aussi belles photos que toi !
@Patrick : bon allez jouer ailleurs, le com est supprimé.
@Azélys : l'intolérance mais aussi la jalousie n'est-ce pas ?
@Dany : c'est bête presque toutes les personnes qui l'ont connu (et compris) sont décédées maintenant.
Ecrit par : Fauvette | 24.05.2007
A tous : le com. de Patrick (d'Argentine) n'était qu'un acte de malveillance, je l'ai viré.
Ecrit par : Fauvette | 24.05.2007
Belle histoire celle de Casibus. Un régal de te lire. Bonne soirée.
Ecrit par : TANETTE | 24.05.2007
Pour répondre à Valérie de Haute Savoie (et sans vouloir faire ma féministe de base... nooooon), je crois que certains hommes n'envisagent tout simplement pas l'idée qu'ils puissent eux-mêmes se nourrir. J'ai un oncle "vieux-garçon" (comme on dit) qui ne mange que des croque-messieurs quand l'aide ménagère ne vient pas...
Ton histoire, on la croirait sortie d'un roman noir.
Bises.
Ecrit par : telle | 24.05.2007
''dites les enfants mangez votre soupe sinon on appelle Casibus'' on devait peut être entendre cela dans certaine famille...brrr
encore une fois
bravo dame fauvette!!!!
bonne nuit...
Ecrit par : dite | 24.05.2007
Une histoire qui m'a bien plu. Merci
Ecrit par : Claude | 24.05.2007
On aurait presque envie d'ouvrir "le blog de Casibus"!
Ecrit par : anita | 25.05.2007
Chère Fauvette que c'est bien raconté, on l'aime le Casibus, et on n'aime moins les notaires.
Ecrit par : Christian | 25.05.2007
Comme tu écris bien ma Fauvette ! récit captivant, personnage super bien campé, on le voit ce Casibus !
Je crois sincèrement qu'il n'était absolument pas dangereux. Dans mon village, il y avait aussi un homme, un marginal, il vivait dans un vieil et immense fût de vendange, oui c'était sa maison ! tout le monde fuyait et pourtant il n'aurait pas fait de mal à une mouche.
Gros bisous et bon week-end de Pentecôte.
Ecrit par : Pralinette | 25.05.2007
Tu devrais écrire un livre, un vrai, tu as du talent !!!
Ecrit par : heure-bleue | 26.05.2007
Un bisous de ce dimanche, j'attends une autre belle histoire
Bisous
Françoise
Ecrit par : francoise oleron | 27.05.2007
Il est vrai que la campagne fourmillait de personnages hauts en couleurs ! Il n'y en a plus ? fondus dans la ville ? notre monde ne permet plus ces différences et nivèle tout ?notre regard a changé ?
Bonne pentecôte, Fauvette
Ecrit par : martinecarol | 27.05.2007
J'adore quand tu nous offres ce genre de billet.
Cela me fait penser à mon enfance. On racontait beaucoup d'histoires sur des marginaux, des gens étranges... J'ai vraiment l'impression que le monde a changé. Ces personnages ne semblent plus exister. Ou les gens sont peut être plus indifférents à la différence.
Ecrit par : Chondre | 27.05.2007
C'est vraiment un film ton histoire, tant s'est bien raconté. Pauvre Casibus.
Ecrit par : kipik | 27.05.2007
Il y a eu partout des gens comme cela, heureux de leur choix de vie même si incompris par les autres.... Mais aujourd'hui, je pense que ce ne serait plus possible dans nos villages! On enverrai l'assistante sociale puis on ferai intervenir je ne sais quel service au nom de la sécurité , au nom de je ne sais quoi ... Tu te rends comme pas de relevé d'eau , pas d'électricité... Et Casibus actuel serait enfermé dans un service spécialisé, de grès ou plus surement de force .... En serait il plus heureux ? Non, mais notre société interventionniste en serait rassurée !
Ecrit par : paysanheureux | 27.05.2007
Je ne me lasse pas de ces petites histoires...
A quand le livre?
Fleur de Sel
Ecrit par : Fleur de Sel | 27.05.2007
Quelle belle histoire Fauvette!
Tu fais revivre un monde, un village, un homme !
J'ai bien aimé aussi ton silence, ta réponse méprisante, face à un commentaire...
Peut être faut-il faire ainsi?
Ecrit par : Marloute | 28.05.2007
Il est parfois difficile de vivre comme on l'entend. Il y aura toujours des bonnes âmes qui s'intéresseront à vous mais pas pour vous faire du bien. La jalousie serait-ce le moteur de certaines personnes ? Il est difficile de ne pas entrer dans le rang.
Ecrit par : tajmahal | 03.06.2007
Superbe texte Fauvette ! On dirait presque du Simenon ! J'adore la description de la rumeur qui enfle, des commères, des fusils prêts à sortir et des facteurs chassés à coup de pied quelque part !
Très bel appel à la tolérance... et fin légèrement ironique. J'adore !
Ecrit par : Sammy | 04.06.2007
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