03.08.2006
Heures de gloire
Tous les ans, les CM2 du département passaient un examen d'entrée en 6ème à LR, au diocèse. Une simple formalité nous disait-on, mais importante pour l'établissement que nous représentions.
Plusieurs familles se dévouèrent pour emmener la petite troupe ainsi qu'une ou deux religieuses. J'ai un magnifique souvenir de cette journée : épreuves normales et sans stress pour notre classe, nous avions un bon niveau. Ensuite balade dans le parc public qui mène vers la plage. Nous êtions comme des petits oiseaux, joyeuses, en sortie à la grande ville. Une agréable complicité nous liait aux Soeurs présentes, pour elles aussi c'était la récré.
Quelques semaines plus tard, annonce des résultats. Tous les matins, réunies en rang sous le préau, nous écoutions Soeur Directrice nous délivrer ses consignes pour la journée. Elle avait l'air bien chiffonné ce matin-là Soeur Directrice. Nous êtions toutes reçues ce qui allait de soi, mais cette année l'Institution (eh oui, ce n'était pas une banale école) avait l'honneur d'être classée Première de tout le département. Grâce à... euh, eh bien grâce à Fauvette C. !!! Tous les yeux de l'Institution se braquèrent sur moi et mes horribles lunettes premier prix de la Sécu.
"Bien, mes enfants, veuillez regagner vos classes, en rang et en silence ; et pensez à notre Seigneur tout puissant qui vous voit ; et demandez-vous : Suis-je prête à le rejoindre s'il me rappelle à lui à cet instant ?" Elle s'y entendait Soeur Directrice pour motiver les élèves et leur insuffler la joie de vivre...
Nous rentrâmes déjeuner, et la bonne nouvelle fut répandue dans les familles. Si bien que dès 14 heures, des mamans un peu pincées vinrent demander des précisions... Oui, parce que pour ceux qui n'ont pas suivi, je n'étais pas la candidate rêvée pour l'Institution : père communiste militant, mère étrangère protestante, famille trop nombreuse...
Il leur fallut bien l'admettre car le bulletin paroissial, le journal catholique (Le Courrier de l'Ouest je crois ?) publièrent les listes. L'affichage des résultats acheva de convaincre les incrédules...
Je n'avais pas l'impression d'avoir réalisé un exploit, mais percevais très bien leur double attitude : contents et en même temps mécontents... Un peu frustrés quoi. Heureusement les copines de l'école n'éprouvaient aucun ressentiment, et puisque tout le monde (c'est-à-dire au moins 12 élèves) passaient en 6ème, tout allait bien entre nous.
Ma rue me réserva un accueil amical, sympa et un peu frondeur. Ma Tata l'épicière se rengorgeait en précisant à ses clientes : Et je suis sa marraine moi... Le cordonnier me félicita en alignant malgré tout sa tirade anticléricale habituelle.
A la maison, tout le monde était content, mon père ne cachait pas son plaisir ; je lui demandai si à son avis, cela ne contrariait pas un peu Soeur Directrice. Mais non me dit-il, elle et moi, on est pareil, nous sommes tolérants. Pauvre Papa, avoir vécu deux guerres et être si naïf... Je n'insistai pas. Greta, ma mère heureuse de la bonne humeur paternelle m'embrassa. Mes frères les joyeux drilles, se creusèrent la tête pour m'affubler affectueusement d'un nouveau surnom comme d'habitude.
Quelques dimanches plus tard, je séchai la messe, et accompagnai mon père lors de sa distribution de l'Huma Dimanche, dans des petits hameaux autour de la ville. Il en profita pour faire ma promotion. Je revois encore Monsieur G. lui répondre "Ah, je le dis toujours, Aux Soeurs les gosses travaillent mieux..." Et bien sûr, c'était l'occasion de sortir une petite bouteille de blanc, et une limonade pour moi ! Même les Cocos étaient de la fête ! Tolérants... Mon père l'avait dit !
Le fiancé de ma cousine, Henri, futur père d'Eric, attrapa un gros billet dans son portefeuille pour me récompenser et m'encourager ; c'est que c'est important une bonne situation pour une fille me dit-il... Merci Henri où que tu sois.
Je n'avais pas le sentiment d'avoir mérité ou démérité, et étais un peu étonnée des réaction gentilles ou crypto-hostiles... J'avais bien compris que je n'étais pas du même monde que celui je côtoyais en classe (et je n'étais pas la seule). C'était comme cela, je n'étais pas "dans leur cercle".
Des années après, je savoure enfin ce souvenir, surtout lorsque je visualise leurs têtes et les imagine chez eux se plaignant du diocèse. Tolérant le Diocèse, comme l'avait dit mon père !
00:30 Publié dans Chroniques familiales | Lien permanent | Commentaires (18) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note



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Commentaires
Félicitations !
Écrit par : Bailili | 03.08.2006
Formidable ! Comment notre chère Fauvette est sortie du rang. Suis-je autorisée à dire qu'avec ce genre de petites chroniques fraîches et dynamiques, nostalgiques mais pas passéistes, ton blog lui-même suit ton propre exemple ?
(attention tu n'as pas lié les bonnes pages)
Écrit par : Anitta | 03.08.2006
Ces "heures de gloire" ne m'étonnent qu'à moitié en fait...
Je comprends que tu savoures aujourd'hui pleinement ce moment. Comme quoi, quand on a du mérite, peu importe qui l'on est, et d'où l'on vient! Ce billet donne de l'espoir et ça fait du bien. :)
Écrit par : Rose | 03.08.2006
Bravo ! Dis donc c'est un peu la "Claudine à l'école" version école du curé, que tu nous racontes là !
Je suis réjouie avec quelques années (quelques mois :-) ) de retard !!
Écrit par : Anne | 03.08.2006
Boudiou, mais jusqu'ou peuvent aller se nicher les conséquences de la lutte des classes, quand Don Camillo se coltine Peppone.
Au moins tu leur auras remis les idées en place.
Le diocèse en leur rappelant que Dieu ne distingue pas les bons et mauvais sujets. Les Cocos, peut être tout content de cette récompense en forme de pied de nez aux faces de bénitiers, mais qui peut être -entre eux- fustigeaient ce mauvais camarade qui envoyait ses enfants à l'école des Cathos.
;-)
Écrit par : LaVitaNuda | 03.08.2006
Eh bien moi ça ne m'étonne pas du tout cette distinction de Fauvette C !
J'adore ton récit (héhé comme tous !), il est truffé de détails savoureux. D'autant plus grâce à ce paradoxe parti communiste / école de bonnes soeurs ! pas triste la vie de famille chez toi du coup;-)
Merci et bisous.
Écrit par : Pralinette | 03.08.2006
Il t'en reste quelque chose, tu racontes tellement bien. J'aime ton style. Bonne soirée.
Écrit par : tanette | 03.08.2006
Par certains côtés, les choses n'ont pas tellement changé... même si les clans ne sont plus tout-à-fait les mêmes :-))
En tout cas, ces histoires "chez les soeurs on travaille mieux", etc... , ça m'a bien compliqué ma vie de mère il y a quelques années ...quand il fallait ménager les idées de mon mari, des enfants, de ma belle-famille... concilier tout cela en oubliant un peu mes préférences... encore que mon idée était qu'un enfant qui travaille et qui est doté de capacités normales peut réussir dans les 2 systèmes, et qu'il n'est pas forcément sain de mettre une pression démesurée aux autres... opinion quasi obsène - ou affreusement fataliste - aux yeux de mon entourage.
Tu as probablement été comme moi, Fauvette: dans notre enfance, quand les parents avient peu de moyens mais un bon niveau de culture, les filles comprenaient les choses et avaient à coeur de réussir:-)
Biz
Écrit par : anouchka | 03.08.2006
Quel plaisir de te lire chère Fauvette.
Quel beau témoignage, simple, profond, engagé.
Gros bisous, tu me fais penser à mon père, j'aimerai le raconter aussi bien.
Écrit par : Christian | 03.08.2006
oh Fauvette, comme je me retrouve dans ce que tu écris. Nous avions deux familles bien différentes, mais nos émotions de petites filles étaient les mêmes. Moi aussi j'ai passé cet examen, et j'avais eu les meilleures notes de l'école. Mais chez moi, pas de félicitations ni d'enthousiasme. C'est le contraire qui eût chagriné mes parents. Alors aujourd'hui, quand mes enfants réussissent un examen ou un concours, tu m'imagines pas comme je les félicite ...
Écrit par : madame proprette | 04.08.2006
Merci pour vos commentaires et de vous réjouir avec moi !
@Anitta : eh oui, pour les liens je n'ai pas le premier prix ! Grrr...
@LVN : ah tu touches du doigt une réalité de cette petite ville ! C'était la guerre entre l'école publique et l'école privée. Et pour être franche, les partisans de l'école publique n'étaient pas toujours très, très, élégants. Ainsi tous les employés de l'usine de moteurs diesel avaient interdiction de scolariser leurs enfants dans le privé ! Si, si, c'est vrai. Parfois des enfants commençaient leur année, et le père tancé à l'usine, enlevait son enfant... Et nous avions droit ensuite, nous à l'école, à un petit discours sur les vilains laïcs qui privaient les enfants de la parole du Seigneur !
Je crois que les Cocos n'avaient rien contre notre école, Ils respectaient l'instruction, et en plus mon père n'a jamais osé leur faire payer l'Huma Dimanche, mais c'est là une autre histoire à raconter peut-être plus tard !
@Anouchka : je comprends ton problème, cela n'a pas dû être bien facile de tout concilier.
@Christian : oui raconte !
@Madame Proprette : évidemment pour tes parents cela allait de soi ! ne jamais se relâcher devait être leur devise.
Tu as raison bichonne tes enfants, c'est bon, bon, comme les câlins !
Écrit par : Fauvette | 04.08.2006
Aaaahhhh!!! Quel plaisir mais quel plaisir de passer te lire!!! Tu réveilles tant de souvenirs enfouis (je suis aussi passée chez les soeurs! ;o))) )... Une plongée nostalgique dans le passé mais d'une nostalgie douce et oh combien souriante! Le truc qui m'a fait mourir de rire vraiment c'est "et pensez à notre Seigneur tout puissant qui vous voit ; et demandez-vous : Suis-je prête à le rejoindre s'il me rappelle à lui à cet instant ?"... Je ne me souviens quand même pas de trucs aussi hards pour ma part! ;o)))
Écrit par : Féerisette | 04.08.2006
Coucou petite Fauvette, ta visite "très matinale" sur mon blog montre que toi aussi tu es une "couche tard" ou tôt....comme l'on veut !
Je repasserai lire ta longue note demain car mon lit m'appellle...
Je t'embrasse.
Écrit par : Pénélope | 05.08.2006
Eh bien moi ce fichu concours d'entrée en 6ème, je ne l'ai pas passé. Mon instituteur n'a pas voulu car disait-il j'étais une bonne élève et je passerai un bon certificat d'études. Donc pas de collège. Le maître a dit !!! parole d'instit. faisait loi à l'époque.
Écrit par : kipik | 05.08.2006
comme on se comprend bien !
je t'embrasse
Écrit par : martinecarol | 07.08.2006
quel beau récit!
celà me fait penser à ma maman qui bien que scolarisée à l'école du diable(sic) était citée en exemple par le curé mais détestée par les bonnes soeurs!
Écrit par : co de contes | 15.08.2006
Merci de partager avec nous ce beau souvenir que tu savoures "enfin", dis-tu. Etais-tu restée un peu à distance, dans l'expectative, à l'époque? Ce n'est pas facile, de ne pas être du cercle majoritaire, cela empêche de se lâcher, et donc d'être pleinement heureux, je crois... (peut-être!) J'aime beaucoup ce que tu nous contes, Fauvette.
Écrit par : Forestine | 17.08.2006
Délicieux souvenirs :-)
Écrit par : akynou | 26.08.2006
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