19.12.2006

Le Cordonnier de Notre Rue à Nous

Au début de notre rue à nous, la cordonnerie de Monsieur L. était installée dans une maison de poupée à l'angle de notre jardin. Mon père et lui se connaissaient depuis la communale et militaient dans la même cellule Coco du quartier, c'était leur arrangement.

Tout le monde disait :  "il travaille bien Monsieur L., mais qu'est-ce qu'il est original, c'est un excentrique"...

Tout était grand chez Monsieur L, les bras, les jambes, les gestes, le coeur, et la voix forte. Des yeux gris-bleu très vifs, des cheveux clairs bouclés, toujours bien rasé, parfumé à l'eau de cologne, des vêtements simples mais impeccables, notre cordonnier présentait bien.

Il habitait avec sa Maman, et ses deux soeurs, et avait décidé une fois pour toutes "qu'il avait trois Mamans" ! Nos disputes sur ce sujet furent sans fin ! j'avais beau menacer de ne plus venir le voir, il n'a jamais accepté de reconnaître que nous ne pouvions avoir qu'une seule Maman ! J'avais 6-8 ans, je traversais la rue, allais papoter avec mon ami et le regardais travailler.

M. L. était un homme d'habitudes : un vélo vert pour l'hiver, un vélo bleu pour l'été. Il arrivait à 9 heures, rangeait son vélo, ouvrait les volets, allumait ou pas la cheminée, et s'installait à son établi. La matinée était consacrée à la réparation des chaussures, il était soigneux et très habile. Les clients venaient récupérer leur bien, discutaient un peu selon l'humeur de chacun.

A midi, il enfourchait sa bicyclette, et partait déjeuner chez ses trois Mamans ; ils habitaient une petite maison pimpante dans le quartier ; tous les ans il faisait repeindre la façade et les volets de couleurs très vives et acidulées : mauve, jaune citron, vert anis, rose,... malgré le regard réprobateur de ses voisins...  

De retour vers 14 heures, il sortait son sous-main, son porte plume, et l'encrier. Car Monsieur L. écrivait tous les jours : d'abord une lettre au Courrier des Lecteurs de L'Humanité. Puis une lettre de protestation, ou une lettre de soutien à une cause. Monsieur L. ne supportait pas : l'injustice, les inégalités, la misère, l'Eglise, la religion, les militaires, la méchanceté,.... Il avait du boulot ! Je ne sais pas si l'Humanité a publié ses lettres, il faudra absolument, un jour que j'aille consulter les numéros des années 60.

Les clients qui n'étaient pas au parfum, ou les nouveaux, ou les sots, qui venaient le déranger durant ses heures d'écriture, étaient soient éconduits, ou ignorés. Bah ils revenaient plus tard, ce n'était pas un problème.

Vers 16 heures, Monsieur L. pédalait jusqu'à la Poste porter le courrier et envoyer les mandats. Marchant à grands pas rapides, l'air décidé, il se précipitait vers le guichet. Mission accomplie ; après son départ, la postière soupirait, encore cet original,... C'est que parfois, avec ses gestes vifs, il faisait un peu peur ; il n'avait pas conscience de son étrangeté, de l'effet qu'il produisait ; il était ainsi, généreux mais très maladroit.

M. L. pratiquait l'anticléricalisme avec ferveur, il recevait un petit journal,  "La Calotte", et le commentait avec l'un de mes frères qui s'était découvert un côté bouffeur de curés. Il ouvrait sa boutique le dimanche matin malgré la réprobation des bigottes du coin.

Un Noël M. L. décida de porter plainte contre le prêtre de la paroisse pour tapage nocturne : les cloches de la messe de minuit l'avaient dérangé, lui et ses Mamans ! Les gendarmes ne voulurent pas enregistrer sa plainte, il ne renonça pas pour autant, se plaignit, écrivit à l'Humanité, au Préfet... Sans aucune suite donnée à mon avis, mais cela fit jaser dans la petite ville.

Je me souviens qu'une des religieuses de mon école me confia ses chaussures à faire réparer. Hélas elles étaient enveloppées dans des journaux catholiques ! Grosse colère de Monsieur L. qui y vit une agression et ne voulut absolument pas toucher au paquet ! Je déballai les pompes chez moi, et les lui rapportai. Après discussion il accepta de les prendre. Uniquement pour me rendre service, et pas question qu'une "Soeur mette les pieds ici" ! Ouf.

Un jour, Tante Hélène  lui confia ses chaussures en croco. Lorsqu'elle vint les récupérer, Monsieur L. lui dit :

- Elles sont sur la première étagère, prenez-les.

- Je ne les vois pas,  les miennes sont bleues.

- Ah, j'en avais marre de vous les voir aux pieds avec cette couleur, je les ai teintes en noir !

- Mais, enfin pourquoi ??? Et puis, j'ai le sac assorti !

- Ah bon ? Cela fait 20 francs s'il vous plaît...

Furieuse, elle commit l'erreur d'aller se plaindre à l'épicerie de ma Tante Margot, montrant les chaussures, insistant sur leur prix... L'histoire se répandit faisant plutôt ricaner. Des chaussures en croco, pffff...

Ah c'était un numéro notre cordonnier ! Une autre fois, une dame pimbêche, et souffrant d'une surcharge pondérale lui apporta ses escarpins, les talons aiguille bousillés ; il soupira et accepta la réparation. Elle prit l'habitude, et lui commença à s'agacer. Il finit par lui dire de porter d'autres formes de chaussures, ou de maigrir. Ce qu'elle prit très mal et sortit en poussant des grands cris, l'air outragé ! Rires très francs du côté de l'épicerie !

Mais, Il avait du bon, beaucoup, beaucoup de bon : il réparait les chaussures tant qu'il pouvait, appliquait des tarifs symboliques à ceux qui tiraient le diable par la queue. Et compensait avec les chaussures des plus riches. Sans états d'âme. D'ailleurs tout le monde le savait bien, et personne ne s'en plaignait.

Le samedi matin, vers midi il faisait un tour au marché. Un jour, j'avais 13/14 ans, nous déjeunions, il rentra sans frapper comme d'hab, et d'une voix forte, le bras tendu portant un sachet : "C'est pour la bonne mère, où elle est la bonne mère" ???? nous nous regardions tous, ma mère elle, avait déjà compris : c'était pour une chatte sauvage qui avait eu des petits et s'en occupait admirablement selon M. L. Il lui avait donc acheté une belle sole ! Ma mère avec son sens de la justice qui l'honore, la fit cuire pour la chatte, malgré nos protestations. Maman et M. L. partageaient un amour sans faille des animaux, c'était comme celà.

En évoquant Monsieur L., je m'aperçois combien il a marqué les étapes de mon enfance ; que de souvenirs auxquels il est lié ! Impossible de les citer tous ! Je trouvais très normal son amour inconditionnel pour nous les enfants de Pierrot et de Greta. Alors que pour beaucoup, il n'était que le cordonnier du quartier, il a été beaucoup plus, un homme formidable, présent et discret à la fois. Il ne demandait rien en retour, nous voir grandir lui suffisait-il ? Je mesure aujourd'hui toute l'aide affective et matérielle qu'il nous a apportée, il était là, disponible.

Je ne connais rien ou presque de sa vie privée, mon frère aîné Robert, expert en la matière disait qu'il avait eu pas mal de copines "et pas que des moches". Je n'en sais rien, pour moi, il avait ses trois mamans, son travail, et puis nous.

Il y a quelques années, un soir de décembre, peu après Noël, des voisins ont trouvé Monsieur L., mort chez lui, tout seul, ses Mamans disparues depuis longtemps... Je ne l'ai pas appris tout de suite, sinon j'aurais pris le train, parce que je l'aimais ce Monsieur.

 

Et pour continuer ce récit, allez voir chez mon amie Stella, elle vient de publier un billet sur son "Cordonnier de l'Ile de Ré". Bonne lecture !

 

Commentaires

Triste fin pour ce Monsieur L. qui malgré son air bizarre t'a laissé un bon souvenir et auquel tu rends un bel hommage même quelques années après et même si tu n'as pas pu prendre le train...

Écrit par : Tanette | 19.12.2006

Je l'aime ton monsieur L et tu lui rends bien hommage. C'est vrai qu'il y avait quelques personnages comme cela dans nos petites villes et villages, qui nous ont accompagnés, parfois sans qu'on le sache vraiment. Qui de nos jours prend le temps d'envoyer régulièrement des protestes aux journaux (hormi les lecteurs de Télér....), de s'occuper des mioches du quartier. Ils sont notre petite madeleine, moi j'ai ma Madame D.... chez qui on pouvait aller faire les commissions et dire que maman passerait payer... jamais elle ne renvoyait les enfants, elle devait penser qu'ils n'étaient pas responsables de la dêche de leurs parents)... y'en a qui ont pu manger des oeufs ou des sardines grâce à Mme D.... merci Fauvette, tu m'as ramenée loin en arrière mais sans nostalgie, juste avec affection et tendresse

Écrit par : ROSA | 19.12.2006

Quel beau portrait ! Fauvette, tu lui rends bien hommage. Je me le représente tout à fait.

Écrit par : samantdi | 19.12.2006

Je vois dans cet homme un personnage de Tati...
Mais, félicitations, tu l'as bien mis en scène, nous avons tous connus un Monsieur L.

Écrit par : Maky | 19.12.2006

Très beau portrait, et tu nous refais plonger dans notre enfance....Merci!

Écrit par : Dany | 20.12.2006

Il devait vous aimer comme les enfants qu'il n'a pas eu...
Très beau billet nostalgique, douve Fauvette. Je t'embrasse.

Écrit par : Bailili | 20.12.2006

nos souvenirs d'enfance sont éclairés par ces gens "haut en couleurs" auxquels on se référait...un village, c'est une grande famille dont tous les membres nous faisaient grandir!!chacun à leur manière...
merci Fauvette de ce beau texte!!

Écrit par : citadelle | 20.12.2006

Un personnage bien campé, tu le décris avec une telle précision mais surtout une telle affection qu'on le voit et l'aime. Un caractère bien trempé, mais un monsieur très attachant.
Bonne journée ma Fauvette, gros bisous.

Écrit par : Pralinette | 20.12.2006

Un beau personnage de roman ou de film, je vois bien Philippe Noiret dans le rôle de cordonnier bougon et don quichottesque. Bonne journée.

Écrit par : mab | 20.12.2006

Je crois que ce sont tous les Monsieur L du monde qui nous modèlent et nous façonnent, font de nous ce que nous sommes, des enfants de l'amour des autres, des membres d'une diaspora infinie que relient les seuls souvenirs de nos enfances partagées avec des personnages comme lui. Merci, Monsieur L, d'avoir éclairé les pas de la petite Fauvette...

Écrit par : Stella | 20.12.2006

Quel beau portrait en tout cas... et puis tu sais comme j'aime les belles histoires de chaussures... :-)

Écrit par : Anne | 20.12.2006

Magnifique et attachant portrait...

Écrit par : coumarine | 20.12.2006

Qu'elles sont émouvantes tes histoires d'enfance !
Ce monsieur L avait l'air d'être un sacré personnage. Peut être que ce sont toujours des gens "différents" ou "excentriques" dont on se souient le plus en grandissant.

C'est un bel homage.

Écrit par : Elo | 20.12.2006

Vraiment touchant ce billet, bel hommage à M. L.

Écrit par : Anne-Ma | 20.12.2006

Merci à tous.

Oui c'est vrai, Monsieur L. était un personnage à la Tati, décalé, lunaire, généreux... Tu as tout à fait raison Maky. Plongée dans mes souvenirs je n'avais pas fait le lien ! Merci.

Écrit par : Fauvette | 20.12.2006

Ah, quel captivant portrait tu fais là !
Un vrai personnage à la Tati, oui, ou à la Pagnol...
Sûr qu'il en existe encore, mais qui s'en soucie aujourd'hui ?

Tu me montrerais sa photo, je le reconnaîtrai de suite, il me semble !

C'est un bien joli souvenir...

Bonne journée Fauvette !

Écrit par : gazelle | 21.12.2006

Qu'est ce que tu écris bien ! Et quel hommage ! Il y a tellement de personnes formidables dont on ne parle jamais ! Et si nos yeux s'ouvraient, nous découvririons une multitude de personnalités qui nous rendraient heureux...Mais on ne parle que des procès, des peoples gavés.... Merci fauvette de ce merveilleux récit !

Écrit par : paysanheureux | 21.12.2006

Quel charmant homme... et quelles belles lignes consacrées à sa mémoire. Merci d'avoir fait revivre un instant ce brave cordonnier pour tes lecteurs, Fauvette ! Son souvenir ne s'éteindra pas. Bises :-)

Écrit par : Anitta | 21.12.2006

Toujours ton style inimitable, pour notre plus grand bonheur!
C'est vrai que peindre ses volets en jaune citron, vert anis ou rose, ça ne devait pas être si courant à l'époque, et ne pas passer inaperçu, forcément! Je comprends qu'il t'ait plu.

Écrit par : Rose | 21.12.2006

C'est drôle comme il y a des êtres qui marquent de leur empreinte notre vie. Ton portrait est très émouvant et en même temps très vrai. On connait tous ton petit cordonnier et c'est un bel hommage que tu lui offres.
Et pour nous, te lire, c'est un vrai cadeau de Noël !

Écrit par : marie-aude | 21.12.2006

C'est superbe Fauvette, toute l'enfance défile, On ne trouve plus aujourd'hui des gens comme le cordonnier. Il y en a eu beaucoup, et tu m'en rappelles un, c'était l'instit, j'étais au cours moyen première année. ( 1955 ? ! ) . Chaque fois que la cloche de l'église se faisait entendre, il faisait une réflexion anticléricale.
Je l'ai revu dans un bar à la seyne sur mer au milieu des années 60, là je savais ce qu'était un "coco", il était à la retraite, que nous étions heureux de nous revoir !

Écrit par : Christian | 21.12.2006

@Gazelle : oui il doit bien exister encore des personnes comme lui, frères de Tati. Déroutants certes mais un coeur d'or ! Ah je me demande s'il a accepté de se faire photographier, il va falloir que je me renseigne.

@PaysanHeureux : il faisait partie des "petites gens" et c'est positif pour moi. Je suis heureuse de l'accueil que vous lui réservez tous.

@Rose : alor là son goût pour les couleurs pétantes, je ne sais pas d'où cela lui venait. Mais moi je trouvais cela très gai, et j'adorais la tronche de ses voisins grincheux, petite revanche rigolarde !

@Marie-Aude : tout est vrai dans ce que j'ai écrit, et encore j'ai élagué les anecdotes, j'aurais pu écrire des pages et des pages, un souvenir en amenant un autre ; tu as raison c'est un peu mon conte de Noël, sans prétention bien sûr.

@Christian : il me fait rire ton instit ! Il faut dire que les gens s'exprimaient et cela c'était bien.

En fait j'ai hésité avant de publier ce billet, j'avais peur de vous ennuyer avec mes souvenirs, qui ne sont pas de la nostalgie ; mais j'avais envie de lui rendre un hommage, de le remercier, il a été si présent et si gentil, et en même temps si "original".
Merci à tous, je me répète je sais, mais vos réactions me touchent vraiment, et me font plaisir.

Écrit par : Fauvette | 21.12.2006

merci pour ce joli billet...
de joyeuses fêtes de fin d'années et tout le bonheur possible...

Écrit par : co de contes | 22.12.2006

Tu écris merveilleusement, ton Monsieur L a un côté un peu Monsieur Hulot...

Écrit par : heure-bleue | 22.12.2006

Chère Fauvette
J'avais laissé un long commentaire que je ne retrouve plus. Je suis désolé car j'ai beaucoup aimé ce texte et l'hommage rendu à ce cordonnier si sympathique. Nombreux étaient les gens comme lui, on n'en retrouve plus à présent.
Passez de joyeuse fêtes Fauvette.

Écrit par : Christian | 22.12.2006

Je n'ai pas commencé la Fête, je viens de le voir. Que s'est-il passé ? C'est l'occasion de bien rire Fauvette, bonne soirée.

Écrit par : Christian | 22.12.2006

un vrai bonheur, cette note! Le cordonnier excentrique, mais bien dans ses pompes...

Écrit par : anita | 22.12.2006

Joyeux Noël de Saint Etienne!

Écrit par : Dany | 23.12.2006

Quel magnifique portrait! Ton talent de conteuse est toujours aussi fabuleux.

Heureuse de te lire à nouveau sur mon blog.

Feliz Navidad!

Écrit par : enriqueta | 23.12.2006

Bonjour, Fauvette!
C'est avec plaisir que je découvre ton blog. Et un écrivain!
Bonne fête!

Écrit par : Tatiana | 23.12.2006

Quelle belle histoire! Moi qui n'aime pas les billets trop longs, j'ai été captivée.
J'aime beaucoup tes histoires d'enfance, ton regard et ta plume qui donnent vie et humanité aux personnages de tes contes.
J'ai beaucoup d'affection pour les bouffeurs de curé, en plus, et là, je fonds!

Écrit par : Forestine | 23.12.2006

Ah quel homme attachant et comme tu as bien su nous le faire connaitre!!! Il n 'est pas vraiment mort, il est toujours présent ici sur ta page! Merci pour la belle rencontre!

Écrit par : Féerisette | 23.12.2006

BON NOËL PETITE FAUVETTE.
Beucoup de présents et de bonheurs.

Écrit par : Pénélope | 24.12.2006

Bonne soirée Fauvette

Écrit par : Christian | 27.12.2006

C'est un superbe portrait Fauvette, j'ai pris beaucoup de plaisir à le lire. Ce cordonnier était vraiment un "personnage" comme on aime en avoir connu quelques uns dans sa vie. Merci de nous l'avoir fait découvrir.

Bonne fin d'année à toi

Écrit par : Sammy | 27.12.2006

Purée, que c'est joli. Merci Fauvette.

Écrit par : chondre | 28.12.2006

Salut Fauvette.
Comme prévu, j'ai repiqué une partie du texte sur ma galerie "portraits de pieds", visible ici: http://pieds.ckoistruc.info
Merci et à bientôt!!

Cette galerie étant collective et ouverte vous pouvez tous y participer…

Écrit par : Darry | 28.12.2006

Un peti moment de calme et je passe dire bonjours.

Écrit par : mab | 28.12.2006

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