13.04.2006

Cruelle Vengeance

Nous l'appellions Tonton Guillaume. En fait c'était le cousin de mon père ; il était né vers 1906, mon père en 1912, ces deux là s'aimaient profondément en dépit de leurs divergences. Tonton Guillaume n'a jamais travaillé de sa vie : riche héritier, il vécut sur ce qu'il avait reçu profitant au maximum de la vie.

Ah Tonton Guillaume, avec sa mèche blanche, il portait beau, c'était un homme à femmes, un joueur, un flambeur. Il lui fallait ce qu'il y avait mieux, de meilleur... et cela a été ainsi toute sa vie.

Dans les années 30, Il avait épousé par devoir la brune et jolie Hélène qui se disait enceinte de lui. La Seconde Guerre mondiale déclarée, Guillaume fut mobilisé. Hélène cohabita avec sa belle-mère, qui ne l'appréciait pas vraiment.

Le retour de la guerre fut rude : Hélène n'avait pas, selon la rumeur, eu une conduite irréprochable, la belle-maman était décédée... Le divorce ne fut même pas envisagé, cela ne se faisait pas un point c'est tout. 

Nous habitions dans la même petite rue, eux en bas dans leur grande demeure bourgeoise entourée d'un petit parc, nous en haut dans notre maison. Ils n'eurent jamais d'enfants : Hélène était stérile. Jamais Guillaume n'émit une critique, ou une plainte.

Il passait devant chez nous dans sa belle traction, le sourire aux lèvres. Nous les enfants, étions parfois invités chez eux, j'étais impressionnée par le calme, le confort, l'odeur du tabac blond... Guillaume se montrait affectueux, complice, enjoué, ses yeux pétillaient... Hélène les lèvres serrées, se tenait raide près de la cheminée, prête à répondre à ses demandes ; il l'ignorait, et avait l'air passionné par ce que nous racontions, la vie de l'école, ce que nous ferions plus tard... je sentais bien qu'il y avait quelque chose de bizarre, mais ne comprenais pas l'enjeu.

Hélène devint grise, sèche, revêche, hautaine, elle ne souriait jamais... Petite, elle me faisait un peu peur, j'avais l'impression qu'elle ne nous supportait pas, et je ne comprenais rien à ses soupirs lorsqu'un nouveau bébé naissait chez nous. Moi, je pensais qu'elle détestait les enfants, trop bruyants, trop dissipés... Je ne savais pas.

La vie s'écoula, les affaires de Guillaume périclitèrent, il continua de vivre comme si de rien n'était. A Hélène de se débrouiller, de gérer, de maintenir leur niveau de vie.... Elle filait doux, ne se plaignant jamais.

Dans les annnées 70, il tomba malade. Hélène le soigna avec un extrême dévouement, dormant sur un matelas au pied de son lit, à l'écoute de tous ses désirs, nuit et jour, s'usant la santé.

En avril 1974, je revins de la fac pour ses obsèques, et découvris une Tata Hélène effondrée de chagrin, pleurant dans mes bras en répétant "Il a tellement souffert". Je la découvrais humaine, poignante, si fragile, si menue, une autre Hélène à mes yeux. Sans doute la vraie.

Coup de tonnerre lors de la lecture du testament : Guillaume léguait sa maison et le reste de ses biens à son fils naturel dont tout le monde ignorait l'existence. Hèlène avait l'usufruit de 2 pièces, le strict nécessaire en linge de maison, et ses effets personnels.

Quel choc ! Tout la famille fut abasourdie. Quelle cruauté ! Quelle injustice !

Deux jours plus tard, le fils rappliqua avec sa mère, fit le tour du propriétaire, compta les draps destinés à Hélène, la relégua dans ses deux pièces. Incrédule, elle n'eut pas la force de protester.

Elle résista quelques semaines, errant chez elle avec ses chats, ne se nourrissant pas, heureusement ma vraie Tata l'invitait, l'entourait. La maison fut mise en vente rapidement. Hélène se réfugia chez sa soeur en Bretagne, nous apprîmes son décès dans les mois qui suivirent.

Je pense souvent au destin de ce couple. A Hélène. Méritait-elle un tel châtiment ?

 

 

 

Commentaires

Non, certainement pas. Quelles que puissent être les fautes ou les erreurs qu'on commette ici bas, qui peut oser se prendre pour Dieu en mettant ainsi au point un tel châtiment post-mortem ? Quand bien même on peut très bien imaginer que ce fichu testament ait été rédigé un jour de colère, peu après les faits incriminés, et que la maladie d'Oncle Guillaume l'ait empêché de remettre ses affaires en ordre avant de partir, nulle cruauté de cette espèce n'est pardonnable...

Écrit par : Anitta | 09.04.2006

Ma grand mère (de qui pourtant je tiens mon tonneau de st bernard, mais qui était lucide !) disait
"Faites du bien à un vilain.. il vous ch.e dans la main ..."
Encore un bel exemple ......
Bisous

Écrit par : teberli | 09.04.2006

Un destin de femme que celui de hélène
On ne peut forcer personne à aimer: "Il avait épousé par devoir la brune et jolie Hélène qui se disait enceinte de lui"
quelque soit les fautes qu'elle a voulu expier de son vivant" Hélène n'avait pas, selon la rumeur, eu une conduite irréprochable"elle a porté une bien lourde croix
je pense qu'il existe encore des femmes comme cela, des mères, des professionnelles parceque parfois il est bien plus difficile de partir que de rester
Il est évident qu'elle ne méritait pas un tel chatiment .

Écrit par : laparhasard | 09.04.2006

j'espère qu'hélène s'est vraiment donné du bon temps pendant la guerre!!!
de nos jours, les femmes sont bien armées contre le machisme: un bon coup de santiag dans le c...!!!

Écrit par : citadelle | 09.04.2006

Chère Fauvette, merci pour votre histoire qui me touche. Ton, propos, concision, pudeur, tout sonne juste, quant à l'injuste Guillaume, il aura passé toute sa vie à se la gâcher, vanité des vanités...

Écrit par : Slanka | 09.04.2006

Joli récit... émouvant et si représentatif d'une époque. "La rumeur"... Que de ravages fait-elle!
Quant à juger des torts des uns ou des autres... Difficile, je crois -pour ne pas dire impossible-.
:)

Écrit par : Rose | 09.04.2006

oui, la "rumeur" mais aussi l'impossiblité pour les femmes de cette époque de se "débrouiller" sans un mari ; elles étaient la plupart du temps obligées de rester même si ça n'allait, même si elles aimaient quelqu'un d'autre. c'est une vie triste que tu racontes là et je suis sûre que Guillaume devait être tout aussi malheureux...

Écrit par : bailili | 10.04.2006

Non, elle ne méritait pas un tel châtiment, c'est certain.Comme quoi il vaut mieux vivre dans une maison modeste pleine d'amour que dans un château glacial...
La haine, ça mène à quoi ???? à rien, c'est complètement stérile et ça empoisonne la vie... la vie qui est si courte !
Gros bisous ma Fauvette et merci pour ce texte émouvant, TU es émouvante ;-)

Écrit par : Pralinette | 10.04.2006

Que sont cruelles les punitions qu'on inflige (et aussi celles qu'on s'inflige) face aux chagrins et déceptions d'amours...

Effectivement le châtiment est lourd. Mais que s'est-il passé dans la tête de Guillaume pendant toutes ces années, après les tromperies.

Que c'est triste, tant de tristesse de part et d'autre...

Écrit par : Anne | 10.04.2006

Il y en a des destins pas forcément heureux qui se croisent dans cette histoire : ceux de Guillaume et d'Hélène, et ceux du "fils naturel" et de sa mère pour qui ce n'était sans doute pas facile non plus. Des vies pleine de ratés, de secrets et d'incompréhension. J'espère qu'il y eu pour tous quelques moments heureux quand même...

Écrit par : Traou | 10.04.2006

Haines ds les familles.......

Écrit par : Your sister | 10.04.2006

Pauvre Hélène !
Quels carcans n'y avait-il pas à ces époques ... Mais cela a t-il beaucoup changé ?!

Écrit par : Madeleine | 10.04.2006

Vive le divorce!

Viens donc lire mon blog "Ecrire" ça te changera les idées!

www.enriqqueta.blogs...

Écrit par : Enriqueta | 10.04.2006

j'ai beaucoup de compassion pour cette femme....et comme toujours, voici un billet trés joliement écrit.

Écrit par : LA JD | 11.04.2006

je ne jetterai pas la première pierre à qui que ce soit.....Encore une destinée émouvante et réelle....

Écrit par : bonaventure | 11.04.2006

Quel imbroglio... Je n'éprouve pas tellement de compassion pour elle, cependant. C'est une histoire où tout le monde semble prisonnier de représentations, du "qu'en-dira-t-on", à commencer par Guillaume qui attend d'être mort pour arranger un coup de théâtre digne des pires vaudevilles... Fauvette, tu nous brosses là des personnages, un décor, une situation "à la Maupassant", d'un réalisme noir...

Écrit par : samantdi | 11.04.2006

Ce Guillaume a peut-être eu la mort qu'il méritait !?

Écrit par : Dan | 11.04.2006

Oui quelle spirale de mensonges, rumeurs, haine...
Tout sauf l'amour on dirait.

Écrit par : Fauvette | 11.04.2006

La vie vous a de ces retours de bâton parfois !
Mais c'est vrai : qui a tort ou raison ? celui qui n'aime pas et va chercher (et donner ?) du bonheur ailleurs ? celle qui se dessèche de chagrin, de devoir accompli, d'expiation peut-être ?
cruelle vie en tout cas que la vie sans amour !

Écrit par : martinecarol | 11.04.2006

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